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Hommage
à R. Ginouvès
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René Ginouvès
"Dieux guérisseurs et sanctuaires de sources dans la Grèce antique"
in : Dieux guérisseurs en Gaule romaine
(Chr. Landes éd.), Lattes 1992, p. 97-105.

 
 

"Le premier des biens, c'est l'eau" : cette affirmation de Pindare, en tête de sa 1ere Olympique, n'était pas seulement vraie pour le Thébain du Ve siècle avant notre ère : dans la Grèce antique comme dans l'ensemble du bassin méditerranéen (sans parler du reste du monde), l'eau est une condition fondamentale de la vie, en servant de boisson aux hommes et aux animaux et en facilitant la cuisson des aliments, en aidant à la propreté des corps et des choses, et aussi par son rôle dans la poussée des plantes qu'elle conditionne largement: à des sociétés qui depuis une haute antiquité avaient accédé à l'agriculture et à l'élevage, si étroitement liés, l'eau apportait la fertilité, équivalent pour les terres de la fécondité pour les hommes et pour les troupeaux : et c'est pourquoi, dans le monde grec, les fleuves sont souvent représentés sous la forme d'un taureau, ou d'un personnage dont les cornes rappellent celles du reproducteur par excellence. Mais l'eau remplissait, pour le monde grec ancien, d'autres fonctions plus subtiles, qui se combinent avec les premières dans les registres négatif et positif. Registre négatif : de même que pour la vie quotidienne l'eau ôte la saleté physique, dans le monde moral elle était considérée comme effaçant les souillures ; aux gestes de la propreté répondent les rites de la purification. Registre positif : de même qu'elle apporte à l'homme, dans la vie laïque, ses bienfaits évidents, de même, pour le monde de la croyance, on lui attribuait des pouvoirs oraculaires et guérisseurs[1] : ses pouvoirs guérisseurs étaient reconnus dans de nombreux cas par l'expérience, et c'est pourquoi les médecins de nos jours encore les utilisent ; quant à ses pouvoirs oraculaires, ils dérivent du fait que l'eau sort de la terre, de laquelle toutes choses proviennent et à laquelle toutes choses retournent : son lent cheminement dans les profondeurs du soi lui a permis d'apprendre ce qui a été, ce qui sera. L’eau apparaît ainsi, dans les deux situations, comme la plus évidente des puissances "chthoniennes", les puissances de la Terre mère. C'est pourquoi les deux fonctions, oraculaire et médicale, sont intimement liées dans ce que les spécialistes appellent la mantique et l'iatromantique. Et elles sont symbolisées par le serpent, qui lui aussi sort de la terre, et dont les "serpentements" évoquent directement ceux d'un ruisseau: certains mythes grecs, comme celui de l'Hydre de Lerne, dérivent de cette assimilation entre l'eau et le serpent ; nous retrouverons à Delphes le serpent Python ; Asclépios[2], dont nous verrons le rôle dans ces rites de l'eau, apparaît parfois sous la forme d'un serpent, et son attribut le plus significatif est le serpent enroulé autour d'un bâton[3], – le caducée, resté encore de nos jours le symbole des médecins.

Dans ces conditions, on peut s'attendre à ce que les deux types d'activité, mantique et iatromantique, soient mis sous le patronage des mêmes divinités : les textes hippocratiques, sur lesquels nous reviendrons, affirment nettement que la divination et la médecine sont sœurs, filles d'un même dieu, Apollon. Et effectivement si Apollon apparaît comme une puissance essentiellement oraculaire, c'est par l'intermédiaire de l'eau, même si les modalités précises des rites ne nous sont pas toujours très claires ; en tout cas, chaque sanctuaire apollinien comportait des installations hydrauliques développées, et il suffit d'évoquer, pour Delphes, la source Castalie, la plus célèbre parmi bien d'autres sources du site[4]. Or, cet Apollon oraculaire est, en même temps, médecin, bien des textes grecs l'affirment, et il est remarquable qu'on retrouve en Gaule cette relation entre le dieu guérisseur et les sources thermales. C'est pourquoi Apollon est intimement lié, par les mythes et par les réalités cultuelles, au héros Asclépios, devenu le dieu de la médecine : à Delphes même, Asclépios a son sanctuaire à l'intérieur du sanctuaire d'Apollon, et dans un endroit dont nous verrons qu'il avait une signification spéciale. La figure d'Asclépios est donc celle vers laquelle nous devons maintenant nous tourner[5] pour apprécier l'importance de l'eau dans la mantique et l'iatromantique grecques.

C'est le sanctuaire d'Épidaure qui apparaît comme le centre du culte d'Asclépios en Grèce et dans le monde grec, d'autant que la qualité exceptionnelle de ses bâtiments – la tholos, le théâtre et bien d'autres – avait fait du site, à partir du IVe siècle avant notre ère, un pôle d'attraction majeur[6]. Mais l'iatromantique, la médecine oraculaire dont les revenus avaient permis cette extraordinaire floraison architecturale et artistique, si elle attire les foules venues de toute la Grèce surtout à partir de la fin du Ve siècle, s'était installée sur le site, avec une clientèle locale, à une période bien plus ancienne. Or, l'eau jouait dans cette médecine, et dès les origines, un rôle essentiel. Le fondement en était, on le sait, l'incubation: le malade devait dormir en un lieu spécialement aménagé du sanctuaire, appelé l'abaton, et attendre les rêves oraculaires que le dieu lui envoyait pendant la nuit; ces rêves, interprétés par les prêtres, lui donnaient directement la guérison, ou lui indiquaient les moyens de l'obtenir. L’eau intervenait à plusieurs reprises dans cette consultation : et d'abord, comme dans tous les sanctuaires, pour les ablutions préliminaires, lavage des mains ou aspersions symboliques à l'entrée, pour obtenir la propreté et la purification, ou encore près de l'autel avant le sacrifice; mais c'étaient aussi, d'une manière plus spécifique, les ablutions avant le sommeil oraculaire, destinées à mettre le fidèle dans les meilleures dispositions pour recevoir les prescriptions divines; c'étaient enfin les bains, qui intervenaient, cette fois après la consultation oraculaire, dans la cure médicale, parmi les moyens indiqués par le dieu pour rétablir la santé, -au même titre que les remèdes, ou la diète, ou les exercices physiques. Les textes nous donnent, surtout pour l'époque romaine, des indications extrêmement détaillées sur ces pratiques du bain médical, en précisant la température de l'eau, les mélanges qu'on lui faisait éventuellement subir (par exemple avec du vin), les exercices physiques qui devaient l'accompagner. Il semble bien, en effet, que ces techniques se soient développées avec le temps, et qu'on soit progressivement passé d'un bain à valeur presque magique (pour ne pas dire miraculeuse) à un bain hygiénique, une véritable hydrothérapie menant en jeu des “ cures thermales ” à fondement rationnel. Mais il ne faudrait pas trop opposer les deux aspects du traitement, qui a dû toujours utiliser, et de la manière la plus efficace, en même temps que la croyance comme facteur de guérison, les propriétés physiques des eaux d'Épidaure, et aussi d'ailleurs le charme du site et l'évidente qualité de son atmosphère: la médecine “ psychosomatique ” d'Asclépios agissait déjà, sans aucun doute, comme une médecine globale, à la fois sur le corps et sur l'esprit, et ses cures, avec leurs prescriptions quelquefois si curieuses, visaient fondamentalement à améliorer l'état général du patient.

C'est pourquoi les sanctuaires d'Asclépios comportent tellement d'installations hydrauliques, et d'abord à Épidaure. Ainsi on y trouve, d'abord, de nombreuses vasques pour les ablutions de simple purification. Mais surtout, dans l'angle de l'abaton destiné au sommeil oraculaire, un puits semble avoir constitué l'un des plus anciens lieux de culte du sanctuaire ; puis, au Ve siècle, l'eau était amenée, à partir de sources voisines, dans une statue-fontaine placée devant le temple, et ces aménagements furent encore développés au siècle suivant, permettant aux eaux d’arriver en abondance pour les besoins accrus. Quant aux cures mettant en jeu les bains, elles pouvaient être pratiquées dans un bâtiment installé depuis une date assez haute; mais surtout on voit, à l'époque romaine, se développer, dans le sanctuaire et autour, de véritables thermes comme ceux qu'on trouve dans les villes en dehors de tout contexte spécialement religieux: on peut penser que leur utilisation, et les bienfaits qu'elle apportait, étaient ceux des bâtiments laïques; mais ici ils étaient placés sous l'invocation directe du dieu de la guérison.

Il est remarquable que dans tous les sanctuaires d'Asclépios qui se créèrent dans l'ensemble du monde grec à partir de la fin du VI' siècle et surtout du IVe sous le patronage d'Épidaure – il y en eut plus de 200 – l’eau ait joué un rôle tout aussi important. C'est vrai à Athènes, où le culte fut introduit en 419, vers la fin de la Guerre du Péloponnèse (la date est significative, car elle correspond au moment où les religions traditionnelles de la cité n'apportent plus une réponse suffisante aux aspirations de l'individu, qui cherche le salut personnel, de l'âme comme du corps) ; dans le sanctuaire aménagé contre le versant sud de l'Acropole, juste en dessous du Parthénon, dans une région où était probablement pratiqué depuis longtemps un culte à une divinité des eaux, on trouvait un abaton pour l'incubation[7], avec, à l'arrière, une rotonde creusée dans le rocher à l'imitation d'une grotte naturelle, et sur laquelle nous reviendrons: c'était la source sacrée, fournissant l'eau essentielle pour les rites[8]. A Corinthe, l'Asclépieion comportait un abaton d'où l'on descendait dans un bassin aménagé de telle sorte qu'il donnait l'impression d'être une fontaine souterraine, comme celles qu'on trouvait effectivement au dessous, à la source Lerna que le sanctuaire dominait directement[9], et dont nous retrouverons d'autres exemples en particulier à Pergame; ici les guérisons étaient attestées par des ex-voto en forme d'oreilles, d'yeux, de jambes, de seins, de parties génitales masculines. Mais le site de Corinthe comportait aussi, cette fois sur le côté nord de l'Agora, une très étrange installation, où des rites oraculaires, impliquant à ce qu'il semble quelque supercherie, étaient liés, une fois encore, à une source[10]. On peut évoquer aussi un Asclépieion fameux en particulier parce qu'il a été aménagé à Cos, vers le milieu du IVe s. avant notre ère, juste après la mort du plus célèbre médecin grec, Hippocrate[11] ; ainsi il a constitué comme le berceau de la médecine hippocratique, dont dérive notre médecine moderne[12]. Il comportait toute une série de terrasses successives, couronnées par le temple du dieu ; la deuxième à partir du bas englobait des sources ferrugineuses et sulfureuses, aménagées en fontaines contre le mur de soutènement qui la dominait (fig. 1) ; à l'époque romaine, des thermes s'y développèrent et aussi sur la terrasse inférieure, à côté d'une grande piscine : effectivement les textes hippocratiques[13] mentionnent très largement les bains et les affusions comme moyen de guérison. Un dernier exemple de sanctuaire, né au IVe, siècle, développé à l'époque hellénistique, mais qui a pris sous l'Empire romain une ampleur et une richesse architecturale considérables, est l'Asclépieion de Pergame : au pied de l'Acropole de cette capitale à l'urbanisme exceptionnel, le sanctuaire comporte un ensemble prestigieux de bâtiments datant du IIe siècle de notre ère[14], disposés autour d'une immense cour (fig. 2) à laquelle on aboutissait par une sorte de voie triomphale à portiques; il possédait, comme à Épidaure, un théâtre, mais, ici encore, c'est l'eau qui semble avoir joué un rôle majeur dans les consultations et pour les techniques de guérison : le temple du dieu y est pratiquement entouré par trois fontaines, dont l'arrangement vise à reconstituer la source souterraine à laquelle on descend par une volée de marches, comme celles que nous avons trouvées à Corinthe: c'était déjà le type de la fameuse Fontaine Minoé à Délos, dont le nom au moins évoque le monde préhellénique[15]. Et nous disposons de toute une série de textes, dont ceux du rhéteur Aelius Aristide qui vécut sur le site pendant de longues années vers le milieu de ce deuxième siècle de notre ère, parmi les médecins les plus célèbres de l'époque: ils attestent l'importance, en liaison avec la boisson de l'eau sacrée, des bains, – bains dans l'eau mais aussi bains de boue, ce qui rejoint certaines de nos pratiques médicales actuelle; il semble qu'on puisse reconnaître à ces eaux des propriétés radioactives ; mais on doit probablement tenir compte aussi dans une large mesure, comme pour Épidaure, des techniques d'une médecine psychosomatique, qui utilisait l'incubation, la suggestion et la musique; il est remarquable que l'accès au sous-sol d'un des bâtiments majeurs du site, une énorme rotonde, se soit fait par un couloir souterrain long de 80 mètres, obligeant le malade à une traversée au cœur de la terre qui devait faire sur lui une profonde impression.

Mais on doit accorder une place particulière à un bâtiment tout à fait exceptionnel d'un autre sanctuaire d'Asclépios, dont les caractères sont si marqués qu'on l'a appelé, d'une expression moderne, un “ établissement thermal ”[16] : il a été découvert au cœur de l'Arcadie, dans un site qui comportait déjà, sur une colline, tout contre une forteresse, un petit sanctuaire d'Asclépios évidemment muni de son installation hydraulique ; mais, avec l'accroissement des besoins en eau, le clergé décida de créer un nouveau sanctuaire tout près du torrent, le Gortynios dont les sources toutes proches donnent, dans un paysage d'une beauté classique, des eaux étonnamment pures et fraîches. On installa donc, juste sous un grand temple (qui d'ailleurs ne fut jamais achevé), un bâtiment qui dans un premier état, au IVe, siècle avant notre ère, avait déjà une sorte de piscine, mais qui fut remanié au siècle suivant pour devenir un bain dont les aménagements nous ont été parfaitement conservés (fig. 3) : le fidèle, après être passé par un vestibule A dans lequel l'accueillaient certainement les statues d'Asclépios et de sa parèdre Hygie – la Santé –, arrivait dans une salle B où il pouvait se déshabiller, puis dans une grande rotonde C où il trouvait, alimentées par le réservoir X, à la fois une vasque pour les ablutions, une cuve pour le lavage des pieds, et trois baignoires, en D, pour le bain par immersion ; de là il pouvait passer dans une autre rotonde plus petite, G, entourée de cuves plates destinées au bain par affusion (un serviteur versait de l'eau sur le baigneur assis dans une sorte de niche) (fig. 4) ; et il pouvait aussi passer dans une troisième rotonde, E, encore plus petite, qui cette fois constituait une étuve pour la sudation. Car, et c'était une installation tout à fait nouvelle pour cette époque, ces diverses salles étaient chauffées par des conduits souterrains amenant l'air provenant d'un foyer Y, préfiguration des "hypocaustes" dont l'invention a longtemps été attribuée, à tort, aux Romains ; et même les parois de certaines salles, comme l'étuve, étaient faites de briques derrière lesquelles circulait l'air chaud. On trouvait donc dans ce bâtiment d'époque hellénistique à peu près toutes les facilités balnéaires qu'apporteront, des siècles plus tard, les grands thermes impériaux ; or, il est installé au cœur d'un sanctuaire d'Asclépios, et on peut imaginer que les qualités de l'eau, conduite dans le bâtiment directement depuis les sources, n'étaient pas seulement utilisées pour le bain, mais encore pour la boisson. On trouvait donc, dans ce site reculé, un véritable "établissement thermal" mais sous le contrôle direct du clergé d'Asclépios, et qui se situe ainsi entre les installations balnéaires primitives, assez sommaires il faut le reconnaître, et les grands "thermes" romains entourant un sanctuaire comme celui d'Épidaure, qui semblent plutôt se rattacher au monde de l'hygiène laïque.

Asclépios n'est pas la seule figure héroïque ou divine, avec Apollon, à utiliser ainsi l'eau à des fins oraculaires et guérisseuses; on pourrait en évoquer bien d'autres dans le monde grec. Ainsi le héros Trophonios, qui à Lébadée (l'actuelle Livadia) présidait à des rites complexes, dans un site encore maintenant animé par le jaillissement des sources[17] ; les consultants de son oracle, célèbre depuis le Vle s. avant notre ère, devaient boire l'Eau d'oubli et l'Eau de la mémoire, et descendre au sein de la terre dans une caverne où ils recevaient les révélations oraculaires. A Oropos, vers la limite nord de l'Attique[18], le héros Amphiaraos recevait ses fidèles dans un abaton, où, comme à Épidaure, ils attendaient les songes guérisseurs (fig. 5); ici encore on retrouve la source sacrée, fameuse pour ses vertus thérapeutiques, les bains, et, à l'époque romaine, les grands thermes dont l'utilisation favorisait les guérisons.

Mais il faut surtout penser, pour une certaine catégorie de sources thermales, à un autre dieu, Héraclès : ce dieu en effet était, pour des raisons assez mystérieuses, considéré comme le maître des sources chaudes, si bien que les bains chauds étaient communément nommés "bains d'Héraclès" : les deux exemples les plus célèbres, en Grèce, sont les bains des Thermopyles et ceux d'Aedypsos. Le site des Thermopyles, qui doit sa célébrité à certains événements historiques, doit son nom à la présence de sources chaudes, encore utilisées maintenant par le thermalisme médical : elles sont sulfureuses, et réputées pour le traitement de certaines maladies de la peau ; les Anciens en connaissaient bien les vertus. Quant à Aedypsos, ses sources sulfureuses, spécialement efficaces elles aussi contre certaines maladies de la peau et aussi contre la goutte, étaient ici encore célèbres dans l'Antiquité, si bien que le site devint à l'époque romaine une sorte de villégiature élégante, sous le patronage d'Héraklès[19].

Il peut sembler étrange, après l'évocation de tant de dieux et de héros masculins, d'avoir à évoquer des divinités féminines. Et pourtant, déjà pour ceux-là, un certain nombre d'indications, légendes et réalités cultuelles, nous obligent à penser à un monde où les puissances de l'eau, oraculaire et guérisseuse, sont assimilées à des puissances féminines, essentiellement chthoniennes. Déjà Apollon, à Delphes, semble avoir succédé, comme maître de l'oracle, aux Muses ou, selon une légende encore plus largement attestée, à un sanctuaire oraculaire de la Terre, gardé par le serpent Python; plus généralement, on a pu montrer qu'Apollon s'était installé, en usurpateur, en des sites où des sources aux vertus reconnues étaient déjà l'objet d'une vénération religieuse[20] ; mais cela semble être aussi le cas pour Asclépios[21] ; et même Héraklès, le héros viril par excellence, était étroitement associé aux Nymphes[22]. D'autres divinités féminines, d'ailleurs, étaient les maîtresses de sources, en particulier de sources chaudes et médicinales, ainsi Artémis. Tous ces exemples suggèrent l'idée que, aux temps plus anciens, l'eau devait être placée sous le patronage de divinités féminines, formes dérivées plus ou moins directement d'anciens cultes de la Terre ; à Delphes, le sanctuaire d'Asclépios est situé, à l'intérieur du sanctuaire d'Apollon, dans une région qui semble avoir été le cœur de cultes primitifs, vraisemblablement liés à la Terre ; d'ailleurs, l'activité d'oracles placés directement sous l'invocation de la Terre est attestée en Grèce, même en pleine période classique, – la Terre, des profondeurs de laquelle émanent les eaux et leurs puissances. On comprend mieux ainsi les arrangements de fontaines qui visent à donner l'impression soit d'une grotte naturelle comme à l'Asclépieion d'Athènes, soit de sources souterraines auxquelles on descend par une volée de marches, comme à la Fontaine Minoé de Délos (explicitement reliée, par une inscription, aux Nymphes), et comme aux Asclépieia de Corinthe, de Pergame et d'ailleurs. Mais ces eaux souterraines féminines n'apportent pas seulement les oracles, et la santé ; elle peuvent apporter aussi la connaissance, et l'inspiration poétique ; et c'est pourquoi leurs divinités sont les Nymphes, et les Muses, si étroitement apparentées : les Muses apparaissent nettement, dans les textes grecs, non seulement comme les divinités de l'inspiration, mais aussi comme des maîtresses de la divination. Or, de ces Nymphes et de ces Muses, le nom se retrouve dans les nymphées et les musées. Le Musée, et d'abord celui d'Alexandrie, était le lieu où l'on cultivait, sous le patronage des Muses, la connaissance et les lettres; et c'est parce qu'il était un lieu de culture qu'on y accumulait les oeuvres d'art: ainsi les Musées devinrent des musées. Quant aux nymphées, tels qu'ils se développèrent à l'époque hellénistique et partout sous l'Empire romain, ils restèrent les "lieux consacrés aux nymphes" ; le nymphée est d'ailleurs en même temps souvent un Musée, et le plus célèbre des nymphées hellénistiques, celui de Miéza en Macédoine, est l'endroit où Aristote enseignait son élève Alexandre; à ce titre, le nymphée garda le souvenir, même atténué, de sa forme primordiale, la grotte d'où jaillissent les eaux inspiratrices et nourricières, dans ses arrangements architecturaux avec l'abside et la voûte en cul-de-four, et dans ses fonctionnalités, à la fois sociales et religieuses qui, jusqu'à la fin de l'Antiquité, le relièrent à ses origines les plus anciennes[23] : “ nullus enim fons non sacer [24].


[1] Cette opposition / conjugaison de fonctions positives et négatives, dans les mondes laïque et religieux, structure l'étude de R. Ginouvès, Balaneutikè, recherches sur le bain dans l’Antiquité greque. Paris 1962.
[2] Cf., pour l'iconographie du dieu, B. Holtzmann, “ Asklepios ”, dans Lexikon Iconographicum Mythologiae Classicae II, 1984, p. 863-896.
[3] Cf. J. Schouten, The Rod and Serpent of Askiepios, Symbol of Medicine, Amsterdam, 1967.
[4] Cf. J.-F. Bommelaer, Guide de Delphes, le Site, Athènes 1991, p. 81-84 pour les fontaines de Castalie ; p. 179 et 182 pour les installations hydrauliques dans le temple d'Apollon ; p. 204-206 pour la fontaine Cassotis ; p. 213-215 pour la fontaine Kema ; p. 215 pour l'hypothétique Fontaine du Stade; p. 230-231 pour la fontaine des Muses et la “ source de Gâ ”; p. 232-233 pour la fontaine de l'Asclépieion.
[5] Cf., pour l'histoire et les caractères de cette figure si complexe, E.J. et L. Edelstein, Asclepius, A Collection and Intervretation of the Testimonies, Baltimore, 1945 ; C. Kerényi, Asklepios, Archetypal Image of the Physician’s Existence, New York 1959 ; W. BURKERT, Greek Religion, Cambridge Mass., 1985, p. 214-215.
[6] En l'absence d'une synthèse récente sur ce sanctuaire, on peut consulter B. Conticello, “ Epidaurum ”, dans Enc. Dell’Arte Antica Classica e Orientale, III, Rome 1960, p. 358-367 ;
N. Yalouris, “ Epidaurum ”, ibid., Suppl. 1970, p. 301-306 ; N. Yalouris, "Epidauros", dans The Princeton Encyciopedia of Classical Sites, Princeton 1976, p. 310-314, avec bibliographies antérieures.
[7] Pour ce sanctuaire et sa bibliographie, cf. J. Travlos, Bildlexikon zur Topographie des Antiken Athen, Tübingen, 1971, p. 127-142.
[8] Cf. R. Martin, H. Metzger, “ Recherches d'architecture et de topographie à l'Asclépieion d'Athènes ”, BCH 73, 1949, p. 316-350, en particulier p. 321-323.
[9] Cf. la publication de C. Roebuck, Corinth XIV, The Asclepieion and Lerna, Princeton, 1951.
[10] Cf. G.W. Elderkin, “ The Natural and the Artificial Grotto ”,
Hesperia 10, 1941, p. 125-137.
[11] Cf. sur ce personnage, et la médecine hippocratique, M. Pohlenz, Hippokrates und die Begründung der wissenschaftlichen Medizin, Bedin 1938 ; A. Krug, Heilkunst und Heilkult. Medi- zin in der Antike, Munich, 1984, p. 39-69; et infra n. 13.
[12] Cf. la publication de P. Schazmann, Kos I, Asklepieion, Baubeschreibung und Baugeschichte, Berlin, 1932, en particulier p. 51, 53, 55-56, 58-60.
[13] Cf., pour prendre une idée des études que suscitent ces textes, par exemple M.D. Grmek, Hippocratica, Paris 1980.
[14] Cf., pour une vue d'ensemble, E. Akurgal, Ancient Civilizations and Ruins of Turkey, Istanbul 1970, p. 105-111 ; et la monumentale publication due aux fouilleurs allemands, Altertümer von Pergamon, Das Askiepieion : XI 1, O. Ziegenaus , G. de Luca 1968 (en particulier p. 22-24) ; XI 2, O. Ziegenaus, G. de Luca 1975 (en particulier p. 16-17 et 54-55) ; XI 3, O. Ziegenaus, 1981 ; XI 4, G. de Luca, 1984. Berlin.
[15] Cf. Ph. Bruneau, J. Ducat, Guide de Délos, 3e éd., Athènes 1983, p. 142-144 : le bâtiment a été aménagé au VIe s. avant notre ère : on n'acceptera pas sans discussion l'affirmation que “ le nom de la fontaine n’implique aucune référence particulière à l'époque préhellénique ”.
[16] Cf. R. Ginouvès, L'établissement thermal de Gortys d’Arcadie, Paris, 1958.
[17] Cf., pour le site et le culte, P. Roesch, “ Lebadeia ”, dans R. Stillwell (ed.), The Princeton Encyclopedia of Classical Sites, Princeton 1976, p. 492 avec bibliographie.
[18] Cf., pour ses installations B. Petrakos, Oropos et le sanctuaire dAmphiaraos (en grec), Athènes 1968.
[19] Cf., pour les Thermopyles et pour Aedipsos, R. Ginouvès, Balaneutikè, p. 362-363.
[20] Cf. ibid., p. 333-339.
[21] Cf. ibid., p. 350.
[22] Cf. ibid., p. 363-364.
[23] Cf. R. Ginouvès, dans J. des Gagniers et alii, Laodicée du Lycos, le Nymphée, Québec et Paris, 1969, p. 13-185, en particulier p. 137-141 ; du même, Soloi, II, La ville basse, Sainte-Foy 1989, p. 132-134. La théorie inverse est soutenue par R. Etienne, Ténos I, Le sanctuaire de Poseidon et dAmphitrite, Athènes, 1986, p. 159-162, cf. en particulier p. 162, n. 322 : “ je ne conçois aucun lien de parenté entre les fontaines grecques et le Nymphée romain ”.
[24] Cf. Servius, Ad Aen., VII, 84.

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