Bérénice WATY – Le prestige chez des blogueurs de livres. Des « Pro-Ams » en quête de visibilité ?

 « Le prestige chez des blogueurs de livres. Des « Pro-Ams » en quête de visibilité ? »

Bérénice WATY
Université Paris 13-SPC-Campus Condorcet / UFR LSHS
Membre du LAHIC (IIAC – UMR 8177)
Page personnelle

À partir d’une enquête ethnographique sur la Toile, plus spécifiquement au sein de la Biblio-blogosphère (ou Bouquinosphère), où l’observation des blogs de lecteurs « passionnés » qui chroniquent leurs lectures a été suivie d’une cinquantaine de questionnaires complétés par ces « mordus du livre », on se propose de questionner la notion de prestige à l’ère du web 2.0. Nous aurons à cœur notamment d’exposer les outils qui permettent de définir les traces de ce prestige, sur les interfaces numériques en elles-mêmes, puis à travers une hiérarchisation des réputations de ces lecteurs-blogueurs sur le web, aboutissant à l’énonciation de positions contrastées et électives dans le monde analogique.

La musique, les voyages, la cuisine, la mode, les cosmétiques : à chaque passion correspond dorénavant une manière de communiquer et de faire état de son degré d’addiction (dans un sens positif) en créant son blog[1]. Ceux qui aiment et pratiquent la lecture ne dérogent pas à cette disposition numérique et après les forums de discussion et les sites communautaires (Zazieweb ou Babelio), ils sont nombreux à avoir ouvert un espace où ils résument leurs lectures, parlent de leurs auteurs, librairies, bibliothèques préférés, mais surtout échangent entre eux sur le « vice impuni »[2] qu’est la lecture.

Plus encore, ces plateformes numériques permettent de construire matériellement une marque de prestige, en détaillant l’audience et le nombre de visites, en proposant une blogroll ou la possibilité du linkage/delinkage ; le tout aboutissant à un classement Ebuzzing (ex Wikio) des 100 blogs les plus populaires, le plus souvent assujetti à l’arrivée de sponsors d’entreprises privées et de bandeaux publicitaires. Mais s’agit-il pour autant d’un prestige ? Si oui, de quel type de prestige parle-t-on : de lecteur (selon quelles modalités d’élection ?), de lecteurs-blogueurs, de blogueurs, d’internautes ? Quelle(s) influence(s) à plus ou moins long terme se fait/font ressentir quant au prestige de ces individus ainsi distingués ? Nathalie Heinich théorise l’idée d’une « visibilité », estimant que la réalité contemporaine du « régime médiatique » fabrique une valeur nouvelle qui tend à remplacer toutes les autres : la visibilité. Dès lors, prestige et visibilité peuvent-ils être confrontés pour définir le mouvement d’individuation caractéristique de la modernité, à travers l’exemple des blogs de lecteurs passionnés ?

En analysant certains outils techniques et les modalités numériques de plusieurs blogs ethnographiés, nous reviendrons sur la construction d’une identité numérique où le lecteur-blogueur, avec ses congénères sur la Toile, développe différents rôles sociaux et essaie d’asseoir son prestige. Par la suite, en étudiant parallèlement le déficit de la critique littéraire professionnel journalistique (Francis Pisani ; Pierre Assouline), on montrera comment d’amateurs, ces lecteurs-blogueurs, pour certains, basculent vers une professionnalisation de leurs pratiques et s’attirent un capital symbolique – le capital de reconnaissance, pour parler comme Bourdieu – qui leur permet de devenir l’un des acteurs de la chaîne du livre en affichant une volonté forte de distinction.


[1] Un blog est un type de site web – ou une partie d’un site web – utilisé pour la publication périodique et régulière de nouveaux articles, généralement succincts, et rendant compte d’une actualité autour d’un sujet donné. À la manière d’un journal de bord, ces articles ou « billets » sont typiquement datés, signés et se succèdent dans un ordre antéchronologique, c’est-à-dire du plus récent au plus ancien.