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Hommage
à R. Ginouvès
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René Ginouvès, Anne-Marie Guimier-Sorbets
"L'image dans l'archéologie"
Bulletin du CTHS 1992, L'image et la science
, p. 231-248.

 
 

Résumé– L'image est particulièrement utile pour l'archéologie parce qu'elle lui permet de mémoriser la complexité de la stratigraphie, que détruit immédiatement la progression du travail ; parce qu'elle apporte la connaissance comparative, indispensable dans une discipline d’érudition ; parce qu'elle concerne souvent une réalité antique riche elle-même en images significatives. C'est pourquoi l’archéologue joue avec la diversité des formes d'images, dessins ou photographies, moulages, photogrammétries ou hologrammes, dont la gestion est désormais facilitée par de nouvelles technologies, des banques de données et du vidéodisque aux systèmes d’hypermédia. Enfin, à côté de ces images directes de la réalité archéologique, l'archéologue utilise aussi des images construites, traduisant le résultat d'analyses physico-chimiques ou de calculs statistiques. Aussi l'image, d'une importance majeure pour l'acquisition et pour la conservation de la connaissance archéologique, l'est aussi pour sa diffusion, aussi bien chez les spécialistes que dans le grand public.
Summary – The use of pictures has become, for the archaelogist, a necessity : for it enables him to memorize the complexity of the stratigraphies, immediately destroyed by the progression of excavation ; it brings the elements of comparison, basic in this sort of erudite discipline ; it implies documents which often offers by themselves significant pictures of the ancient world. That is a reason why the archeologist plays with all kinds of pictures, drawings or photographies, castings, photogrammetry of holograms, the management and retrieval of which is nowadays made easier by the use of new technologies, from the data banks of the videodisc to the hypermedia systems. Finally, besides those pictures of material reality, the archeologist makes use also of pictures artificially built, either from the results of scientific analysis or from the result of statistical computations. Thus the picture, so important for acquisition and conservation of the archaelogical knowledge, is quite as important for its diffusion, whether among the specialists or among the general public.

 

On ne s'étonnera pas que des archéologues, appelés à décrire le rôle de l'image dans leur discipline, commencent par affirmer que ce rôle y est absolument essentiel. L'archéologie effectivement s'applique à l'étude des documents du passé, documents matériels qui, parce qu'ils sont matériels, occupent un volume dans l'espace, avec des formes, des couleurs, éventuellement un décor, toutes choses qui peuvent être représentées en images, comme les réalités matérielles dont s'occupent bien d'autres sciences ; mais dans notre discipline, ces images sont appelées à constituer un élément fondamental dans le processus de la recherche, à cause d'un certain nombre de circonstances qu'on va évoquer tout d'abord à travers ce qu'on pourrait appeler les champs divers de l'image archéologique.

Et d'abord parce que le travail de l'archéologue comporte, à la base, la découverte du document matériel, que les siècles ont, dans la situation la plus habituelle, enfoui sous une épaisseur de terre qui peut aller de quelques centimètres à plusieurs mètres. Certes, cette technique de la fouille n'est pas toute l'archéologie, et le travail le plus important se situe en aval de la recherche sur le terrain ; il n'empêche que la fouille est pour l'archéologue le grand pourvoyeur de documents matériels, ces objets le plus souvent modestes, qui éventuellement sont des oeuvres d'art exceptionnelles par leur richesse ou par leur qualité, et qui donnent alors à l'archéologue cette allure de chasseur de trésor qu'il a longtemps été et qu'il reste pour une part au moins de notre mentalité collective ; mais la fouille apporte aussi, en même temps que ces objets, une masse précieuse d'informations sur les rapports qu'ils entretenaient entre eux dans les systèmes culturels du passé, sur leur appartenance à des couches archéologiques dont ils tirent une grande partie de leur intérêt en même temps qu'ils contribuent à les dater ; or cette stratigraphie, comme disent les spécialistes, la fouille la détruit au fur et à mesure qu'elle progresse, et l'on a pu comparer l'archéologue à un lecteur qui déchirerait, l'une après l'autre, les pages du livre qu’il est en train de lire. C'est pourquoi il est essentiel pour nous de garder le plus d'images possible de la fouille, qui conserveront le maximum d'informations : pas simplement des photographies de chantier qui fixent un moment dans l'évolution d'une recherche complexe, mais des images qui permettront éventuellement de retrouver, après coup, des indications auxquelles on n'avait pas prêté attention sur le moment et dont l'intérêt n'apparaît que par la suite, comme la disposition des vases dans une tombe, ou celle de blocs tombés d'un grand bâtiment romain, qui permettra de mieux comprendre leur place originelle ; car l'image contient toujours beaucoup plus d'informations que ne peut en ramasser une description, aussi précise soit-elle ; la "coupe stratigraphique" (fig. 1) fixe déjà un moment de la fouille, en traduisant une réalité très riche dans une image claire où s'expriment les successions de l'histoire ; mais il faut, en plus, beaucoup de photographies, sur lesquelles on trouvera éventuellement, un jour, ce que d'abord on n'avait pas cru utile de noter. Voici donc un premier champ de l'image archéologique, destinée à fixer ce qu'on ne verra plus jamais, l'image-enregistrement, mémoire d'une réalité interprétée, traduite par un dessin, et d'une réalité plus complexe, portée par une photographie, dont la richesse n'a peut-être pas été d'abord complètement saisie.

Si l'on considère maintenant le travail que l'archéologue effectue sur les documents, ceux que la fouille lui a apportés ou ceux que les musées, les collections, ont rassemblés parfois depuis des siècles, on constate qu'ici encore l'image joue, tout comme pour la fouille, le rôle de mémoire, - car les objets matériels eux aussi peuvent disparaître, être volés ou détruits ; il arrive que, sur les chantiers, on n'accorde pas un intérêt suffisant à leur sauvegarde, et tout ce qui reste de certaines mosaïques romaines, par exemple, au bout d'un certain nombre d'années, ce sont les images qui en ont été prises ; même pour des pièces d'architecture, l'usure du temps peut rendre maintenant indiscernable une mouluration qu'on trouve parfaitement rapportée sur un dessin vieux de plus de cent ans (fig. 2) ; ainsi l'image sert-elle, pour ces documents matériels aussi, d'abord de mémoire. Mais le travail qu'effectue l'archéologue sur sa découverte appelle pour l'image un autre type de fonction : c'est qu'il s'agit en premier lieu d'un travail de datation, de localisation, d'interprétation, destiné à rendre aux documents une partie au moins de l'identité qu'ils ont perdue au cours de leur long voyage immobile à travers le temps. Or, ce travail se fonde, dans une "discipline d'érudition" comme la nôtre, sur la lente mise en parallèle du document à étudier avec l'ensemble de ceux qui peuvent lui être comparés, étant entendu que, plus ce document présente de ressemblances avec une série bien datée, bien interprétée, plus il a de chances d'appartenir à la même tranche temporelle, à la même catégorie fonctionnelle, etc. C'est, par exemple, en comparant une mosaïque trouvée récemment à Samos avec d'autres documents provenant de Pergame qu'on peut la dater de la deuxième moitié du IIe siècle avant notre ère, et l'attribuer à une école de mosaïstes rattachée à l'école de Pergame. Mais cette conclusion, qui constitue une avancée pour la connaissance archéologique, on l'a obtenue en comparant non pas les documents originaux, mais des images, à des centaines de kilomètres du lieu où la mosaïque a été trouvée et du lieu où les documents de comparaison sont conservés. Certes, la mise en parallèle de nombreux documents, qui constitue l'un des fondements de notre recherche, peut se faire aussi à partir de descriptions publiées, mais la richesse documentaire d'une image est, dans la plupart des cas, très supérieure à celle de la description écrite ; et, dans la plupart des cas aussi, la perception des ressemblances et des différences se fait infiniment plus rapidement à travers la comparaison d'images qu'à travers la comparaison de descriptions. Ce qui explique l'importance, pour notre démarche interprétative, de ce deuxième champ de l'image archéologique : l'image de comparaison, surtout lorsqu'on peut l'appeler à travers des techniques mécanisées qui seront évoquées plus loin. Le rôle de mémoire que nous avons reconnu d'abord aux images n'a lui-même d'intérêt que dans cette perspective comparative.

On peut ajouter que, dans ce travail de recherche, l'image permet aussi bien de représenter ce qui n'existe plus, ou ce qui n'existe pas encore : ce qui n'existe plus, et c'est l'image-restitution, l'image imaginée de l'état ancien d'un bâtiment, par exemple, qui permet de tester les hypothèses proposées à partir de ses parties conservées, moment essentiel de la démarche archéologique, car une restitution resterait invérifiable en dehors de tout essai graphique ; mais ce peut-être en même temps l'image de ce qui n'existe pas encore, avec l'image-projet, qui propose, toujours pour un bâtiment, une possible reconstruction matérielle : on peut ainsi comparer (fig. 3), l'état actuel de la façade du pronaos du Parthénon sur l'Acropole d’Athènes, avec le projet de reconstruction partielle, comportant même un moulage de la frise, tel qu'il doit être exécuté prochainement. Enfin, l'enseignement utilise une image qu'on appelerait volontiers pédagogique, figurant la réalité, mais en grossissant les caractères pour les rendre plus sensibles ; ainsi (fig. 4) le dessin d'un temple dorique grec, dont on a exagéré la courbure des horizontales, l'inclinaison des colonnes, le renflement des fûts, de manière à expliquer aux étudiants les raffinements de l'architecture classique grecque.

Mais il y a plus, et ici nous entrons dans un troisième champ de l'image. Si l'archéologue découvre un vase, ou un chapiteau, il sera amené à en prendre une image, tout comme le géologue prend l'image d'un rocher. Mais l'archéologue peut aussi trouver un bas relief, ou une statue en ronde bosse, qui sont déjà eux-mêmes des images, si bien que l'image qu'il va en prendre sera une image au second degré ; et le chapiteau, le vase, qui ne sont pas des images, peuvent comporter un décor imagé, et le vase peut même se transformer en image, en tête de femme par exemple pour un vase à boire de la céramique grecque du Ve siècle avant notre ère, qui en même temps porte l'image d'un buveur tenant un vase à boire ; il arrive enfin que l'image du décor comporte elle-même un décor imagé : ainsi (fig. 5) une mosaïque de Délos représente une amphore panathénaïque, dont le décor représente une course de chevaux...

On voit la profondeur de ces jeux d'images dans les images, et la richesse de ce qu'on appelle l'iconographie : car nous sommes ici dans un troisième champ de l'image archéologique, lorsque l'image du chercheur s'applique à une image créée dans le passé, et qui, porte elle-même une richesse d'information considérable, non seulement par ce qu'elle 'représente, mais par la manière dont elle le représente : elle nous apprend ainsi beaucoup sur les goÛts et les formes de la création artistique, mais aussi sur les croyances, les mentalités, l'ensemble du système socioculturel dont elle est l'expression et que la recherche iconographique se donne pour tâche de déchiffrer, qu'il s'agisse du décor d'un grand vase funéraire du VIIIe siècle avant notre ère, qui transforme une scène d'exposition du mort en une composition ordonnée de formes géométriques, ou d'une image du Ve siècle, toujours avant J.-C., figurant le mythe des Niobides avec une sensibilité pathétique. On ne s'étonnera donc pas que la plus large entreprise internationale de ces dernières années dans le monde de la recherche archéologique, regroupant une quarantaine de pays, soit précisément consacrée à l'iconographie de la mythologie grecque, romaine, étrusque et périphérique : c'est le Lexicon iconographicum mythologiae classicae.

Mais ces images, que nous avons ainsi distribuées dans trois vastes champs de la recherche, selon quelles techniques sont-elles réalisées ? Nous abordons, avec cette question, la deuxième partie de notre réflexion.

On ne fera qu'évoquer pour mémoire l'image verbale, c'est-à-dire la description que l'archéologue donne nécessairement de l'objet étudié, et que vient compléter normalement l'image non verbale ; et certes l'une et l'autre ne sont pas aussi éloignées qu'il pourrait le paraître, car écrire qu'un objet est un cube rouge de 30 cm de côté, c'est donner exactement la même information que porte le croquis coté et colorié correspondant. Et il est vrai que l'archéologue dispose, pour transposer le document du passé en matériel d'étude, de cette double approche, soit verbale, soit iconique, et que ces deux approches sont le plus souvent employées conjointement.

Il est vrai aussi qu’elles ont l'une et l'autre évolué depuis que l'archéologie s'est formée en science ; c'est ainsi que, dans le domaine de la traduction du document en mots, la description traditionnelle, plus ou moins littéraire, plus ou moins personnelle, a vu se développer près d'elle, depuis maintenant une vingtaine d'années, ce qu'on appelle la constitution des données, qui, tout en utilisant les termes de la pratique courante, les met en jeu dans des "codes" ou des "métalangages" pour tirer de la réalité des représentations verbales aussi régulières que possible, des représentations qui se veulent, comme disent les théoriciens, univoques ou plutôt bi-univoques par rapport à la réalité : ainsi la description humaniste se double d'une analyse documentaire, éventuellement mécanisable.

Quant aux images non verbales, les seules qui nous intéressent ici directement, il est bien certain qu'elles ont évolué aussi pour l'archéologue, auquel elles apportent, dans la diversité de leurs techniques, une aide de plus en plus grande.

Et d'abord pour les images à deux dimensions, les plus fréquentes, les plus anciennes aussi si l'on pense aux techniques du dessin et de la gravure. Depuis que les fouilles systématiques ont été exécutées, dans l'Italie de la Renaissance, avec pour fonction de retrouver les chefs-d’œuvre de l'art antique, les artistes se sont efforcés de représenter ces œuvres, qu'il s'agisse de sculptures, de vases d'architectures : leurs dessins sont souvent pour nous un apport précieux, car ils nous renseignent sur des réalités qui ont pu, depuis, disparaître ou se transformer, nous l'avons indiqué à propos de l'image mémoire ; et nous devons leur être d'autant plus reconnaissants que certains de ces dessins anciens ont été réalisés dans des conditions difficiles : ainsi pour deux images de l'Acropole d'Athènes, prises en 1670, au péril de sa vie, par un commerçant-espion bravant les interdictions de l'autorité ottomane (il existe depuis longtemps, on le voit, des zones protégées ... ) ; on y reconnaît (fig. 6) des constructions qui subsistent, d'autres qui ont disparu et pour lesquelles ces images clandestines constituent un témoignage irremplaçable. On y constate aussi, alors pourtant que les deux dessins sont du même auteur, des différences de détail ; c'est que le dessin, bien évidemment, traduit une vision personnelle, une attention qui s'est fixée seulement sur certains aspects de la réalité ; il traduit aussi un style qui est celui de l'époque avant d'être celui de l'auteur, et il est particulièrement significatif de comparer, avec des réalités archéologiques que nous pouvons voir directement de nos jours, les dessins qui en ont été donnés à la fin du siècle dernier, ou à l'époque romantique : ces dessins, aussi fidèles soient-ils, apportent avec eux le parfum des styles passés,- et encore ne sont-ils pas toujours fidèles, l'artiste n'hésitant pas parfois à infliger aux œuvres anciennes les "améliorations" que son amour de l'Antiquité, plus fort que son respect, le conduisait à y introduire. C'est ainsi que l'image dessinée, produite par la sensibilité d'un individu dans le langage d'une époque, est une image doublement subjective.

Il n'empêche que, malgré le développement des techniques plus "objectives" dont il va être question, le dessin continue à être utilisé très largement, encore de nos jours, dans notre discipline : c'est que sa surface à deux dimensions permet de saisir et de rendre sensible immédiatement la composition d'une surface à deux dimensions horizontale, comme le décor d'un pavement mosaïque ou le plan d'un ensemble monumental, ou celle d'une surface à deux dimensions verticale, comme la coupe stratigraphique dont il a déjà été question ; mais il permet aussi de rendre compte de la troisième dimension, par exemple en montrant d'un coup une réalité que sa disposition dans l'espace ne permet pas de saisir dans sa totalité, comme mis à plat, le décor tournant autour de la panse d'un vase ; et surtout en utilisant les vues perspectives et les axonométries. Enfin, le dessin coté apporte sous une forme commode l'information numérique, indispensable en particulier pour les calculs statistiques.

Mais l'archéologue utilise, tout autant ou davantage, une sorte d'images, celles que donne la photographie. Depuis son invention, en effet, on a voulu y reconnaître la technique idéale pour reproduire la réalité physique en toute objectivité et exhaustivité : objectivité qui est celle de l'objectif photographique, exhaustivité par la saisie mécanique de l'image, qui supprime les choix personnels du dessinateur ; il est vrai que ces caractères empêchent, au moins dans le principe, la saisie de ce qui n'est plus ou de ce qui n'est pas encore, que le dessin permet. Il est caractéristique en tout cas que, dans les publications archéologiques, la place de l'illustration photographique n'ait cessé de grandir; et aussi que les archéologues réclament toujours davantage de photographies en couleurs, qui effectivement ajoutent à l'information une richesse supplémentaire. Le besoin d'images colorées s'était exprimé d'ailleurs bien avant la diffusion de la photographie en couleurs, et on admire encore, dans certaines publications de la fin du dernier siècle ou des débuts du vingtième, des planches reproduites à partir de peintures, d'une fidélité comparable à celle d'une reproduction photographique. Et surtout nous savons mieux, maintenant, que l'image donnée par l'objectif n'est pas, dans l'absolu, objective, qu'une bonne photographie peut être celle qui ne montre pas tout, que son intérêt peut résider au contraire dans la dose de subjectivité que son auteur est capable de lui insuffler ; et on peut affirmer, en frôlant à peine le paradoxe, que, face à la froideur impersonnelle du dessin géométral, la photographie artistique accorde à l'image toute l'épaisseur de la sensibilité.

Si, laissant le domaine des images à deux dimensions, on aborde celui des volumes, on reconnaîtra qu'ici encore la tradition remonte aux temps les plus anciens, puisque l’Antiquité a déjà connu la copie des œuvres d'art, la copie des sculptures en particulier, surtout à l'époque hellénistique et dans le monde romain, une copie fidèle encore que, transposant souvent l'œuvre originale dans un autre matériau, elle a été conduite par là-même à en modifier les formes : nous ne connaissons le Discobole de Myron que par ses copies ; mais l'original disparu était en bronze, les copies sont en marbre, et le copiste ne Pouvait retrouver dans ce matériau l'équilibre que permettait le métal ; si bien qu'il a été obligé d'ajouter un support, plus ou moins élégant, que nous devons, nous, supprimer par la pensée pour imaginer la légèreté de la création originale, à moins que nous n'acceptions de créer, à partir des différentes copies antiques, une image composite mais cette fois en métal ; une telle image, ne correspondant en fait à aucune réalité matérielle, est considérée par beaucoup d'archéologues comme scandaleuse. D'autres images en trois dimensions nous sont fournies par les moulages : il s'est agi longtemps de moulages en plâtre, relativement précis mais d'un aspect un peu décourageant ; on utilise maintenant des matières plastiques qui permettent d'atteindre une précision extraordinaire dans la reproduction, et qui peuvent être teintées ; l'exemple d'une tête de Soloi, à Chypre, est remarquable aussi (fig. 7) par le fait que ce moulage est celui d'un original qui n'existe pas, ou du moins sous cette forme : l'original en bronze a été trouvé, sur un chantier de Chypre, complètement écrasé sous la ruine d'un mur ; et les spécialistes du meilleur atelier de restauration, au Musée de Bâle, ont jugé qu'ils ne pouvaient essayer de le redresser sans lui faire courir les plus graves dangers ; c'est pourquoi ils en ont pris un premier moulage en matière plastique qu'ils ont gonflé, puis surmoulé, puis gonflé encore, jusqu'à ce qu'ils arrivent à une forme satisfaisante qu'ils ont fixée en araldite : l'original écrasé et son image restituée sont présentés l'un près de l'autre au musée de Nicosie. Le moulage peut aussi être utilisé pour réaliser, comme le dessin, des images restituées, qui ici aussi peuvent être des images prospectives, c'est la maquette préparant par exemple une restauration ou une reconstruction du bâtiment, comme la Stoa d’Attale à l’Agora d’Athènes ; il est vrai que dans ce cas on est allé beaucoup plus loin encore dans la construction d'une image de la réalité archéologique, car on a, matériellement, reconstruit le bâtiment ancien : ainsi l'image de la réalité, reproduite sur place et incorporant des fragments de la réalité, se confond à peu près avec la réalité même. Dans les cas les plus habituels, le moulage constitue la copie très riche d'une réalité tridimentionnelle, – il en possède un grand nombre de caractéristiques (mais non pas le matériau ni le poids, éventuellement pas la couleur), et le musée de moulages, qui regroupe par exemple les copies dispersées à travers le monde d'un même original éventuellement disparu, constitue un instrument de comparaison fondamental pour le spécialiste de sculpture antique.

Il n'est pas évident que ce rôle du moulage puisse être relayé, à brève échéance, par deux techniques, l'une largement utilisée, la photogrammétrie, l'autre relativement récente, l'holographie.

Pour la photogrammétrie, dont il est évidemment inutile de rappeler le principe car il est connu depuis le milieu du XIXe siècle, et pour la stéréo-photogrammétrie, qui date des débuts du XXe siècle, on notera simplement qu'elles présentent l'avantage majeur d'échapper à la limitation (et à la richesse) de la vision fournie par l'œil comme par l'objectif photographique, celle de la déformation perspective ; elles donnent du document une image plane, comme vue de l'infini, mais qui en enregistre en même temps le volume, avec le degré de précision souhaité. On peut ainsi obtenir, à travers des couples de clichés réalisés rapidement sur le terrain, une documentation très riche en données, et très facilement utilisable à la fois pour mémoriser des dimensions et pour en contrôler les évolutions ; c'est pourquoi la technique est largement employée par les spécialistes de l'architecture, mais on notera aussi qu'elle permet de traiter de la même manière la statuaire monumentale avec les "courbes de niveau" analogues à celles d'un paysage, et qu'elle a été même utilisée pour mémoriser les volumes de la momie de Ramsès II. C'est dire qu'il serait possible d'envisager la constitution d'archives photogrammétriques de la grande sculpture, en regroupant des documents comme ceux qui ont été réalisés, par exemple, à Abou Simbel lorsque, en 1960, on a procédé au sauvetage des monuments menacés par la montée des eaux du barrage d'Assouan.

Quant aux techniques de l'holographie, elles sont moins répandues, encore que des expériences prometteuses en aient été déjà faites : l'avantage de l'imagerie holographique, on le sait, est qu'elle donne une reproduction du document original d'une fidélité parfaite, permettant des points de vue multiples et continus puisqu’il est possible de faire tourner l'image ou de tourner autour de l'image ; cette image (d'un document en deux dimensions aussi bien qu'en trois) peut être soit monochrome, soit en fausses couleurs, soit en couleurs naturelles, mais dans ce cas l'appareillage devient d'un prix considérable, ce qui constitue pour le moment un réel obstacle à la diffusion de la technique, de même que les dimensions du document reproduit qui, pour l'heure, ne peuvent guère dépasser à ce qu'il semble une surface allant jusqu'à 1 m2 pour une profondeur de 0,60 m ; ces dimensions, on le voit, sont encore insuffisantes pour permettre l'enregistrement de la grande statuaire antique ; mais déjà bien des objets de dimensions plus restreintes pourraient être ainsi saisis, en vue d'une étude d'une particulière précision puisqu'on peut utiliser, pour observer la microstructure du document sur l'image holographique, des systèmes optiques grossissants, et aussi constater d'éventuelles déformations de l'objet, dont il devient ainsi possible de contrôler l'évolution. C'est pourquoi ces hologrammes, dont il faut souligner que leur encombrement se réduit à celui d'une simple plaque, pourraient jouer un rôle dans l'archivage des documents anciens, un archivage facilitant en même temps leur étude.

Ces images, dont on voit la diversité dans le champ de l'archéologie, y sont utilisées en nombre considérable, dont l'importance apparaît à cette simple indication, qu'une institution de recherche comme l'Ecole française d'Athènes, qui fouille et publie, il est vrai, depuis bientôt 150 ans, gère à l'heure actuelle une collection de plus de 300 000 clichés, collection en accroissement exponentiel. Toute cette imagerie doit être conservée dans un parfait état pour ses utilisations diverses ; elle doit aussi être accessible, et le plus rapidement possible, car un chercheur désireux de travailler par exemple sur une stèle delphique doit, toujours dans les archives de l'Ecole d'Athènes, pouvoir trouver l'ensemble des photographies, des dessins, des estampages qui en ont été pris depuis sa découverte, en même temps que le carnet de fouille qui rapporte cette découverte, éventuellement les publications qui en font état, etc. De nouvelles techniques viennent fort heureusement nous aider dans cette gestion, et d'abord l'informatique, qui permet de réaliser des banques de données référentielles : c'est ainsi que le laboratoire TAAC (Traitements automatisés en archéologie classique), Université de Paris X et CNRS, a préparé, à l'intention de l'Ecole française d'Athènes, un système permettant effectivement de faire commodément des recherches dans cette énorme masse de documents[1].

Mais d'autres techniques permettent de conserver, et de retrouver l'image archéologique autrement que sous la forme d'un tirage ou d'une diapositive. On pense évidemment au vidéodisque analogique interactif à lecture laser, qui permet d'enregistrer sur chaque face d'un disque de 30 cm un maximum de 54 000 images, immédiatement accessibles par l'appel de leur numéro d'ordre ; mais il est encore mieux de faire appeler l'image par un système informatique, à partir d'une question posée à une banque de données, et dont la réponse sera constituée d'un côté, sur un premier écran, par un texte présentant le document ou les documents pertinents, d'un autre côté, sur un second écran, par une ou plusieurs images illustrant chacun de ces documents. C'est ce que notre laboratoire TAAC a réalisé déjà en 1985 : les images enregistrées sur ce vidéodisque "Images de l'archéologie" sont celles de trois banques de données documentaires, l'une, factuelle sur les mosaïques dans le monde grec des origines à la fin de l'époque hellénistique ; deux autres, référentielles sur les collections de photographies du Centre de recherche sur la mosaïque et du Centre de documentation photographique et photogrammétrique, CNRS et Université de Paris I. On imagine l'avantage considérable de cette formule pour la consultation des banques de données et de leurs images, d'autant qu'un module de logiciel permet aussi bien de passer des textes aux images que des images aux textes, et de créer des sortes de blocs-notes mémorisant les uns et les autres[2].

De nouveaux progrès sont à attendre, dans la même perspective, et d'abord non plus avec les vidéodisques analogiques, mais avec des enregistrements digitaux, comme le disque optique numérique (DON) ou le CD-ROM, dont les avantages sur les premiers sont évidents, tout comme leurs limitations actuelles : c'est que la numérisation de l'image permet, généralement parlant, de lui donner une qualité supérieure à celle de l'image analogique, et surtout ouvre de multiples possibilités de traitement ; mais c'est aussi que cette numérisation occupe, sur le disque, une place beaucoup plus importante, si bien qu'à l'heure actuelle il n'existe pas de support numérique susceptible de mémoriser un nombre d'images comparable à celui qu'enregistre le vidéodisque analogique : il est vrai que la taille des supports de stockage et surtout la mise au point de techniques de compression d'images sont encore en progrès. Il est vraisemblable aussi que le travail combiné sur les textes et sur les images va bénéficier désormais de nouveaux logiciels, ceux que l'on regroupe sous la dénomination générale d’"hypermédia" : ces logiciels permettent, en effet, de "naviguer" entre textes et images d'une manière souple, selon des liens préétablis mais combinables.

Toutes les images dont il vient d'être question, et qu'utilisent les archéologues dans leurs pratiques quotidiennes, ont la caractéristique commune d'être des images saisies, au moyen d'une technique ou d'une autre, à partir de la réalité matérielle. Il nous reste à évoquer, très rapidement, ce qu'on pourrait appeler les images créées, celles que les archéologues fabriquent à partir d'indications, essentiellement numériques, que leur fournissent des instruments d'analyse, soit physico-chimique soit statistique.

C'est déjà le cas pour certaines des images traduisant le résultat de méthodes de prospection. Certes, la prospection aérienne utilise, d'abord, les techniques de la photographie la plus traditionnelle quand elle fixe les traces apparaissant sur le sol dans des conditions climatiques particulières, taches d'humidité qui révèlent la présence de fosses, traces liées à l'évolution différentielle de la végétation ou à l'arrachement par les labours profonds de matériaux qui révèlent la présence de murailles enterrées comme celles d'une villa gallo-romaine, ou simples alignements de configurations d'ordres divers, impossibles à remarquer lorsqu’on se trouve au niveau du sol mais qui, vues du ciel, révèlent le passage d'une voie antique. Mais les diverses techniques de la prospection scientifique au sol, fondées sur les principes de la résistivité électrique, ou sur les anomalies magnétiques, ou sur la transmission des ondes dans la terre, ou l'analyse de phénomènes chimiques, permettent de tracer des images, à la main ou par l'intermédiaire d'un ordinateur, images construites d'une réalité non visible dont la connaissance est fondamentale pour le pilotage de la fouille archéologique. Et ce sont des images au-delà de la vision habituelle que nous donne la télédétection, avec par exemple ses traitements en fausses couleurs permettant de reconnaître des aménagements antiques du paysage ; on ne fera qu'évoquer aussi les traitements du "filtrage optique en lumière cohérente", la lumière que fournit le faisceau d'un laser, qui permettent de retrouver, sous la confusion d'un paysage actuel telle que la révèle une photographie aérienne, des parallèles équidistantes et des perpendiculaires correspondant à la division du sol à l'époque romaine, ce que les spécialistes appellent la "centuriation".

Quant aux analyses physico-chimiques de matériaux, elles se traduisent normalement par des images, - il ne s'agit pas ici des simples images fournies par exemple par le microscope pétrographique pour l'examen des céramiques archéologiques, mais de celles qui présentent, d'une manière conventionnelle, les résultats des expériences. Ainsi, pour la caractérisation des matériaux archéologiques, par exemple la nature chimique des composés du fer dans un échantillon de céramique, la spectrométrie Mössbauer, entre autres techniques, permet d'obtenir un spectre que les spécialistes savent immédiatement interpréter. Des images de même type permettent de comparer les dosages de constituants contenus dans des documents différents, comme par exemple un certain nombre de céramiques médiévales, et on imagine leur intérêt pour l'archéologue désireux de préciser les critères géochimiques pertinents pour renseigner sur l'origine des poteries, si abondantes dans toutes les fouilles. Ce sont des images encore que crée la dendrochronologie, dont on sait qu'elle étudie dans l'épaisseur du bois la séquence des années, plus ou moins sèches ou humides : une figure de ce type portant sur l’Antiquité permettra de dater, avec une grande précision, les objets de bois trouvés dans la fouille archéologique.

On peut mettre sur le même plan les images qui cette fois traduisent le résultat de calculs statistiques, en particulier en ce qui concerne les sériations et les classifications automatiques. Il est à peine nécessaire de rappeler ici les types habituels de ces figures, "camemberts" ou dendrogrammes ou nuages de points ; une autre technique, développée il y a déjà un certain temps dans le laboratoire du professeur Bertin, la "sémiologie graphique", a été utilisée avec succès pour l'étude des chapiteaux ioniques grecs : les obliques de scalogrammes, produits par déplacement de lignes et de colonnes dans la matrice originale, permettent de fixer l'évolution de ces chapiteaux dans l'espace et dans le temps[3].

Enfin, il convient d'évoquer au moins les images de synthèse, permettant la visualisation de formes complexes dans l'espace : certes, nous l'avons vu, la perspective axonométrique est pratiquée depuis des siècles : mais l'ordinateur est venu apporter, à ces techniques de représentation, une puissance naguère difficile à imaginer, puisque les techniques de la CAO permettent de reconstruire des volumes dans l'espace, éventuellement disparus, de les présenter tels qu'ils devaient apparaître à une distance et selon une perspective bien précises, par exemple l'entrée de l’Acropole d’Athènes à l'époque archaïque (fig. 8). Mais il est bien des sortes d'images de synthèse : rappelons, puisqu'il a été question déjà du Discobole, qu'on a ainsi réalisé une reconstruction de son volume encore plus artificielle que celle dont il a déjà été question, et dont la surface a été définie par des points mesurés à l'aide d'un rayon laser (ici aussi on peut évidemment se dispenser du support, indispensable pour la copie de marbre) ? Et on a plaisir à mentionner enfin à ce sujet le
travail des archéologues français sur le site de Karnak, un site majeur de l'ancienne Égypte : non seulement ils s'occupent d'assembler les "talatat", ces plaques découpées dans les parois de chambres funéraires, dont on a retrouvé des milliers réutilisées dans des constructions plus
récentes et qu'ils ajustent selon un gigantesque puzzle en mettant en jeu les ressources des systèmes experts, mais encore ils utilisent les images de synthèse pour faire, en quelque sorte, circuler le visiteur à l'intérieur du temple : on a pu vérifier ainsi que la fameuse barque du Soleil pouvait tourner sans trop de difficultés dans les couloirs étroits restitués par les archéologues, – la constatation contraire aurait évidemment condamné immédiatement ces restitutions, et l'image vient ainsi, une nouvelle fois, aider les chercheurs à tester leurs hypothèses.

On voit, à travers ces quelques exemples, la variété et l'importance de l’utilisation de l'image en archéologie, son rôle dans l'acquisition et dans la conservation des connaissances.

Il faudrait évoquer pour terminer son rôle dans la diffusion des connaissances : on ne peut concevoir d'enseignement de l'archéologie sans un recours continuel aux images : on ne peut concevoir la circulation de l'information entre spécialistes sans les images des publications et des études : et ce n'est pas vrai seulement des ouvrages destinés aux chercheurs : désormais le grand publie lui-même, et le publie scolaire peuvent prendre une bonne vue des réalités matérielles de l'Antiquité à travers des figures qui reconstituent le passé avec beaucoup de précision et souvent de charme ; même la bande dessinée contribue à populariser cette approche quotidienne de la vie antique, et tant pis si, sur une certaine restitution de l'Acropole d'Athènes antique, figurent aussi des contreforts d'époque franque, un belvédère construit au XIXe siècle pour que la reine Olga puisse admirer les couchers de soleil, et même le musée bâti au XXe siècle. Toutes ces images se combinent désormais en d'étonnants jeux de miroir ; remontons à une époque encore plus reculée avec les figures peintes sur les parois de la grotte de Lascaux : elles témoignent du rôle que les hommes préhistoriques accordaient déjà à l'image, même si ce rôle n'est pas pour nous parfaitement élucidé ; mais ces figures, le visiteur actuel ne les connaît plus désormais que sous la forme d'une image copiée, dans la caverne qu'il a fallu reproduire à côté de l'original pour en éviter la dégradation ; et, finalement, c'est un vidéodisque qui nous propose maintenant la plus complète collection de ces images de Lascaux, dont la visite est alors guidée par un système informatisé.

Centre de recherche sur les traitements automatisés en archéologie classique.
Université de Paris X, 200 bd de la République, 92001 Nanterre

[1]EMPEREUR J.-Y. (1990). “ L'informatisation des archives de I'Ecole française d’Athènes ”, Brises, 15, 1989, p. 74-76.
[2]GUIMIER-SORBETS A.-M. (1990). Les bases de données en archéologie : conception et mise en œuvre, Paris, C.N.R.S.
[3] Cf. D. THEODORESCU, Le chapiteau ionique grec, Genève, 1980.

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© Archéologie et systèmes d'information, UMR 7041 ArScAn. Hommage à René Ginouvès (en ligne), 2003 (consulté le ...) <www.mae.u-paris10.fr/ginouves/index.html>