« Enquêtes sur l’invisible »

Conférence de Grégory DELAPLACE (LESC)
« Enquêtes sur l’invisible »

Mardi 19 mai 2015
MAE, salle 304, 10h-12h.
Conférence ouverte à tous

Dans le cadre du séminaire « Présence d’esprits: modalités de présentification des puissances invisibles »,  co-organisé par Anne de Sales (LESC) et Marie Lecomte-Tilouine (LAS).

La conférence aura un caractère général mais, outre le livre de Grégory Delaplace sur L’invention des morts. Sépultures, fantômes et photographie en Mongolie contemporaine, Paris : EMSCAT (Nord-Asie) 2009, nous attirons l’attention sur deux articles sur le sujet concernant l’aire d’expertise de l’auteur, publiés dans Inner Asia respectivement en 2007 et 2010 :

– « The Little Human and the Daughter-in-Law : Invisibles as seen Through the Eyes of Different Kinds of People »
http://booksandjournals.brillonline.com.gate3.inist.fr/content/journals/10.1163/146481707793646476
– « Chinese Ghosts in Mongolia »
http://booksandjournals.brillonline.com/content/journals/10.1163/146481710792710282

Argumentaire général du séminaire Présence d’esprits

Pour être inventées, les puissances invisibles n’en agissent pas moins en situation et leurs manifestations sont multiples: incarnées dans des êtres humains (possession ou chamanisme), dans des artefacts, dans le paysage ou des manifestations naturelles, elles surgissent aussi dans les discours, rituels ou pas, dans les interactions et président plus ou moins à la vie quotidienne dans toutes les sociétés selon des modalités diverses. La posture analytique des sciences sociales vis à vis de ces phénomènes a longtemps consisté à leur donner un statut d’illusion par lesquelles les êtres humains trompaient les autres ou se trompaient eux-mêmes; et à en proposer une explication en amont par des causes sociologiques, religieuses ou politiques. Cette posture conserve un précieux pouvoir explicatif, mais aborder la présence des puissances invisibles comme des illusions c’est exclure ce qui en fait la spécificité, leur présence-absence. Ces problèmes rencontrés dans l’étude des phénomènes religieux en sciences sociales ont d’abord été formulés par des anthropologues travaillant sur leur propre société où la distance critique vis à vis du religieux, nécessaire dans un premier temps, s’est avérée paralysante. Les anthropologues travaillant dans des domaines culturels différents n’ont pas été confrontés à ces problèmes de façon aussi aigüe, occupés qu’ils étaient à donner sens et cohérence aux « croyances » qu’ils s’attachaient à décrypter et traduire, sans risquer d’être absorbés par leur objet trop éloigné d’eux culturellement. Pourtant, eux aussi ont analysé la présence des puissances invisibles selon « le paradigme de l’illusion », laissant dans l’ombre toute un pan de la réalité telle qu’elle est « négociée » et vécue.

Ce séminaire est issu d’un projet ANR focalisé sur la région himalayenne mais se veut un lieu de réflexion générale sur les méthodes et de présentation de matériaux d’autres régions du monde. On s’intéressera en premier lieu aux expériences, pratiques et matérialisations des puissances invisibles, incluant aussi bien les discours ordinaires (récits de rêves, de révélations, de rencontres avec des êtres fantastiques) que les discours rituels, dont plusieurs études ont déjà montré qu’ils étaient « chosifiés »; les procédés rituels que les artefacts ; les manifestations naturelles que les performances artistiques dont certaines atteignent au divin par leur perfection; les interactions enfin, rituelles ou pas, entre les individus. Notre réflexion portera aussi sur la tension qui existe entrele caractère immatériel des puissances invisibles dans lequel elles puisent leur autorité et leur matérialisation qui leur confère leur pouvoir. Certains ont suggéré que plus les divinités étaient conçues comme hors de la portée des humains et plus grands étaient les efforts mis dans leur matérialisation. Comment placer les phénomènes de possession par rapport à cette hypothèse ? Une enquête comparative fine doit nous permettre d’envisager plusieurs modalités de présentification des entités invisibles afin d’approfondir notre compréhension des différentes façons dont les êtres humains appréhendent le monde dont ils participent. Enfin, ces phénomènes sont inscrits dans des systèmes sociohistoriques dynamiques, qui recèlent les conditions mêmes de leurs transformations et l’émergence de nouvelles configurations suscitant rejet ou violence retiendra aussi notre attention.