Alexandre NIESS – Construire son prestige personnel et conforter le capital social familial (…)

« Construire son prestige personnel et conforter le capital social familial pour contrôler l’espace politique local et départemental sous la Troisième République (1871-1940) »

Alexandre NIESS
Université Orléans
POLEN (CEPOC) – EA 4710
Page personnelle

Les institutions de la Troisième République (plus longue république de l’histoire française) s’appuient sur une tradition relativement courte de pratique du suffrage universel – depuis 1848 et avec de profondes remises en cause dans le cadre du Second Empire avec l’usage de la candidature officielle. La Troisième République conforte donc le retour à la multitude des possibles dans le cadre des élections : multitude des candidatures et réelle possibilité de choix des électeurs ; avec donc la potentialité d’un fort renouvellement des élites politiques locales et nationales. D’ailleurs, Léon Gambetta ne s’y trompe pas quand, en septembre 1872, il déclare à Grenoble : « Oui, je ressens, je sens, j’annonce la venue et la présence dans la politique d’une couche nouvelle. » Cependant, et au gré des analyses récentes, il s’avère que Léon Gambetta se fourvoyait en lançant cette maxime, presque son programme, qui ne restera finalement que vœu pieu et lettre morte.

C’est pourquoi, nous aborderons par le prisme du département de la Marne la question de la construction du prestige personnel, élaboré par les candidats afin de passer de ce statut de candidat à celui d’élu. Le vote fait appel à des réflexes politiques, à des conditionnements sociaux, à la crédibilité des candidats. Cette crédibilité ou « capital-crédit », comme le souligne Laurent Bourquin[1], s’appuie sur la position sociale réelle ou estimée du candidat. Celle-ci confère alors à certains individus un « capital-confiance » auprès des électeurs qui se transforme en « capital-crédit » lors des élections. Ce crédit individuel se construit progressivement et les électeurs s’appuient sur des critères objectifs ou subjectifs pour le constituer, ou tout au moins l’évaluer.

Cette communication s’intéressera d’abord aux ressorts du prestige individuel dans le contexte électoral (l’assise locale, la position sociale estimée selon la fortune, la profession, la domesticité, le train de vie, les modes de sociabilité…).

Par la suite, ce prestige individuel sert au renforcement du capital social familial. Le candidat s’inscrit dans un vaste réseau de parenté qui met tout en œuvre pour favoriser l’élection ; une fois élu, l’individu met en œuvre tout son capital-crédit afin de favoriser les intérêts familiaux. Cette pratique est d’autant plus grande que les élus locaux et départementaux de la Troisième République dans la Marne s’inscrivent dans un vaste réseau de parenté dont l’objectif est de maintenir les prérogatives familiales sur les sièges électoraux ; sièges parfois détenus de longue date (une analyse portée sur le temps long de 1800 à 1940 permet de le prouver assez aisément). Dans ce cadre électoral et politique, le prestige personnel nourrit le prestige familial, qui rejaillit de fait sur le crédit accordé à tel ou tel candidat par les électeurs ; ainsi le prestige familial nourrit le prestige individuel.

Enfin, se pose la question de la mesure de l’impact familial sur le paysage politique local. En plus de quelques réponses issues de l’emploi de méthodes et modèles empruntés à la sociologie et à l’analyse des réseaux sociaux, cette partie de la communication posera ici des jalons de recherche pour l’avenir en termes de recherches de modèles mathématiques afin de mesurer la proximité réelle entre ces élus de la Troisième République dans ces réseaux familiaux et de tenter de quantifier les possibles transferts de prestige du groupe familial en faveur de l’individu.


1 Laurent BOURQUIN, Noblesse seconde et pouvoir en Champagne aux XVIe et XVIIe siècles, Paris, Publications de la Sorbonne, 1995, p. 20.

Le Prestige, autour des formes de la différenciation sociale
10e colloque annuel de la MAE