Andras ZEMPLENI – La politique au bord de la tombe : les réenterrements hongrois

« La politique au bord de la tombe : les réenterrements hongrois »

Andras ZEMPLENI
Directeur de recherche émérite, UMR 7186 – LESC
Page personnelle

LE FUNÉRAIRE. Mémoire, protocoles, monuments.
11e colloque annuel de la MAE

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Je propose un retour réflexif sur la vague de « réenterrements politiques »  survenus en Hongrie postsoviétique, rites que j’ai observés, documentés et filmés à partir de 1989. Les réenterrements nationaux des morts récents ont une incomparable puissance d’évocation des traumatismes collectifs du passé et des conflits politiques latents du présent. En exhibant les restes corporels des acteurs des drames sociaux d’hier, ces rites apportent l’accablante preuve matérielle de ces traumatismes et des conflits qu’ils continuent à susciter parmi les vivants. Simultanément, ces mêmes rites placent les passions politiques ainsi attisées sous la tout aussi puissante censure sociale de la piété envers les morts qu’ils rendent ostensiblement présents. Adressés aux victimes de malemort nationale, martyrs cachés et exilés enterrés à l’étranger, les rites examinés ont entraîné un dégel progressif de la mémoire traumatique chargée de la Hongrie tel qu’il est attesté par l’ordre régressif des grands réenterrements qui vont des morts politiques les plus récents aux morts les plus anciens encore présents dans la mémoire des vivants. Si ce processus explosif n’a pas débouché sur la violence c’est que le réenterrement politique se sert des propriétés sociales du deuil, du cimetière et du rite funéraire pour éluder les conflits hérités d’un passé souvent lourd de compromissions. Il met à profit les ressources consensuelles du deuil qui interdit la critique des morts et le débat rationnel à leur propos. Il évoque le passé traumatique au cimetière, lieu social apolitique, égalitaire et immunitaire dédié à la remémoration émotionnelle où les passions politiques sont contenues par le respect apolitique des morts, une source de sujétion anonyme particulièrement bienvenue à la sortie des dictatures. Enfin, le réenterrement circonscrit l’activation de la mémoire traumatique au temps limité d’un rituel qui imite l’urgence de l’enterrement du corps putrescible du défunt juste éteint. Pour finir, je montre que ces rites réactualisent aussi un moyen séculaire de la construction émotionnelle de la nation: le culte pro patria mori, pierre angulaire du culte de soi qui distingue la nation de tout autre forme de société.