Anthropologie critique & critique politique

Journées doctorales du LESC

22 & 23 juin 2017

Université Paris Nanterre
Maison Archéologie & Ethnologie, René-Ginouvès
Salle 308F, 3e étage

Programme

La démarche ethnographique a été au cœur des débats méthodologiques et épistémologiques en anthropologie, de la remise en cause de son autorité à sa réhabilitation par les détours de cette autocritique. L’engagement ethnographique, entendu comme implication directe de l’enquêteur à la première personne au sein de son terrain de recherche, est devenu le lieu de questionnements privilégiés de la position du chercheur. Gavin Smith interroge le degré mais aussi les formes de cet engagement: « The stress on fieldwork has inevitably made experience almost a magic key for entering the world of adulthood among anthropologists, and indeed explains the present attraction of ethnography among other discipline like social history and cultural studies. But for anthropologists his highly intense and often quite anguished moment con mislead into thinking that this exhausts the entire quotient of the social engagement required of us ». Quelle « juste distance » l’ethnographe doit-il mettre en place sur son terrain et dans les formes de la restitution ? L’engagement se résume-t-il à prendre position en faveur de la population étudiée, à s’en faire le porte-parole ? les anthropologues auraient tendance, au contraire, à mettre en lumière des relations de domination complexes … Que choisir, par exemple, entre les intérêts de groupes indigènes d’Amazonie et ceux de migrants à la recherche de meilleures conditions de vie?

Au-delà de la prise de position sur le terrain, se posent ainsi des questions de méthodologie et de positions normatives. L’exigence de « neutralité axiologique », largement débattue dans d’autres disciplines des sciences sociales, est-elle conceptuellement possible et nécessaire ? Ou bien n’est-elle qu’hypothétique, considérant que « jamais neutre, notre rapport initial au monde social – celui dont notre milieu nous a malgré nous légué l’héritage en termes d’expérience et d’éducation – pèse d’un poids considérable, quoique souvent dénié sur nos centres d’intérêt scientifique et notre façon de les aborder » ? Ainsi, cette exigence de neutralité relèverait moins d’une position scientiste que du dévoilement nécessaire de la position sociale du chercheur et de ses options axiologiques – justement – peu souvent explicitées.

Se questionner autour des présupposés normatifs de la recherche incite nécessairement à interroger les finalités de nos travaux tout autant que les finalités de l’anthropologie. Autrement dit, si produire des connaissances générales sur l’Homme en société sert un projet intellectuel qui se suffit à lui-même, la question demeure de déterminer pour qui l’anthropologue produit son savoir. Quels sont les intérêts servis par le savoir anthropologique, et quelles sont les conséquences sociales de la connaissance ? Le décalage induit par la confrontation et la comparaison de différents univers sociaux, caractéristique de l’anthropologie, fournit à première vue des outils privilégiés d’analyse et de critique des différentes formes de pouvoirs, de relations asymétriques, d’inégalités ou de dominations. L’anthropologie pourrait ainsi intégrer le projet des sciences sociales critiques fondée sur « l’intérêt à l’émancipation, au sens d’un intérêt visant à s’affranchir des différentes formes de domination », selon le point de vue de Habermas. Mais sur quels fondements cette critique doit-elle reposer ? Adorno nous incite à lier les connaissances de faits singuliers à une totalité, la société. Toutefois, quels sont les principes qui permettent de juger légitimement des formes de vie sociales problématiques ? Quelle est l’universalité des principes d’égalité sociale, d’égalité entre sexes ou entre cultures ? Le perspectivisme ou le tournant ontologique, proposent quant à eux davantage une explicitation critique du monde qu’une critique politique proprement dite.

Comment le jeune chercheur, spécialiste de régions et de thématiques spécifiques, peut-il donc intervenir de manière critique dans les débats intellectuels et politiques contemporains – dans la société dont il est issu comme dans celle qu’il étudie ? Ces interrogations critiques ont été et sont encore vivement débattues au sein d’autres disciplines telle que la sociologie ou la philosophie (comme avec l’École de Francfort), mais sont relativement absente en ces termes du champ de l’anthropologie, particulièrement en France. À l’exception de quelques-uns, peu d’anthropologues français s’impliquent politiquement dans les débats contemporains. Pourquoi cette absence ? La question de la critique politique se pose-t-elle différemment pour les anthropologues que pour les sociologues ? Que peut apporter l’anthropologie aux différentes constellations critiques en sciences humaines et sociales ? Et en retour, quels avantages l’anthropologie aurait-elle à puiser dans ces différentes traditions ? Quels seraient enfin les apports d’un engagement politique critique à l’analyse anthropologique elle-même ?