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Hommage
à R. Ginouvès
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René Ginouvès
"L'archéologie et l'homme"
Le grand Atlas de l'archéologie, Encyclopaedia Universalis, Paris, 1985, p. 11-19.

 
 

L'idée même de travail archéologique suscite, dans notre société actuelle, des réactions divergentes, parfois passionnelles. D'un côté, l'archéologie est très évidemment - l'étymologie du mot l'indique bien - l'étude des choses anciennes, occupation qui peut apparaître comme désuète, en tout cas vaine, voire suspecte dans un monde qui semble largement faire confiance, pour illuminer l'avenir, aux promesses de l'innovation technologique ou sociale; et, effectivement, l'archéologue donne quelquefois l'impression de se retourner vers le passé par une sorte de réaction conservatoire, combinant le refus du présent et l'inquiétude devant le futur. Mais, d'un autre côté, le rayonnement de l'archéologie, qui suscite des phénomènes d'engouement et de mode, sa place dans l'édition et dans les communications de masse (pour les pays anglo-saxons plus encore qu'en France), l'appui dont elle bénéficie de la part de régimes politiquement avancés sont des réalités qui semblent répondre à un besoin profondément ressenti, comme si l'homme occidental se préoccupait de plus en plus de retrouver concrètement son passé, dont la quête avait commencé avec la Renaissance, comme si plus généralement l'homme, sur l'ensemble de la planète, découvrait progressivement ce besoin. Ainsi semble fermement établie une liaison entre certaines demandes fondamentales de l'humanité, actuelles ou réactualisées, qu'il nous faudra essayer de mieux comprendre, et une discipline, l'archéologie, dont nous devons tout d'abord préciser le domaine et les démarches, pour essayer de mieux les situer par rapport à ces demandes.

Extensions du champ de l'archéologie...

L'étymologie, déjà évoquée, du mot archéologie lui assigne comme objet d'étude le passé, et plus précisément, par une restriction de sens largement acceptée, les vestiges physiques du passé, dont on attend qu'elle tire des connaissances sur des situations et des événements impliquant l'homme. Dans la réalité historique de son développement, cette étude a d'abord été extrêmement limitée, et dans l'espace, et dans le temps, et dans le contenu; il est remarquable que ces limitations soient tombées petit à petit, si bien que le champ de l'archéologie embrasse, à l'heure actuelle, la totalité des cultures, pour la presque totalité de leur développement, à travers la totalité de leurs vestiges matériels.

... dans l'espace,

L'accroissement, à travers le temps, du domaine géographique de l'archéologie est peut-être le phénomène le plus facile à constater. Lorsqu'elle naît – véritablement à la Renaissance –, elle s'intéresse d'abord à Rome : les premières fouilles, au XVIe siècle, portent sur le forum Romanum ou sur la villa Hadriana ; elles s'élargissent, au XVIIIe siècle, à la Campanie, avec les travaux à Herculanum puis, vers le milieu du siècle, à Pompéi et à Stabies ; c'est au XVIIIe siècle encore que débute l'exploration de l'Étrurie. La première moitié du XIXe siècle voit l'exploitation intensive des nécropoles étrusques et l'ouverture de chantiers en Italie méridionale et en Sicile; mais c'est aussi le moment où le travail débute en Grèce (à Égine, à Olympie, dans Athènes libérée à partir de 1835) ; ce sont aussi les premières grandes missions en Égypte, en rapport avec l'expédition de Bonaparte, et les premières explorations au Proche et au Moyen-Orient (à Pétra, Khorsabad, Ninive), qui ajoutent désormais au monde classique le monde de la Bible ; c'est de plus, dans un tout autre domaine, l'ouverture de chantiers en Scandinavie. Avec la seconde moitié du XIXe siècle, toutes ces mêmes régions connaissent un accroissement considérable du nombre des chantiers (on rappellera seulement ici l'activité des Français en Grèce, à Délos à partir de 1877, à Delphes à partir de 1892) ; l'Asie Mineure est très largement étudiée, mais aussi commence le travail méthodique en France, en Allemagne et en Autriche, en Espagne, dans les pays slaves, et l'anthropologie américaine inaugure l'archéologie du Nouveau Monde. Avec le début du XXe siècle, les chantiers se multiplient sur ces mêmes aires géographiques et s'ouvrent en Crète, en Palestine, à Chypre, sur l'Indus, dans l'ensemble du monde islamique, un peu partout en Asie, en Afrique, en Amérique centrale et du Sud ; si bien qu'il n'est pas, à l'heure actuelle, de région au monde où ne se développe le travail archéologique, selon des formes et avec des moyens plus ou moins ambitieux ; même, dans les pays où l'activité de recherche est, traditionnellement, particulièrement intense, comme en Grèce, des zones géographiques qui avaient été un peu négligées, comme la Macédoine, sont l'objet désormais d'un intérêt tout particulier (fig. 1). Dans la plupart des cas, l'initiative individuelle a depuis longtemps cédé la place à une organisation nationale de la recherche, qui parfois continue à faire appel à la collaboration internationale : les archéologues français, par exemple, travaillent sur notre territoire, dans le cadre d'une “ archéologie nationale ” extrêmement féconde, mais aussi sur les grands chantiers qui leur ont été confiés dans le monde classique, ou en Égypte et au Proche-Orient, et aussi jusqu'en Amérique du Sud et en Extrême-Orient. Ces liaisons tissent autour du monde un réseau de communications très diversifié, à travers lequel l'information est distribuée par de nombreuses publications ponctuelles ou périodiques, ou lors de rencontres et de congrès.

... dans le temps,

En même temps que s'élargissait ainsi le domaine géographique de l'archéologie, qui du cœur de l'Italie s'est étendu à l'ensemble de la planète, son domaine temporel s'est élargi d'une manière tout aussi significative. L'archéologie a d'abord été, on l'a vu, celle de Rome – en fait surtout celle de la Rome impériale ; le XVIIIe siècle commence à remonter dans le temps, avec la découverte de la civilisation hellénistico-romaine de la Campanie, et des civilisations nettement plus anciennes de l'Étrurie. Mais c'est le XIXe siècle qui réalise les extensions chronologiques les plus considérables – pour le monde grec et romain d'abord puisqu'on s'intéresse essentiellement, dans la première moitié du siècle, au “ classicisme ” (en gros le Ve et le IVe siècle avant notre ère) et à l'archaïsme du VIe siècle ; la seconde moitié du XIXe siècle remonte volontiers vers des périodes plus hautes et découvre, à partir de 1870, Troie et toute la civilisation “ mycénienne ” (XVe-XIIe s. avant notre ère) ; il faut attendre le tournant du XIXe au XXe siècle pour que l'on retrouve des périodes plus anciennes encore, la civilisation crétoise (qui fleurit dans la première moitié du IIe millénaire) et celle du monde égéen (qui fleurit au IlIe millénaire) : c'est l'ouverture de l' “ archéologie préhellénique ”, par laquelle se précisent les relations entre la protohistoire de la Grèce et les archéologies de l'Égypte et du Proche-Orient. Pour ces mondes non classiques eux-mêmes, l'impulsion avait été donnée dès les débuts du XIXe siècle quand, à travers les premières trouvailles des grands sites orientaux, on commençait à étudier les deux millénaires qui avaient précédé le monde classique; en même temps débutait, dans les pays scandinaves, la recherche sur la protohistoire et la préhistoire européennes. Ces travaux aboutissent vers le milieu du même siècle, pour l'Europe, aux découvertes célèbres de Halstatt, de La Tène, de Villanova, d'Altamira, qui fondent l'étonnant développement des archéologies protohistorique et préhistorique; le même épanouissement caractérise, vers le dernier quart du siècle, l'archéologie de l'Égypte et du Moyen-Orient ; et souvent il semblerait que la recherche aille dans le sens d'une remontée vers les origines, comme en Grèce où c'est seulement à une date relativement récente qu'on a pu établir l'existence de gisements paléolithiques. En sens inverse, il faut attendre le milieu du XIXe siècle pour voir se constituer véritablement une archéologie paléochrétienne, prolongée par une archéologie byzantine ; l'archéologie islamique, l'archéologie slave débordent largement de ces limites ; bientôt on parlera d'une archéologie médiévale (parfois appelée, pour notre territoire national, “ archéologie française ”), puis d'une “ archéologie industrielle ” (l'expression avait déjà été employée épisodiquement en France et en Grande-Bretagne dans le dernier quart du XIXe siècle, pour des recherches qui ne se sont vraiment développées qu'après la Seconde Guerre mondiale) ; et maintenant il est ouvertement question d'une “ archéologie moderne et contemporaine ”, institutionnalisée en France, depuis quelques années, par un enseignement dans l'une des universités de Paris. Et certes, si l'archéologie est l'étude des réalisations matérielles du passé, il est logique de lui attribuer celles du passé même le plus récent – même celles de notre siècle –, à condition (et on évite ainsi le scandale étymologique) que ces documents appartiennent véritablement au passé, c'est-à-dire qu'ils ne fassent plus partie (sinon éventuellement à titre de survivance) du système des objets à travers lequel, hic et nunc, fonctionne notre civilisation : pour nos pays industrialisés, un ordinateur des deux premières “ générations ” est désormais réellement un objet de musée archéologique. Dans cette perspective, on voit que le domaine de l'archéologie s'est étendu progressivement des premiers siècles de notre ère à l'ensemble de l'histoire de l'humanité. Ainsi, d'ailleurs, devient possible une “ archéologie générale ”, dégagée de l'historicité, soucieuse d'abord de comparer et de contrôler les problématiques et les méthodes.

... dans le contenu.

À ces élargissements du domaine de l'archéologie dans l'espace et dans le temps s'en est ajouté un troisième, dont les conséquences sont au moins aussi considérables. L'archéologie a d'abord été à peu près exclusivement la quête des objets d'art : à la Renaissance – et longtemps après – on fouille pour retrouver les chefs-d'œuvre de l'Antiquité classique, qui constitueront pour les amateurs des objets de délectation esthétique en même temps qu'ils serviront de modèles à la création ; et cette poursuite de l'objet exceptionnel, ou simplement de l'œuvre d'art, qui fait de la fouille la pourvoyeuse des musées et des collections, a laissé bien des traces : jusque vers le milieu du XXe siècle encore, la chaire dite d'archéologie dans les universités françaises est en réalité une chaire d'histoire de l'art antique, de préférence grec ou romain. Pourtant, on se rendait compte progressivement que la fouille pouvait apporter bien davantage : des informations directes sur la vie concrète des hommes. Ce fut déjà un bouleversement des habitudes lorsqu'on cessa d'arracher aux murs et aux sols de Pompéi les plus belles parties des mosaïques et des peintures, pour conserver aux volumes habités leur unité décorative ; et aussi lorsque les archéologues classiques commencèrent à récolter l'ensemble des tessons, même lorsqu'ils portaient des représentations considérées longtemps comme “ barbares ” (par exemple celles de l'art “ géométrique ” des IXe et VIIIe siècles), plus encore lorsqu'il s'agissait de vaisselle commune, sans décor ; et lorsqu'on se mit à fouiller, avec la même attention que pour les temples et les palais, les plus humbles habitations. En passant ainsi de l'œuvre d'art au document journalier, souvent répétitif, on élargissait d'une manière considérable la vision du passé, on intégrait au domaine archéologique l'ensemble des produits culturels ; c'est ainsi que le monde subaquatique, par exemple, a rendu à l'art classique, souvent à la suite de trouvailles fortuites, quelques-uns de ses chefs-d'œuvre les plus prestigieux (des grands bronzes dont la destinée paradoxale était d'être sauvés par leur naufrage) : il est désormais l'objet d'une exploration minutieuse qui prend en compte la totalité du navire englouti, son équipement comme ses marchandises les plus vulgaires. La quête archéologique d'ailleurs ne se borne plus maintenant aux objets fabriqués par l'homme, ceux que les Anglo-Saxons appellent les artefacts : on s'intéresse, en même temps qu'aux tombes et à leur matériel, aux ossements qu'elles contiennent, qui peuvent tellement nous apprendre sur les caractères des populations, leurs maladies, leur taux de mortalité ; aux débris animaux, qui renseignent sur la domestication et l'élevage, sur l'alimentation ; aux pollens, qui révèlent les formes, les équilibres de la végétation et des cultures; aux formations géologiques, aux sols, finalement à une “ archéologie du paysage ” et des systèmes écologiques, qui permettra de saisir les phénomènes culturels à travers les phénomènes naturels. Ainsi, l'objet de l'archéologie n'est plus seulement l'ensemble des créations matérielles dues au travail humain, mais aussi l'ensemble des transformations que l'homme a imposées à la faune, à la flore, au milieu géographique, et, en définitive, l'ensemble des relations réciproques, avec son environnement, de l'homme tout entier.

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On comprend mieux, devant cette triple extension du domaine archéologique, l'extension symétrique des groupes sociaux intéressés par l'archéologie : réservé d'abord à quelques “ antiquaires ”, à des désœuvrés et à des curieux – ceux qui se nommaient eux-mêmes, dans l'Angleterre du XVIIIe siècle, les “ Dilettanti ” –, l'attrait pour l'archéologie s'est élargi, en proportion de l'élargissement de la discipline à une plus grande partie de la culture humaine, à un public beaucoup plus large, où le travail des professionnels (chercheurs spécialisés, le plus souvent universitaires) s'associe à celui d'amateurs de mieux en mieux formés, les uns et les autres également dévoués à ce qui est le plus souvent pour eux une passion. D'autant que J'affinement et la diversification des méthodes susceptibles de répondre aux nouvelles problématiques tendent elles aussi à rapprocher l'archéologie de l'homme.

La fouille

La fouille en elle-même implique, on le sait, un emploi aussi rigoureux que possible de la technique stratigraphique qui, en distinguant les divers niveaux et les diverses sortes de couches qui les séparent (couches d'occupation, couches de destruction, tranchées de fondation, poches d'inclusion, etc.), met en lumière des distributions et des associations fondamentales pour la reconstruction des cultures. Encore convient-il de l'adapter chaque fois aux besoins : la régularité formelle de la fouille en carrés égaux, héritée de l'enseignement du célèbre théoricien anglais M. Wheeler, ne représente probablement pas la tactique la plus efficace dès que l'on travaille sur des constructions, pour lesquelles les coupes stratigraphiques doivent être réalisées en des endroits spécialement choisis par le fouilleur à cause de leur signification, et toujours perpendiculairement aux murs ; et la juxtaposition de sondages réduits et profonds à laquelle conduit cette technique risque de privilégier une vision un peu abstraite de l'histoire du site (ce que Wheeler lui-même appelait un horaire de chemin de fer, sans le train), par opposition aux larges fouilles de surface, qui seules permettent de saisir le fonctionnement concret des systèmes culturels (mais qui risqueraient, elles, d'être des chemins de fer sans horaire, si elles n'étaient constamment contrôlées par la technique stratigraphique). Nous nous rendons mieux compte, aussi, que la fouille est exécutée par des hommes qui sont eux-mêmes dans l'histoire, et que ses résultats ne peuvent donc être que relatifs : on se consolait, naguère, de la destruction qu'elle entraîne, en admettant que l'archéologue pouvait lire les pages du livre qu'en même temps il déchirait, et en lui demandant de le transcrire aussi complètement et aussi fidèlement que possible ; mais nous savons maintenant que la réalité archéologique n'est pas un texte déchiffrable une fois pour toutes, car la récolte de l'information ne peut être ni réellement exhaustive, ni réellement objective : le fouilleur prend en compte, au mieux, tout ce qui lui est accessible par les moyens dont il dispose, et tout ce qui répond à sa problématique ; cela signifie que, consciemment ou, le plus souvent, sans s'en rendre compte, il procède à des choix, que ne viendront pas nécessairement compenser les documents graphiques et photographiques sur lesquels il voudrait pouvoir compter pour éterniser tout le reste : le progrès continu des méthodes d'analyse et d'enregistrement, l'ouverture constante de nouvelles interrogations font que le travail devrait pouvoir être indéfiniment repris. C'est pourquoi on a bien raison d'affirmer que, s'il y a une infinité de mauvaises manières de fouiller, il n'y en a aucune de bonne ; ou plutôt il faudrait dire que la meilleure méthode n'est bonne que par rapport aux exigences d'un moment précis dans le développement de la recherche. Dès lors, il semble déraisonnable d'ouvrir de nouveaux chantiers qui ne feraient que redoubler des résultats déjà obtenus ailleurs : la fouille est une opération trop grave pour être laissée à la responsabilité des archéologues - des archéologues qui ne seraient attirés que par le plaisir, trop évident, de l'exploration et de la découverte ; il est certainement beaucoup plus utile, à l'heure actuelle, de se préoccuper en priorité des fouilles d'urgence, là où l'évolution du monde (sur laquelle nous aurons à revenir) risque de détruire définitivement le passé, et surtout de constituer des “ réserves archéologiques ” par lesquelles sera préservée la possibilité d'étudier l'homme d'autrefois selon les exigences successives des hommes du futur, en fonction de programmes eux-mêmes déterminés progressivement par l'évolution des problématiques.

Prospections

On imagine quel rôle est appelé à jouer, dans cette perspective, le développement des techniques de prospection “ scientifique ”, qu'elles utilisent la reconnaissance aérienne (pour déceler les indices “ hygrographiques ”, par exemple les teintes sombres que produit l'humidité des fossés anciens, ou les indices phytologiques, différences de hauteur ou de couleur de la végétation en rapport avec les vestiges enterrés, ou les indices sciographiques, quand la lumière rasante accroche sur les microreliefs des ombres révélatrices, ou les indices pédologiques, traces dessinées sur le sol par les éléments anciens que remontent les labours profonds, ou les indices topographiques, qui par exemple dénoncent une voie antique disparue à travers l'alignement de réalités sans signification individuelle) ou qu'elles utilisent un appareillage scientifique au sol, fondé sur les principes de la résistivité électrique (fig. 2), ou sur les anomalies magnétiques, ou sur la transmission des ondes dans la terre, ou sur des phénomènes chimiques : en permettant la détermination des zones où la conservation du patrimoine apparaît comme le plus souhaitable, ces techniques donnent à l'archéologue la possibilité de prévenir les destructions, au lieu d'intervenir lorsqu'il est déjà trop tard - la chance de proposer, au lieu de s'opposer. Car trop souvent les grands travaux d'aménagement du territoire, l'extension de l'urbanisme, les transformations de l'agriculture sembleraient devoir imposer le sacrifice du passé aux intérêts, parfaitement légitimes, du présent ; seul le dialogue de l'archéologue avec l'urbaniste ou le responsable de l'aménagement, fondé sur une connaissance préalable du sous-sol, peut conduire à préserver les zones qui seront réservées pour les fouilles futures, en attendant d'être intégrées harmonieusement dans le tissu urbain et plus généralement dans le milieu vivant où s'inscrit l'activité des hommes.

Conservation, présentation

Il est bien certain, en effet, que l'archéologue ne saurait, après la fouille, se désintéresser du chantier qu'il a ouvert, non plus que des documents qu'il y a découverts : leur conservation, leur présentation font partie de ses tâches fondamentales. Trop souvent on a vu le spécialiste, considérant qu'il avait fait suffisamment lorsqu'il avait tiré du site la matière d'une savante publication, destinée aux autres spécialistes, le laisser dans un semi-abandon, c'est-à-dire devenir un lieu où les ruines elles-mêmes vont périr, un terrain de décharge s'il est en ville, de toute manière un espace où les murs anciens vont continuer à se dégrader, à moins qu'ils ne soient exploités comme source de matériaux de construction, et que la végétation va envahir, faisant éclater les blocs et s'effondrer les témoins qui pouvaient subsister de la stratigraphie ; certes, l'entretien, l'aménagement d'un site coûtent cher, autant parfois que la fouille elle-même, mais ils constituent des devoirs absolus, si l'on veut que, au lieu d'apparaître comme une zone morte, inutile sinon gênante pour l'épanouissement de la réalité vivante dans lequel il se trouve, il y soit naturellement incorporé un pare archéologique peut présenter les ruines protégées et expliquées certains bâtiments exigent ce que l'archéologie classique appelle des “ anastyloses ”, au sens étymologique l'action de remonter des colonnes écroulées, dans un sens plus général l'action de remettre en place, dans toute la mesure du possible, les éléments architecturaux ce travail pouvant se limiter à quelques actions de consolidation et de protection, indispensables parce que le bâtiment sorti de terre n'y est plus étayé par l'accumulation des siècles, pouvant aboutir aussi, dans les cas extrêmes, à une complète reconstruction, dont le portique d'Attale sur l'agora d'Athènes donne un magnifique exemple, où l'homme d'aujourd'hui peut goûter les mêmes plaisirs que l'homme du passé à la beauté des volumes et des décors, au paysage, à la fraîcheur, et, dans ce cas précis, une partie de l'édifice a été aménagée en musée; mais rien ne s'oppose non plus à ce qu'on réinstalle un théâtre ancien pour des représentations qui y rassembleront les mêmes foules que jadis, à condition que l'étude en ait été préalablement achevée ; et nous savons bien que les villes les plus agréables à vivre sont celles qui ont su intégrer à leur présent cette profondeur temporelle du passé. De la même manière, les objets arrachés au sol doivent être nettoyés, protégés (pour les métaux par exemple, la fouille ayant brisé l'équilibre qui s'était lentement établi pendant leur ensevelissement entre eux et le milieu, il importe d'arrêter la corrosion qui les ramènerait au minéral d'origine), éventuellement restaurés, mais toujours avec le souci de rendre sensible, tout autant que des formes, des significations : il ne conviendrait pas de redresser une épée trouvée dans une tombe, tordue lors d'un rite funéraire, car l'action humaine est ici plus intéressante que l'objet en lui-même. Les musées, où les documents vont être conservés et présentés, peuvent aussi contribuer à cette communication entre le présent et le passé si, tout en facilitant le travail des spécialistes (ce qui implique, en particulier, des “ réserves ” importantes), ils sont organisés d'une manière à la fois didactique et vivante, pour appeler la participation du publie le plus large. Et, plus généralement encore, il est bien certain que le travail de l'archéologue ne doit pas rester réservé au cercle étroit des spécialistes : sa responsabilité sociale est de rendre compte des résultats de son action à la collectivité qui lui a donné la mission et les moyens de l'accomplir, de lui expliquer, en termes accessibles, l'apport de ses découvertes à la connaissance de l'homme du passé : la “ vulgarisation ”, au sens noble du terme, est un devoir d'autant plus urgent que nos disciplines deviennent plus difficiles, que nos méthodes mettent en jeu davantage d'appareillages empruntés aux sciences physiques et mathématiques. Mais, avec cette exigence, nous entrons dans la seconde phase du travail archéologique, celle qui, après la fouille, en exploite les résultats.

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Il est trop évident, en effet, que la recherche archéologique ne se limite pas à la fouille, même si une certaine vision simpliste fait de l'archéologue d'abord un fouilleur, même si trop souvent ce fouilleur lui-même, entraîné par le plaisir de la trouvaille matérielle, risque d'oublier combien de journées d'étude implique chaque heure passée sur le chantier, et qu'il doit proportionner ses découvertes à la possibilité qu'il aura de les exploiter : car la découverte physique ne constitue pas un résultat, mais un point de départ. À plus forte raison, on ne saurait accepter que le fouilleur, au nom d'une prétendue “ propriété scientifique ”, se réserve, quelquefois pendant des dizaines d'années, le droit de publier ce qu'il a découvert en utilisant les fonds publics, et prive ainsi la communauté scientifique d'une information qui lui est destinée : la trouvaille ne donne pas de droits, mais un devoir, celui de publier aussi rapidement que possible, ou de laisser la publication à un spécialiste plus qualifié, ou dont le plan de travail permet l'accomplissement de cette tâche dans un délai plus raisonnable. Il est vrai que la découverte la plus sensationnelle, même si elle peut apporter une certaine notoriété (et éventuellement faciliter une carrière), ne constitue pas en elle-même la preuve d'une particulière qualité du travail, sauf dans des cas exceptionnels où elle vient récompenser une longue patience et la finesse d'une intuition nourrie de raisonnements et de connaissances. La recherche archéologique fondamentale se bâtit, autant et plus que sur ces trouvailles parfois impressionnantes, sur la masse des objets découverts, éventuellement depuis longtemps (d'autant que, pour l'archéologie moderne et contemporaine, la recherche porte souvent sur des objets qui n'ont pas à être extraits d'une fouille puisqu'ils n'ont jamais été ensevelis), et, tout autant que sur les objets eux-mêmes, sur leurs relations spatiales dans la réalité stratigraphique, sur leur environnement, sur des configurations et des associations, pour reconstruire aussi complètement que possible les cultures anciennes: il y a déjà longtemps que l'archéologue ne cherche plus des objets, mais des connaissances sur l'homme du passé.

Archéographie, archéométrie

Ce travail de l'archéologue comporte un certain nombre d'étapes, qu'il est commode de dissocier pour la clarté de la présentation, même si dans la pratique elles sont étroitement liées. La première est sans doute la description, dont on voit mieux maintenant combien, loin d'être une opération mécanique, une sorte de photographie du document original (que d'ailleurs la photographie ou le dessin pourraient éventuellement remplacer), elle est relative à l'individu qui décrit (mais même l'objectif photographique est beaucoup moins objectif que son nom ne le laisserait supposer) ; nous avons déjà évoqué, à propos du travail sur le chantier, l'impossibilité de tout prendre en compte, et d'une manière totalement neutre ; de même, devant l'objet à décrire, l'archéologue effectue nécessairement des choix, c'est-à-dire qu'il abandonne nécessairement une partie de l'information ; et il est d'autant plus indispensable de contrôler ce qui n'est pas lecture passive, mais construction fondée sur des présupposés souvent implicites, que le travail comparatif se fera, par la suite, sur les caractères sélectionnés, ce qui n'est pas trop inquiétant dans la pratique traditionnelle (où souvent la publication illustrée nous permet de refaire, devant les images, une description personnelle, adaptée à nos besoins), mais qui devient inacceptable lorsque les résultats de l'opération sont destinés à être traités, comme nous allons le voir, par des procédures automatisées. La création d'un terme nouveau, “ archéographie ”, pour désigner ce travail de transposition de l'objet à son image linguistique, manifeste au moins le nouvel intérêt qu'on est désormais appelé à y porter. D'un autre côté, la description de l'objet archéologique, des matières organiques, des sédiments, tend à intégrer de plus en plus le résultat de mesures et d'analyses, souvent obtenu au moyen d'appareillages scientifiques très complexes : le terme “ archéométrie ” met l'accent sur cette utilisation de valeurs numériques. Certains types de relevés photogrammétriques (fig. 3) apportent aussi des équivalents de descriptions chiffrées, dont les valeurs peuvent être extraites automatiquement. Mais dans aucune de ces opérations l'archéologue ne perd le contrôle de la représentation qu'il réalise du document originel : c'est par une décision consciente et rationnelle qu'il adopte un système linguistique pour normaliser et formaliser ses descriptions, une technique scientifique pour réaliser ses analyses; ainsi, la nouveauté fondamentale n'est pas dans l'emploi d'un appareillage impressionnant ou d'un langage devenu “ métalangage ”, mais dans le caractère explicite et régulier des opérations.

Publication et banques de données

Dans ces conditions, la publication du document tend à changer d'apparence. Jadis confiée à la “ correspondance ” entre érudits (la revue de l'École française d'Athènes, appelée Bulletin de la correspondance hellénique, garde encore dans son nom le souvenir de cette époque), elle a ensuite adopté des formes diverses, du rapport préliminaire à la “ publication définitive ”, mais en hésitant entre la dissertation de type littéraire et la froideur du catalogue ; depuis une vingtaine d'années, on a cherché dans la mécanisation une solution aux problèmes que pose l'inadaptation de ces formules devant la croissance exponentielle de l'information, dont le flot ne peut plus être contrôlé même par le spécialiste pourtant enfermé dans un champ de plus en plus étroit, et que sa présentation irrégulière rend difficilement utilisable pour la recherche comparative. En face de ces conditions, l'ordinateur semble bien constituer un outil idéal, parce qu'il est capable d'enregistrer, dans les banques de données, des masses considérables d'informations normalisées (fig. 4), qui ensuite deviennent très largement accessibles, et d'abord pour la recherche documentaire de l'archéologue, fondée traditionnellement sur l'appel aux comparaisons, à ces “ parallèles ” que la machine peut retrouver instantanément selon les formules les plus complexes. Ainsi, l'informatique devrait permettre de remplacer les longs dépouillements individuels, indéfiniment recommencés, par l'apport immédiat d'une information sur laquelle il redeviendrait loisible de penser, étant bien entendu que cette information aurait été recueillie d'abord non par des documentalistes polyvalents, mais par les chercheurs eux-mêmes, acceptant de consacrer à cette tâche leur compétence irremplaçable de spécialistes et une partie du temps que de toute manière ils consacrent au rassemblement de leur documentation personnelle, pour en retirer, en échange, le droit d'utiliser une documentation commune, et donc infiniment plus riche. Les banques de données peuvent être prévues aussi pour servir, non plus à la seule documentation, mais au calcul de structuration qui, mettant en œuvre des algorithmes plus ou moins complexes, permet de reconnaître dans le corpus étudié des ordres qui n'apparaissaient pas auparavant, sériations, classifications, etc. : la statistique multidimensionnelle en effet, que la- puissance de l'ordinateur autorise à appliquer à des quantités de caractéristiques sur des quantités de documents (cette masse d'information, souvent répétitive, qu'apporte désormais la fouille), décèle des phénomènes qui autrement ne pourraient guère être appréhendés. Ainsi, le rôle de l'ordinateur se situerait à la fois en deçà et au-delà des tâches traditionnelles de l'archéologue, en deçà dans la mesure où la mécanisation devrait contribuer à alléger les tâches mécaniques de la documentation, au-delà pour les opérations synthétiques dépassant les possibilités normales de notre entendement, mais, dans l'un et l'autre cas, sous le contrôle de l'intelligence humaine, dont il élargirait ainsi le champ d'application tout en la libérant pour les étapes ultérieures de la recherche.

Il ne faut pas craindre que ces techniques, lorsqu'elles seront généralisées (et leur mise en œuvre suppose que soient levés bien des obstacles, techniques, psychologiques, institutionnels), condamnent la publication imprimée : ce qui est condamné, c'est le livre qu'on ne lit pas parce que de toute manière il n'est plus destiné à être lu, accumulation de données, de mesures, de stratigraphies dont il semble parfois que l'auteur a oublié d'expliquer ce qu'elles apportent à notre connaissance de l'homme, et qui n'est même pas facilement consultable, transportant un luxe de précisions non systématiques, souvent impossibles à mettre en parallèle; au contraire, débarrassé de tout ce qui pourra trouver place dans des archives publiques (ce qui ne veut pas dire nécessairement publiées), allégé des informations utilisables pour la recherche comparative, qui prendront place, sous une forme normalisée et immédiatement accessible, dans une banque de données, toujours susceptible d'ajouts et de modifications selon les développements de la recherche, le livre pourra redevenir le support du raisonnement et de l'idée, pour tout ce qui concerne, au-delà de la description, la reconstruction archéologique.

L'archéologie des documents

Cette reconstruction elle-même (et nous entrons maintenant, après l’archéographie, dans le domaine propre de l'archéologie) se développe à deux niveaux différents. Il est bien certain qu'elle doit porter d'abord sur les documents en eux-mêmes, pour chacun desquels se posent les questions essentielles : qu'est-il ? de quand date-t-il ? quel est son lieu d'origine, ou son auteur ? Car l'objet archéologique a perdu, en traversant les distances temporelles plus ou moins grandes qui séparent de nous sa création et son utilisation (éventuellement ses utilisations successives), une part plus ou moins grande de ses évidences. C'est pourquoi il faut d'abord, éventuellement, le restituer, dans sa forme (qui peut avoir été altérée) et dans sa fonction (que peut-être on ne pourra reconnaître qu'en s'appuyant sur des textes, ou des images, ou d'autres objets analogues mais plus riches d'enseignements). Il faut le dater – avec une précision qui, selon les époques et le type de document, peut varier de quelques années à quelques siècles. Il faut le situer dans la zone géographique de sa création, éventuellement l'attribuer à un maître, ou à une école, s'il s'agit d'une œuvre d'art, à un atelier, s'il s'agit d'un objet courant. Pour répondre à ces interrogations, indispensables puisqu'elles permettent de donner au document sa place exacte dans les divers systèmes des hommes du passé, l'archéologue use de méthodes complexes, tirant de la trouvaille elle-même le maximum d'indications et les mettant en rapport avec l'énorme trésor des connaissances déjà accumulées, éventuellement à partir de textes descriptifs ou critiques appartenant à la même culture, utilisant, de plus en plus, toute la gamme des techniques scientifiques, par exemple, pour la datation, celles qui se fondent sur les isotopes radioactifs (dont le carbone 14 est le plus connu), ou la thermoluminescence, ou les variations du champ magnétique terrestre et, pour la localisation, les analyses qui permettent par exemple de rattacher telle fabrique céramique à une carrière d'argile parfaitement située. Mais, ici encore, il ne faudrait pas succomber au mirage des moyens. La pertinence d'une analyse n'est pas nécessairement fonction de sa finesse, et, plus que la sophistication de l'appareillage, c'est la qualité du raisonnement qui conditionne celle des résultats : la méthode scientifique implique, pour les sciences de la culture auxquelles appartient l'archéologie tout comme pour les sciences de la nature, d'abord une démarche contrôlée du raisonnement, partant de postulats explicites, testant les hypothèses et leurs conséquences, cherchant la preuve et la vérification - une démarche toute de rigueur, à l'opposé de l'intuition, de l' “ impressionnisme ” qui le plus souvent caractérisent la démarche traditionnelle de l'archéologue. Mais ne devrait-on pas parler, plutôt que d'opposition, de complémentarité ? Pour toute une tranche de la recherche au moins – celle qui concerne les personnalités artistiques et les écoles –, la sensibilité personnelle, le “ flair ” du connaisseur restent des instruments privilégiés, qu'une approche formelle pourrait seulement simuler au prix d'une lourdeur difficilement acceptable, comme le laissent pressentir les premiers essais, pourtant si prometteurs, de construction de “ systèmes experts ” en archéologie ; plus généralement, on ne ferait qu'appauvrir la connaissance en écartant ce qu'apporte une longue familiarité avec les objets, qui nous les fait proches et, pour ainsi dire, amicaux. Mieux vaut donc imaginer, pour cette archéologie des documents, une double démarche, celle du raisonnement formel qui seul peut contrôler l'intuition et lui donner valeur scientifique, et celle de l'intuition qui seule peut donner vie à la recherche, en nous faisant participer, à travers les objets et leurs relations, à l'existence des hommes de jadis.

L'archéologie des systèmes culturels

Car cette archéologie des documents ne saurait être le but ultime du travail archéologique : comment le serait-elle d'ailleurs pour les périodes les plus récentes sur lesquelles il porte, et pour lesquelles on connaît, de chaque objet, la date, le lieu de fabrication, le fonctionnement et la fonction? Au-delà de ces recherches visant à rendre au document la portion d'identité qu'il a pu perdre, viennent celles qui intègrent les documents, de quelque nature qu'ils soient, dans les systèmes culturels du passé, systèmes que nous sommes amenés à distinguer un peu artificiellement pour la commodité de l'étude, mais dont le fonctionnement conjoint, en constante interaction, est à la fois condition et résultante, moteur et reflet de la vie des hommes dans leur milieu.

C'est la culture matérielle, à laquelle le document archéologique a participé directement, révélant les capacités techniques de la création dans un lieu et à une époque : technologies de l'agriculture et de l'élevage, de l'approvisionnement et des transports (pour les nourritures comme pour les matériaux), de la construction, du vêtement, du décor. C'est la vie économique, sur laquelle des textes sont, lorsqu'ils existent, tellement discrets, et que contribuent à éclairer par exemple les trouvailles de trésors monétaires, la proportion, sur chaque site, de céramiques locales et importées, le contenu des bateaux naufragés ; la prospection aérienne reconnaît dans nos grandes plaines l'emplacement et le plan des villas antiques, la densité de leur implantation, le tracé des voies (fig. 5) et, pour certains cas privilégiés de l'Afrique du Nord, jusqu'aux trous qui dans l'Antiquité avaient reçu chacun un olivier, avec leur système d'irrigation ; les techniques du filtrage optique permettent de retrouver, sous la confusion du paysage actuel, des structures agraires fossiles, en particulier les centuriations antiques (fig. 6), quelquefois même superposées ; ainsi se précisent les relations d'adaptation des groupements humains à leur environnement, dans ce qu'on appelle l'écologie historique. C'est la vie sociale, dont témoignent la disposition et la distribution des habitations, leurs dimensions et leur décor, l'agencement des exploitations agricoles, l'organisation des cimetières, la répartition, dans la ville, des zones de bâtiments publics, de jardins – et les Anglo-Saxons regroupent sous l'expression spatial archaeology tout un ensemble d'études situant ces phénomènes sociaux, et les phénomènes économiques dont ils sont inséparables, dans un espace géographique (fig. 7) dont on met en valeur l'importance comme on l'avait fait, auparavant, pour la dimension temporelle. C'est la vie politique, intellectuelle, religieuse, l'idéologie, sur laquelle nous renseignent et l'architecture des sanctuaires, des temples, des bibliothèques, et l'iconographie, à la fois par ce qu'elle montre et par la manière dont elle le montre, le choix des formes et des moyens d'expression traduisant le mouvement des mentalités (fig. 8). C'est la vie artistique – car, si la notion d'“ art ” appartient à des tranches relativement limitées de l'histoire et des sociétés, la qualité esthétique est une composante fondamentale de la création humaine. S'ouvrant à ces dimensions de la recherche, l'archéologie ne saurait se réduire à une “ discipline auxiliaire de l'histoire ”, comme on la caractérise parfois : elle est l'histoire elle-même pour toutes les périodes et tous les lieux où manquent les textes, mais aussi pour toutes les questions auxquelles les textes n'apportent pas de réponse, ou apportent des réponses trop lacunaires, et aussi, même lorsque les textes sont à leur maximum de richesse, pour les enrichir encore, en leur offrant, non pas les simples illustrations que trop longtemps on a cherché dans la documentation archéologique, mais le contrepoint de la réalité matérielle et technique, conditionnée par, et conditionnant, l'ensemble des faits culturels. Et l'archéologie n'est pas seulement histoire, travaillant à reconstituer une création ordonnée dans la dimension temporelle : on a déjà évoqué l'importance qu'y prend désormais la dimension spatiale; et n'est-elle pas appelée, en tant qu'anthropologie, à essayer de comprendre le fonctionnement, pour chaque époque, des différents systèmes sociaux-culturels, en s'efforçant de reconnaître les lois générales de leur développement, c'est-à-dire en définitive du comportement humain ?

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L'archéologie apparaît ainsi comme un moyen privilégié de retrouver l'homme du passé, à travers ses créations techniques, par lesquelles il exprime certaines de ses aptitudes et certains de ses besoins fondamentaux ; de le retrouver dans une quête qui elle-même dépend des moyens et révèle les aspirations des hommes de notre temps. Car chercher l'homme du passé, c'est chercher le passé que nous portons en nous : ainsi pourrait bien se justifier l'engouement pour l'archéologie que nous évoquions en commençant.

Dans cette perspective, les plus anciennes origines sont peut-être les plus significatives. Comment mieux juger de la spécificité de l'humanité qu'en la regardant à la première aube de son développement, en examinant comment ces êtres dont nous sommes les très lointains descendants ont su s'adapter au monde en utilisant l'outil pour renforcer leur action, et en créant des images pour fixer leurs fantasmes et éventuellement agir par l'imaginaire sur la réalité, bien longtemps avant qu'ils n'aient commencé à modifier leur milieu naturel par la culture et l'élevage ? Pour la suite, l'intérêt envers l'archéologie ne se distingue pas sensiblement de l'intérêt envers l'histoire : l'homme sait bien qu'il ne peut se connaître en profondeur, et par là essayer de maîtriser son présent, qu'en connaissant son passé individuel mais aussi son passé collectif, et la somme de ses possibilités telles qu'elles se sont exprimées à travers la création matérielle.

C'est pourquoi il est compréhensible que les différents États se préoccupent toujours davantage de protéger, et éventuellement de récupérer, leur patrimoine culturel. Ce souci s'exprime par les législations qui, dans de très nombreux cas, excluent totalement l'exportation des antiquités, et par la lutte contre les fouilles clandestines, qui alimentent le commerce des antiquités, responsable il est vrai d'une perte considérable pour la science, avec la disparition d'objets qui, même s'ils sont retrouvés un jour, auront perdu tout rapport avec leur stratigraphie et parfois même leur lieu d'origine. Caractéristique aussi est la passion avec laquelle un pays comme la Grèce réclame officiellement le retour sur son sol d'un certain nombre de chefs-d'œuvre qui lui ont été arrachés : quelle que soit la sympathie avec laquelle de telles revendications puissent être reçues, il ne faudrait pas oublier que si le cloître de Saint-Guilhem-le-Désert (Hérault) ne se trouvait pas à l'heure actuelle au musée des Cloisters, à New York, il ne se trouverait nulle part, sinon sous forme de pierres de construction dans les murs de quelques fermes ; ni que l'arrivée à Londres des marbres du Parthénon, emportés par lord Elgin, a ouvert pour tout l'Occident une nouvelle vision de l'art grec ; ni, plus généralement, que certains musées, rassemblant des œuvres qui sont devenues le patrimoine commun de l'humanité, ont joué un rôle exceptionnel pour la création d'une culture universelle. Mais il est bien vrai que l'archéologie peut servir de support à des revendications de type nationaliste : l'archéologie de l'Europe centrale et des Balkans après la Première Guerre mondiale, celle de la Macédoine actuellement partagée entre trois pays, celle des terres bibliques, celle de l'Inde et du Pakistan, celle de la colonisation romaine, dont certains ont tendance à juger les produits en fonction de l'opinion qu'ils portent sur les colonisations du XIXe siècle. Ainsi les peuples et les nations, et en premier lieu celles qui viennent d'émerger à l'existence ou à l'indépendance, peuvent-ils être tentés de chercher dans l'archéologie une confirmation de leur légitimité et de leurs droits.

L'individu, lui, peut vouloir s'accrocher à son passé pour d'autres raisons encore, plus personnelles. Le monde technologique dans lequel nous vivons, et dont les acquis et les réussites ne sauraient être niés, est nécessairement réducteur de différences : les mêmes formes architecturales se retrouvent en Irak et au Canada, au mépris des plus évidents contrastes climatiques et psychologiques ; nos manières de nous vêtir, de nous nourrir, mais aussi nos distractions et nos musiques tendent à s'uniformiser; la banalisation de certains enseignements, de certaines machines, risque d'abolir, au profit d'une simple consommation de produits culturels, les dernières survivances du savoir-faire artisanal, des traditions orales, de tout ce qui est créativité originale - en même temps que les grands travaux d'aménagement et la transformation de l'agriculture, en bouleversant des paysages restés stables pendant des siècles, détruisent les vestiges du passé qu'ils conservaient. Pour ceux qui se sentent autant menacés par cette uniformisation et par cette sorte d'amnésie collective qu'ils le seraient par une perte de leur individualité, le recours peut prendre la forme d'un retour vers le passé, vers la continuité d'une histoire concrète dans laquelle chacun peut s'intégrer. Car travailler sur un site, ce n'est pas seulement reconstruire la vie de jadis (celle des puissants, mais aussi celle de l'ensemble de la communauté dans son existence journalière), c'est aussi entrer en sympathie avec un paysage, avec les hommes qui continuent à y vivre et qui en portent l'empreinte ; et le petit garçon du Languedoc, qui, dans les vignes humides de l'automne, voit luire entre les souches les tessons rouges de la Graufesenque, se sent le descendant d'une très longue tradition et reconnaît son appartenance à un terroir dans lequel il est appelé à trouver un jour sa place.

Ainsi, pour l'homme de notre vieil Occident, et pour tous ceux qui participent à notre culture, l'archéologie classique et l'archéologie proche-orientale sont un moyen de retrouver, dans leur actualité, les sources d'un héritage sur lequel cette culture se fonde encore très largement. Et, pour chaque homme, l'archéologie tout court est un moyen de reconnaître d'un côté, dans toute sa généralité, la nature de l'humanité, mais aussi de retrouver, à côté d'une civilisation en train de devenir universelle, une communauté plus proche, dont l'échelle est mieux accordée à ses désirs et à son action, riche d'un patrimoine original que le temps lui a transmis, et qu'il a pour vocation de préserver et de comprendre avant de continuer à l'enrichir. La quête souvent passionnée du passé exprime alors, en même temps que le refus d'un certain présent mutilateur et banalisant, surtout des exigences pour l'avenir de l'homme.

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© Archéologie et systèmes d'information, UMR 7041 ArScAn. Hommage à René Ginouvès (en ligne), 2003 (consulté le ...) <www.mae.u-paris10.fr/ginouves/index.html>