Boris DESCHANEL – Prestige et accumulation capitaliste. L’exemple de la bourgeoisie commerciale dauphinoise (1780-1830)

« Prestige et accumulation capitaliste. L’exemple de la bourgeoisie commerciale dauphinoise (1780-1830) »

Boris DESCHANEL
ATER à l’université Aix-Marseille
Doctorant à Paris 1 (IDHE)
Page personnelle

L’étude de la consommation ostentatoire (et de son histoire) se réfère régulièrement à la distinction entre attitude aristocratique et attitude bourgeoise, proposée par Norbert Elias. Celui-ci décrit deux systèmes de dépenses antagoniques. L’un serait l’apanage des nobles, fondé sur une consommation de prestige. L’autre caractériserait la bourgeoisie européenne, soucieuse « de maintenir […] la consommation au-dessous du niveau des revenus, la différence pouvant être investie en vue d’augmenter les recettes futures[1] ». L’ethos bourgeois, à travers les modes de consommation qu’il suscite, déboucherait ainsi sur une « remise en jeu perpétuelle du capital dans le circuit économique dans le but d’en tirer un profit[2] ». Cette accumulation illimitée serait propre aux sociétés capitalistes, rendant indispensable l’existence d’un « esprit du capitalisme », comme l’ont défini Luc Boltanski et Ève Chiapello, en s’inspirant des travaux fondateurs de Weber et Albert Hirschman.

Nous proposons d’analyser cette opposition par une étude de cas, portant sur les commerçants du Dauphiné, de la fin du xviiie siècle à la Restauration. Nous nous demanderons d’abord si l’éthique bourgeoisie reste inconciliable avec toute forme d’ostentation et de consommation de prestige. Puis nous appréhenderons les effets différenciateurs de la richesse, pour entrevoir si la consommation de prestige n’a pas favorisé l’accumulation capitaliste, notamment avant l’industrialisation européenne.

Nous examinerons donc le rapport de la bourgeoisie marchande à l’ostentation, aux biens de prestige et au modèle aristocratique, en nous efforçant de restituer la dimension historique et sociale du problème. La question ne se pose pas dans les mêmes termes selon les positions que les agents occupent dans le champ socio-économique, mais aussi suivant les évolutions de la notion de prestige au fil du temps.

Le commerce dauphinois rassemble des agents inégalement dotés en capital, tantôt intégrés dans les réseaux économiques internationaux, tantôt recentrés sur des activités régionales. Il est donc possible d’entreprendre une observation comparative, de manière à évaluer les conséquences différenciées des dynamiques révolutionnaires sur la (re)distribution du capital symbolique. Sous l’effet de la Révolution, une synthèse entre prestige nobiliaire et prestige bourgeois s’affirme au début du xixe siècle. Celle-ci s’objective en particulier dans le système fiscal et censitaire, qui institutionnalise le lien entre le statut public des individus et l’exhibition d’un ordre de richesse, lequel rend paradoxalement invisible le montant exact et détaillé des fortunes.


[1] N. ELIAS, La société de cour, Paris, 1985.

[2] L. BOLTANSKI, È. CHIAPELLO, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, 1999.

Le Prestige, autour des formes de la différenciation sociale
10e colloque annuel de la MAE