Gilles RAVENEAU – Échange agonistique et valeur des cristaux. Formes élémentaires du prestige aujourd’hui

« Échange agonistique et valeur des cristaux. Formes élémentaires du prestige aujourd’hui »

Gilles RAVENEAU
Maître de conférence, Université Paris Ouest Nanterre La Défense
Laboratoire d’ethnologie et de sociologie comparative (LESC) – UMR7186
Page personnelle

Poster Gilles Raveneau

Partant d’une recherche ethnographique de longue durée parmi les cristalliers des Alpes (France, Italie, Suisse), cette intervention se propose de traiter des formes élémentaires du prestige dans cette activité. La cueillette des cristaux repose sur la croyance en l’existence de « fours » vierges pleins de cristaux. Tous les cristalliers sont à la recherche d’un trésor, caché dans les parois des montagnes. Les cristaux sont vendus ou conservés pour l’esthétique d’une collection et leur prix s’inscrit dans une fourchette comprise entre quelques dizaines d’euros et quelques centaines de milliers d’euros. Les gains financiers possibles, pour celui qui sait prendre les risques et engager son intégrité corporelle, représentent donc un enjeu important dans l’activité. Ce n’est toutefois pas tant l’argent et la richesse en soi qui sont importants, mais la valeur des cristaux, la signification dont tout cela est chargé et les relations sociales qui y sont engagées. Envisagées sous l’angle de l’échange agonistique, les conduites et les croyances économiques ne se font pas sur le modèle uniforme et rationnel de l’univers marchand, mais elles s’enracinent dans un substrat affectif. Il y a ainsi unité entre la circulation des biens et des affects.

Les gains financiers sont autant la mesure de l’utilité qu’un symbole de l’importance morale. L’argent ne constitue pas à lui seul un critère suffisant, d’ailleurs « ceux qui ne le font que pour l’argent » sont déconsidérés. Ils sont raillés pour leur cupidité, pour leur bêtise qui les empêche de comprendre de quoi il retourne vraiment. Les passionnés authentiques les regardent avec condescendance. Ce n’est pas tant l’argent en soi qui est important, mais ce qui circule du fait de l’argent, la signification dont tout cela est chargé. L’augmentation de la portée du rapport économique, son gonflement des éléments de prestige et de renommée médiatisés par l’argent, se réalisent par les risques pris : risques de vie et de mort en montagne, bien réels ; et risques de vie et de mort en plaine, métaphoriques en un sens, car perdre la face ou être humilié ne vous tue pas concrètement, mais le réalise symboliquement.

Pourtant, quoique les cristalliers ne le formulent pas explicitement, ce n’est peut-être pas tant l’argent qui compte dans ces conflits et ces rivalités, que la valeur des cristaux ; c’est-à-dire non seulement leur valeur pécuniaire, leur prix à la vente sur le marché économique, mais aussi leur valeur sociale engagée par les dimensions de reconnaissance, d’estime, de dignité, de virilité, d’honneur, de respect, de pouvoir, enfin tout ce qui vient se cristalliser dans les relations entre les différents protagonistes. Ce point, qui produit et organise la rivalité, a moins pour règle le profit que la reconnaissance. Il se fonde sur la capacité à gagner et à perdre, jusque dans l’épreuve ultime de la mort pour les cristalliers.

Ceci ne veut pas dire que l’argent n’a aucune importance, bien au contraire. Il serait aberrant de penser que les gains matériels de l’activité, les prix de vente et d’achat, n’ont aucune valeur ; les cristalliers sont prêts à risquer beaucoup pour retirer ces biens précieux des massifs montagneux tout comme les collectionneurs sont prêt à dépenser beaucoup d’argent pour s’approprier les cristaux rares et recherchés. Ils ne peuvent donc pas envisager à la légère les revenus et les dépenses qu’ils engagent et qui participent indirectement à l’établissement de leur statut et aux rapports de force entre eux. C’est justement parce que le prix des cristaux a beaucoup d’importance que plus les gains en jeu seront considérables, et plus il y aura parallèlement la mise d’éléments du statut et de l’identité personnelle. Les prises de risque, la rivalité et les conflits dans l’espace social des cristalliers et des collectionneurs de minéraux se comprennent mieux ainsi. Ils sont articulés à la valeur des cristaux qui elle-même est engagée dans la circulation des affects et la porosité entre personne et minéraux.

Ce qui donne son intensité dramatique à la recherche des cristaux, c’est bien sûr le risque de mort qui constitue l’enjeu ultime ; mais celui-ci se mesure entre l’homme et les éléments, l’individu est seul face à cela. Cependant, la prise de risque et la mort sont au cœur de l’identité collective du groupe, elles sont rejouées avec les autres dans l’appréciation de sa valeur personnelle. Dès qu’ils regagnent le refuge ou la vallée, le cristallier se retrouve aux prises avec les autres, et ce qui donne alors l’amplitude à l’activité, ce n’est pas l’argent et la richesse en soi, médiatisé par les minéraux, mais ce qui se passe du fait de l’argent : la hiérarchie des positions sociales dans le groupe, les tensions qu’établissent les interactions pour la différenciation et le prestige. Le prix des cristaux fait resurgir l’élément agonistique qui le sous-tend. D’ailleurs, ceux qui «  montent juste pour le pognon » et qui « n’ont pas la passion » sont méprisés par les autres, considérés comme vulgaires et dégradant l’activité. Ils sont aussi les « premiers sur la liste » (de la mort).

Le Prestige, autour des formes de la différenciation sociale
10e colloque annuel de la MAE