Camille THIEL – Cuius nomen deus scit : les paradoxes du prestige de l’anonymat dans les inscriptions de l’Antiquité tardive

« Cuius nomen deus scit : les paradoxes du prestige de l’anonymat dans les inscriptions de l’Antiquité tardive »

Camille THIEL
Doctorante
Université de Strasbourg
UMR 7044 – ARCHIMEDE

Dans le cadre d’une thèse de doctorat portant sur la transition entre l’évergétisme antique et la charité chrétienne en Afrique romaine, je suis amenée à m’intéresser aux questions liées au prestige des donateurs.

Ces questions peuvent être abordées par l’étude d’une formule épigraphique qui se trouve dans quelques dédicaces d’églises de l’Antiquité tardive en Occident : cuius nomen deus scit (littéralement, « celui dont Dieu connaît le nom »). Si l’on en croit les diverses interprétations qui ont été livrées jusqu’à aujourd’hui, cette formule est censée exprimer l’humilité qui gagne peu à peu les riches donateurs chrétiens. La recherche du prestige ne se traduirait plus dans l’étalage du statut, dans la démonstration de la richesse ou dans la perpétuation du nom, comme cela se manifestait en partie dans les pratiques évergétiques. Au contraire, les donateurs chrétiens abandonneraient l’idée même de prestige en masquant leur nom, suivant ainsi le modèle évangélique qui conseillait de « faire l’aumône en secret ». Le christianisme marquerait en ce sens une rupture par rapport aux valeurs romaines traditionnelles.

L’interprétation ne demande pas à être complètement revue, mais nuancée. En replaçant ces inscriptions « anonymées » dans leur contexte archéologique, il apparaît qu’une partie d’entre elles provient de places stratégiques dans les églises. L’absence d’ostentation perçue dans le texte se trouve alors contredite par la stratégie d’affichage. Nous sommes donc placés face à un étonnant paradoxe. Dès lors, que signifie réellement l’anonymat affiché de ces inscriptions ? L’humilité n’est-elle que de façade ? Tournant le dos à la tradition évergétique, le donateur choisit de rester dans l’anonymat, mais en même temps, il affiche explicitement son action aux yeux des autres fidèles. Il se trouve ainsi pris dans une double démarche, entre abandon et recherche du prestige mondain.

Mais bien plus, n’existerait-il pas une forme de « prestige de l’anonymat », qui consisterait à proclamer bien fort l’excellence de sa morale ? Dieu serait alors considéré par ces donateurs chrétiens comme l’unique instance capable de légitimer l’acquisition du prestige terrestre. Telle pourrait être l’une des transformations du prestige à la fin de l’Antiquité : un prestige qui n’est plus seulement décerné par les hommes, mais qui requiert la médiation d’une autorité divine.

Le Prestige, autour des formes de la différenciation sociale
10e colloque annuel de la MAE