Emmanuelle TIXIER du MESNIL – La crise andalouse du XIe siècle, une transition perçue comme une rupture définitive

La crise andalouse du XIe siècle, une transition perçue comme une rupture définitive

Emmanuelle TIXIER du MESNIL
Maître de conférence à l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense – Orient et Méditerranée
Page personnelle

TRANSITIONS HISTORIQUES : rythmes, crises, héritages.
12e colloque annuel de la MAE

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Dans le monde islamique médiéval, la crise politique dont rend compte le terme de fitna est aux yeux des juristes et des théologiens la violence négative par excellence car elle remet en cause l’unité de la ‘umma, la communauté, et déchire le consensus, cette valeur phare de l’islam. Selon un célèbre hadith, « mieux vaut soixante ans d’injustice qu’un seul jour de désordre ». L’une des plus importantes crises, et des mieux documentées, fut la fitna andalouse qui naquit à l’aube du XIe siècle d’un conflit de succession et se solda par la disparition du califat omeyyade de Cordoue. Le court moment qui va de 1009 à 1031 constitue l’acmé de la crise, le moment où elle submerge tout au point de résumer ces deux décennies sous la plume des auteurs de ce temps, parmi lesquels Ibn Hazm de Cordoue (994- 1064), témoin ulcéré tout autant qu’impuissant du naufrage. L’issue ne fut pas une reprise, mais la constitution d’une vingtaine de principautés sur les décombres du territoire du califat, les mulûk al-Tawâ’îf, les illégitimes royaumes des Taïfas, présentés comme les enfants naturels de la fitna. Car la crise, pour la plupart des auteurs, ne se clôt pas en 1031, elle se poursuit tout au long du XIe siècle. En ce sens, plus que la transition pensée par les historiens, elle est une suspension du cours normal des choses, de l’ordre politique. L’idéologie omeyyade du siècle précédent, celle de la splendeur du califat de Cordoue, laisse place à un questionnement inquiet sur le devenir de cette terre. En ce sens, la crise est créatrice de valeurs, de nouvelles pratiques politiques, mais aussi de discours. Les contemporains comme l’historiographie postérieure ont fait de ce moment, dans sa version courte (1009-1031) comme dans sa version longue (l’ensemble du XIe siècle), la rupture majeure de l’histoire andalouse, l’inversion du rapport des forces qui annonce déjà les victoires à venir de la Reconquista chrétienne.