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Texte repris de la revue
Association amicale de secours des anciens élèves de l'Ecole
normale supérieure, 1996-I
J'ai connu René
juste après la fin de la guerre. Il avait été reçu
à l'ENS au concours littéraire de 1945. Moi-même,
au sortir du STO et en attendant de pouvoir présenter Athènes,
je venais d'être recruté par Charles Picard comme moniteur
à l'Institut d'art. J'étais chargé notamment de guider
le travail des jeunes normaliens tentés par l'archéologie
grecque, de les renseigner et de les conseiller ; Ginouvès était
de ceux-là. Nous avons immédiatement sympathisé ;
j'étais de six ans son aîné (il était né
en 1926), mais nous étions l'un et l'autre provinciaux, nous avions
l'accent du midi (pas du même midi, mais qu'importe) et nous étions
l'un et l'autre fascinés par la Grèce. Pendant l'année
universitaire 1945-1946, nous avons suivi les mêmes enseignements
à la "maison rouge" de la rue Michelet, aux Hautes Etudes
ou au Louvre, et nous nous retriouvions volontiers le dimanche pour "gérer
la pénurie" avec quelques copains autour d'une table familiale
: certains d'entre nous étaient mariés et j'étais
du nombre. C'était encore la bohème, et l'un des premiers
archéologues grecs venus alors à Paris, Marcel Mitsos, futur
directeur du musée épigraphique d'Athènes, gardait
bien des années plus tard le souvenir du "petit Ginouvès"
qu'il avait rencontré chez moi.
Envoyé à Athènes fin 1946, je m'y trouvais encore
en 1950 quand Ginouvès arriva, et comme mon séjour allait
s'y prolonger par un second mandat à l'EFA, nous avons fréquenté
ensemble la rue Didot pendant trois ans, jusqu'à mon retour en
France en 1953 : il fut le parrain de mon troisième fils. L'Ecole,
à cette époque, renouait avec ses traditions anciennes et
la Grèce pansait ses blessures. Les arrêts à la Villa
Médicis avant de rejoindre Athènes, les visites des "romains"
à l'EFA avaient repris, et l'on pouvait de nouveau circuler un
peu partout en Grèce. De son séjour italien Ginouvès
apportait un costume de bonne coupe, indice d'une coquetterie nouvelle,
un merveilleux borsalino dont le vent du Pirée le décoiffa
hélas ! avant même qu'il ne posât le pied sur la terre
ferme. Quelle joie pour lui de trouver au "pavillon des membres"
un piano sur lequel, entre deux séances de bibliothèque,
il se délassait en jouant ! Pendant des décennies, les accords
de ce piano devaient signaler la présence de notre camarade, et
le jour où la salle à manger voisine fut désaffectée,
il ne manqua pas de l'occuper, en alternance avec Vanna Hadjimichali préposée
aux index du BCH etavec Lilly Kahil qui y travaillait au LIMC. L'apparition
d'une voiture new-look à proximité de l'École était
également un signe : Ginouvès avait le goût des belles
autos ; un coupé décapotable fut célèbre parmi
nous sous le pseudonyme de "ginouvine", et je me rappelle avoir
poussé pour lui en pleine nuit sur la place de la Concorde à
Paris une Citröen ID ( de la première série) qui ne
voulait pas démarrer.
Devenu élégant, mais resté d'une grande fraîcheur
de sentiments, d'une sincérité sans faille dans les relations
humaines et dans le philhellénisme inconditionnel, René
sut bien vite gagner par sa gentillesse et son charme des amitiés
en Grèce qui ne se sont jamais démenties et qu'ont entretenues
jusqu'au bout ses fréquents et longs séjours à Athènes
où il avait un appartement ; en même temps, ses capacités
professionnelles lui valaient une estime particulière. Pendant
son temps de membre de l'École, il travailla épisodiquement
à Thasos, mais surtout à Gortys d'Arcadie et à Argos.À
Gortys, la fouille de l'établissement thermal qu'il publia en 1959
préludait à une thèse monumentale intitulée
Balaneutiké. Recherches sur le bain dans l'Antiquité
grecque, soutenue en 1959 et éditée en 1963. À
Argos, où nous avons été l'un après l'autre
déclarés citoyens d'honneur, il explora les Grands thermes
où il trouva quantité de sculptures dont il me remit la
publication ; il étudia aussi le Théâtron à
gradins droits et l'Odéon (c'est le titre d'un livre paru en 1972)
et son article sur les Mosaïques des mois à Argos,
en 1957, fut à bon droit remarqué.
Mis à part les missions d'été où nous nous
croisions à Athènes, les douze ans qui séparent le
retour de Grèce de René Ginouvès (1956) et son installation
comme professeur à Paris-X-Nanterre (1968) ont un peu espacé
nos contacts. Assistant à Rennes, puis assistant à la Sorbonne,
maître de conférence à Rennes, puis à Nancy,
c'est à Nancy qu'il devient professeur en 1962, mais en 1967 il
est membre de l'Institute for Advanced Study de Princeton et professeur
invité à l'université de Laval du Québec ;
et lors des changements de 1968, il passe à Nanterre. Cette mobilité
universitaire se doublait d'une notable diversité des sites de
recherche, que le mariage de René avec la très internationale
et inlassable Lilly Kahil ne pouvait que favoriser. En Chypre, il participe
chaque année, de 1965 à l'occupation par les Turcs de la
partie nord de l'île en 1974, à la fouille de Soloi ; fruit
de la collaboration québécoise, un fascicule sur l'architecture
du Nymphée de Laodicée du Lycos paraît en 1969 ; toujours
attaché à la Grèce, il publie avec S. Charitonidis
et Lilly Kahil les mosaïques de la Maison du Ménandre à
Mytilène dans un supplément d'Antike Kunst de 1970
; et ce n'est là qu'un faible aperçu de ses activités
scientifiques.
À Nanterre non plus qu'à Nancy il ne néglige pour
autant l'enseignement et son petit Art grec, périodiquement
revu et réédité, traduit en espagnol et traduit en
roumain, est bien connu des étudiants, ainsi que son "Que
sais-je ?" sur l'Archéologie gréco-romaine
; mais on perçoit les préférences de l'auteur pour
l'architecture d'une part, pour le recours aux méthodes physiques
et pour l'utilisation de l'informatique d'autre part : ce sont là,
en effet, les axes privilégiés de sa réflexion et
l'aspect le plus original sans doute de son œuvre de chercheur.
Ginouvès avait le goût et le sens de l'architecture. Dans
les années 1970, le maître de l'architecture grecque était
Roland Martin. Ayant succédé à Pierre Demargne dans
la chaire d'archéologie classique à Paris-I, il donnait
des séminaires au 3e étage de l'Institut d'art, rue Michelet,
où Paris-X de son côté avait obtenu de garder son
antenne. Pendant la période où je venais de Bordeaux à
Paris pour mes séminaires de sculpture grecque (avant de succéder
à mon tour à Roland Martin), je les ai entendus souvent,
Martin et lui, qui travaillaient ensemble avec des membres du service
d'architecture antique du CNRS ou qui discutaient ensemble devant leurts
étudiants de 3e cycle : ils parlaient en particulier de l'architecture
en Grande-Grèce et de l'architecture en Macédoine, des ressemblances
et des influences réciproques possibles dans l'art de ces deux
régions du monde antique. Ils élaboraient aussi l'économie
générale d'une entreprise collective ambitieuse, le Dictionnaire
méthodique de l'architecture grecque et romaine, dictionnaire multilingue
et riche de concepts, visant en fait à dégager les modalités
logiques de l'architecture non moins qu'à en analyser le vocabulaire
historique. Le premier volume (Matériaux, techniques de construction,
techniques et formes du décor) est sorti en 1985, le deuxième
(Éléments constructifs : supports, couvertures, aménagements
intérieurs) en 1992 ; le troisième et dernier devrait
sortir cette année. C'était un impressionnant spectacle,
dans les années 1980, de voir le tandem Kahil-Ginouvès aux
prises l'une avec les contributions et les épreuves du Lexicon
Iconographicum Mythologiae, l'autre avec les contributions et les
épreuves du Dictionnaire méthodique de l'architecture,
également passionnés et apparemment infatigables.
René avait, en plus, pour préoccupation ce qui parut d'abord
être un hobby, mais devint bientôt son cheval de bataille
et finit par être l'objet essentiel de sa réflexion et le
but de son ambition : l'informatique en archéologie. Il avait été
séduit après la guerre par les nouvelles voitures et il
avait envisager de tourner des films ; plus tard, Roland Martin l'avait
initié à la photogrammétrie et il avait suivi avec
intérêt l'essor et les progrès de l'archéométrie
; l'ordinateur le fascina. Un article dans la Revue archéologique
de 1971 est intitulé "Archéographie, archéométrie,
archéologie. Pour une informatique de l'archéologie gréco-romaine"
; dès lors, presque chaque année, il prêche sa croisade.
Ses recherches conduites surtout au début sur le plan sémiologique
et lexicographique, prennent un élan décisif autour de 1975
avec la nomination à Paris-X de Daniel Frèrejacque chargé
de promouvoir les applications de l'informatique dans les sciences humaines,
puis avec le soutien de la D.G.R.S.T. à la faveur d'une "action
complémentaire coordonnée", et enfin avec la mise au
point du système documentaire SATIN. À propos des mosaïques,
des vases ou de l'architecture, les expériences se multiplient
alors pour passer de l'objet brut à sa représentation symbolique
sous une forme susceptible d'un traitement automatique. D'où en
1978 la publication aux Éditions du CNRS, sous la double signature
de René Ginouvès et d'Anne-Marie Guimier-Sorbets, sa collaboratrice
assidue dans ce domaine, du livre intitulé la Constitution
des données en archéologie classique ; vinrent ensuite,
jusque dans les années 1990, toute une série d'ouvrages
(co-signés ou non) et de démonstrations publiques qui illustraient
les résultats les plus probants des recherches engagées,
en théorisaient la démarche et en explicitaient la philosophie.
Le grand projet de René Ginouvès était la création
à Nanterre d'une Maison de l'archéologie. Le principe une
fois retenu et l'emplacement choisi, il conduisit à partir de 1990
les négociations et les discussions. La cérémonie
de pose de la première pierre de cet édifice finalement
appelé Maison de l'archéologie et de l'ethnologie s'est
déroulée le 18 novembre 1994, le nom de René Ginouvès
lui a été officiellement associé. Mais notre ami
est mort quelques jours avant, et le discours qu'il avait préparé
a été lu par Lilly Kahil. C'est un très beau texte
qui frappe par la hauteur de sa vue, la clarté parfaite et la pureté
de son style ; on y retrouve en même temps la jeunesse d'esprit,
l'ardeur enthousiaste et la sensibilité poétique qui caractérisait
sa personne. Depuis quelques années il se savait menacé,
mais il continuait, comme si de rien n'était, son labeur incessant
et son activité sans frontières. Il ne savait pas refuser
et acceptait du même cœur les honneurs et les charges. L'hommage
d'un colloque sur "L'eau, la santé et la maladie dans le monde
grec" lui rappelait sa thèse ; il avait assumé récemment,
avec la passion que lui inspirait son philhellénisme, la coordination
et l'édition d'un beau livre sur la Macédoine de Philippe
II à la conquête romaine, qui parut simultanément
en français, en grec, en italien et en anglais en 1993. L'été
dernier encore, alors qu'il était soumis à de pénibles
et fréquentes dialyses, il s'était lancé dans un
voyage en Grèce du Nord - et comme je le pressais de ralentir un
peu son rythme de travail pour ne pas trop abuser de ses forces : "Je
sais, Cadé, je sais, me dit-il, mais il faut bien mourir de quelque
chose".
Jean Marcadé
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