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à R. Ginouvès
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René Ginouvès
"Note sur quelques relations numériques dans la construction des fondations de temples grecs"
BCH 80, 1956, p.104-117.

 
 

Il est deux manières de concevoir la construction de fondations, comme aussi d'un mur ou de toute architecture. La première, de beaucoup la plus répandue, consiste à utiliser des matériaux de tailles diverses, en les combinant au dernier moment de manière à obtenir les dimensions désirées : ainsi, dans la construction romaine, les techniques d'opus incertum, pour lesquelles une même largeur de mur, par exemple, correspond à des arrangements différents de pierres, à des épaisseurs variables de mortiers, etc. Mais on peut aussi employer des éléments tous semblables, ou deux ou trois types d'éléments, si possible aux dimensions accordées, qu'on groupera selon des formules diverses : ainsi, dans les monuments romains de brique, l'épaisseur des murs est déterminée par le nombre de briques et de demi-briques, toutes d'égale longueur, qui, aux ouvertures, forment chaque assise du parement. Parmi les temples grecs, on distinguerait de même ceux dont les fondations sont composées de blocs dissemblables, agencés selon les nécessités de leurs rencontres, et d'autres, beaucoup plus rares, dont les fondations sont faites de blocs “ préfabriqués ”, aux dimensions harmoniques, – présentant entre elles des relations numériques simples, qui en facilitent le groupement, – et appartenant à un nombre restreint de types. Dans la première catégorie on citerait le grand temple d'Apollon à Délos[1], bâtiment extrêmement soigné, l'utilisation du premier ou du second type de fondations ne correspondant pas nécessairement avec une plus ou moins grande qualité de l'architecture. Pour le second, l'exemple le plus complet peut-être est celui du temple de Gortys d'Arcadie, où ces rapports numériques apparaissent avec le maximum d'évidence, et qui a donné l'idée de cette recherche. Mais peut-être convient-il d'abord d'en indiquer les limites. On ne saurait, dans une étude sur des fondations, même particulièrement soignées, prétendre, ou s'attendre, à la même précision que pour les appareils des murs, d'autant que la matière, – très souvent du poros –, rendait presque impossible une finesse de taille qui n était même pas souhaitable. En général, les blocs, même préparés à l’avance, devaient être légèrement retaillés à la demande, tout comme, dans la plus belle architecture classique, une erreur de quelques millimètres sur une assise est “ rattrapée ” à l'assise supérieure. Et c'est ainsi qu'il faudrait souvent faire intervenir, plutôt qu'un bloc de fondations, les deux blocs voisins, dont les dissemblances se compensent. Aussi les dimensions, qu’on trouvera dans cette étude sont le plus souvent des moyennes, obtenues sur des séries aussi importantes que possible. D'autre part les blocs de fondation, s'ils sont souvent finement taillés sur leurs faces jointives, présentent en général une face libre simplement épannelée, ce qui constitue une source supplémentaire d'imprécision, sauf quand un chanfrein marque la limite théorique du bloc. Mais, dans l'ensemble, les rapports dont il va être question sont largement vérifiables, et ne sauraient être imputés au hasard. On essayera chaque fois de les exprimer en pieds et palmes, sans chercher à dissimuler la part d'arbitraire de cette opération. Car nos connaissances sur la métrologie antique sont trop floues pour qu’on puisse établir une échelle sûre des valeurs ; et l'imprécision de la taille des blocs de fondation ne permet pas en général, pour un bâtiment dont on ne connaît pas l'élévation, de déterminer avec quelque certitude le pied employé. Fort heureusement, les recherches sur les superstructures ont donné plusieurs fois l'assurance que tel bâtiment avait été construit à partir de telle valeur. Et, de toute manière, il importe d'abord de constater que certain bloc a une longueur double ou triple de sa largeur, même si on ne peut établir à quoi ces valeurs correspondent dans la métrologie ancienne : c'est le jeu des rapports, en lui-même, qui constitue dans ces fondations la particularité la plus intéressante.

Le grand temple du sanctuaire du torrent, à Gortys d'Arcadie[2], présente des fondations assez considérables (fig. 1, 2 et 3), longues de 23 m. 99 et larges de 13 m. 44, faites de beaux blocs de poros, et inégalement conservées. On compte six assises à l'Ouest, trois à l'Est : mais, comme le sol naturel sur lequel elles s'appuyent penche de l'Ouest vers l'Est, elles étaient dans l'antiquité plus nombreuses ici que là : pour atteindre au niveau de la sixième assise à l'Ouest, il faut en restituer onze à l'Est[3]. Les blocs sont juxtaposés et superposés sans scellements, finement taillés, sauf sur leurs faces libres, où ils sont simplement équarris, et comportent un bandeau d'anathyrose sur trois côtés de chaque face jointive, le côté sans anathyrose étant toujours en bas. La particularité essentielle de la construction est que la plupart des blocs ont une longueur tantôt double ; tantôt triple de leur largeur[4]. On a ainsi, pour une largeur moyenne de 0 m. 525, des longueurs de 1 m. 05 et de 1 m. 58. On a pu calculer la valeur du pied utilisé : il serait de 0 m. 301[5] : on aurait ainsi, pour une largeur commune de 1 pied 3 palmes, des longueurs de 3 pieds 2 palmes et 5 pieds 1 palme. Mais l'essentiel est que l'arrangement relatif de ces blocs est tel, que les largeurs des éléments de la fondation sont des multiples entiers de la valeur commune, largeur d'un quelconque de ces blocs. On peut établir le tableau suivant (P = pied, p = palme) :

valeur 2 = 1 m. 05 (3P 2p) = antes du pronaos.
valeur 3 = 1 m. 58 (5P 1p) = naos et façade du pronaos.
valeur 4 = 2 m. 10 (7P) = assises A-E de la péristasis.
valeur x = 2 m. 41 (8P) = assise F de la péristasis.
valeur y = ?[6] (8P 1p ou 8P 2p) = assise G de la péristasis.
valeur 5 = 2 m. 63 (8P 3p) = assise H de la péristasis.
valeur 6 = 3 m. 16 (10P 2p) = assise I de la péristasis[7].


Les valeurs x et y, intercalées entre les valeurs 4 et 5, ne représentent pas un nombre entier de fois la largeur commune des blocs. C'est que les fondations de la péristasis s'élargissent à la base, surtout vers l'Est, où leur hauteur devait être la plus grande : mais le passage de 2 m. 10 à 2 m. 63 était trop brutal, et, pour réaliser une progression plus douce, on établit deux assises intermédiaires dont la largeur s'exprimait simplement en pieds et palmes, encore que l'arrangement des blocs présente quelque difficulté, nous allons le voir.

En effet, la réalisation de ces différentes valeurs était obtenue très simplement par les combinaisons des blocs aux dimensions accordées ; et, quand deux assises superposées avaient même largeur, on utilisait des formules diverses, de manière à ce que les blocs présentés en rive reposent sur des blocs placés perpendiculairement. C'est ainsi qu'on a :

aux assises
pour la valeur 2 une longueur de 2 e.
deux largeurs d.
pour la valeur 3 trois largeurs a.
une longueur de 3 b.
une longueur de 2 plus une largeur c’, e’, g.
une largeur plus une longueur de 2 d’,f.
pour la valeur 4 deux longueurs de 2 A, C, E,
une longueur de 2 entre deux largeurs B, D.
pour la valeur 5 une largeur, une longueur de 2, et deux largeurs H.
pour la valeur 6 une longueur de 2, deux largeurs et une longueur de 2 I.

Les valeurs x et y constituaient des problèmes particuliers, puisqu'elles ne pouvaient être réalisées simplement avec des blocs des deux types normaux. Pour la valeur y, les blocs étant posés perpendiculairement à la ligne des fondations, il suffisait de placer bout à bout deux blocs de longueur 3, en coupant à chaque extrémité une longueur de 1 pied, ou 1 pied 1 palme. Pour la valeur x, réalisée par cinq blocs accolés longitudinalement, on intercala entre le premier, le troisième, et le cinquième, deux éléments de largeur moindre (1 pied, 1 palme, 2 dactyles) ; on obtient ainsi :
2 (1 P 1 p 2d) +3 (1 P 3p) = 2P 3p +5P 1 p = 8P.

Les angles de la construction, qui devaient présenter plus de résistance, sont occupés, au moins aux étages supérieurs, par de grosses dalles carrées. Celle qu'on voit encore en place à l'angle Nord-Ouest du naos (assise o) a des côtés de 4 pieds 3 palmes entre chanfreins (1 m. 43). Aux angles Ouest de la péristasis, les carrés sont légèrement emboîtés : ici encore, les dimensions sont toutes exprimables en pieds et palmes, et combinées avec habileté. Les carrés extérieurs (Aa) ont des côtés de 4 pieds 1 palme, les autres (Ab) des côtés de 4 pieds. Comme la longueur de cette fondation Ouest est de 44 pieds 1 palme, on dut utiliser, en plus des blocs de largeur normale qui en font l'essentiel, quelques blocs de largeur 1 pied 2 palmes, qui permettent d'obtenir le chiffre voulu. Pour la bande Ouest de cette fondation, on a, après chaque bloc Aa, deux blocs de largeur 1 pied 2 palmes, d'où, pour la longueur totale :
4P 1p+2 (1P 2p)+17 (1P 3p)+2 (1P 2p)+4P 1p
soit 44 pieds 1 palme. Pour la bande Est, on a, avant la dalle Ag, un bloc de longueur normale 3 pieds 2 palmes, puis la dalle de 4 pieds, puis un bloc e largeur 1 pied 2 palmes, d'où au total :
3P 2p +4P +1P 2p +15 (1P 3p) +1P 2p +4P +3P 2p

soit 44 pieds 1 palme encore. La largeur du naos, à l'Ouest, est de 23 pieds 3 palmes, si bien qu'on dut utiliser en bout, pour l'assise a, des blocs de 2 pieds de large :
3 (5P 1p) +4 (2P) = 15P 3p +8P = 23P 3p.

Il est impossible de rien dire sur les longueurs, aucune assise n'étant conservée d'Est en Ouest sur toute son extension. Mais il est probable qu'on y aurait retrouvé à la fois la même rigueur du principe d'ensemble, et la même subtilité dans les détails de l'agencement.

Ces caractères ont paru assez remarquables pour qu'il vaille la peine de chercher des exemples d'esprit semblable. Effectivement, un certain nombre de fondations de temples sont composées de blocs dont les dimensions présentent entre elles des relations autorisant des combinaisons plus ou moins complexes. Trois cas peuvent être envisagés :

Pour les blocs d'une série donnée, il n'y a aucune relation simple entre leur largeur et leur longueur. Mais celle-ci est un multiple simple de à largeur d'une autre série de blocs, utilisée en rapport avec la première.
En plus de la relation précédente, la largeur des blocs de la première série est égale à celle des blocs de la seconde.
En plus des deux relations précédentes, la largeur des blocs de chaque série est dans un rapport simple avec leur propre longueur.

C’est dans ce dernier groupe que se rangent la plupart des blocs de Gortys. D'autres bâtiments, qui s'échelonnent du VIe siècle au IVe, présentent des combinaisons moins complexes et moins régulières.

Heraion alla foce del Sele

Dans cet édifice[8] qui semble dater de l'extrême fin du VIe siècle, les fondations sont soignées et faites de blocs assez réguliers. S'il y a peu à tirer de celles du naos et du pronaos, composées de blocs posés longitudinalement, avec des variations importantes dans les dimensions, celles de la péristasis montrent des arrangements remarquables. La largeur de la fondation, au niveau des assises 2 et 3, est de 2 m. 875, soit très exactement 8 pieds 1 palme, le pied valant 0 m. 349 dans le bâtiment[9]. L'assise 2 (fig. 4, à gauche) est faite de deux files de blocs de 1 m. 047 de large, soit 3 pieds, enserrant une file de 2 pieds 1 palme : les blocs de la file extérieure et de la file centrale ont même longueur, soit 2 m. 27 en moyenne, – avec des variations assez sensibles – c'est-à-dire 6 pieds 2 palmes[10], tandis que les blocs de la file intérieure, plus réguliers, ont des longueurs de 3 pieds 1 palme, soit exactement la moitié : ainsi, les joints de l'assise centrale correspondent au milieu d'un bloc sur deux de l'assise intérieure. A l'assise 3, de même largeur, l'arrangement est plus complexe (fig. 4, à droite) : des groupes de deux blocs posés transversalement bout à bout séparent des groupes de quatre blocs, dont deux sont posés longitudinalement aux rives, les deux autres transversalement. Ce dispositif est rendu possible par une relative régularité des éléments : les deux blocs posés transversalement bout à bout mesurent chacun 4 pieds 2 dactyles de long, avec une largeur moitié moindre de 2 pieds 1 dactyle[11] ; dans le groupe des quatre blocs, ceux des rives ont des longueurs doubles de la largeur des blocs transversaux, mais aucun ne présente de relation simple entre sa propre longueur et sa propre largeur. Aussi ces arrangements, qui évoquent pourtant ceux de Gortys, s'en distinguent par leur imprécision : si les dimensions correspondent souvent à un nombre relativement simple de pieds et palmes, les relations qu'on peut déceler entre elles ne se ramènent guère qu'au premier des trois cas envisagés p. 109. L'architecte ne semble pas s'être rendu compte de la simplification à laquelle aurait abouti l'emploi de blocs deux fois plus longs que larges, par exemple[12] ; et, s'il a pressenti le principe de l'arrangement modulaire, il n'en a pas tire, le parti qu'on pouvait attendre.

Le temple des Athéniens à Délos

Ce bâtiment, du dernier quart du Ve siècle[13], reposait sur des fondations faites de blocs de poros soigneusement taillés sur leurs faces jointives. Ici, bien que les irrégularités soient très sensibles, le principe de construction est évident : les blocs ont normalement une longueur double de leur largeur. Si on adopte la conjecture de Courby[14] précisément à propos des superstructures de ce temple, et qu'on admette un pied de 0 m. 314 à 0 m. 316, la largeur commune des blocs est de 2 pieds, leur longueur de 4. Comme à Gortys, les largeurs des éléments de la fondation sont des multiples entiers de la valeur commune, largeur d'un de ces blocs, et on obtient le tableau :

valeur 2 = 1 m. 25 environ (4P) = murs transversaux.
valeur 3 = 1 m. 90 environ (6P) = fondation extérieure.

Les alternances se retrouvent parmi celles de Gortys :

valeur 2 = une longueur (bloc en parpaing) (assise e de Gortys)
= deux largeurs (deux blocs de rive accolés) (assise d de Gortys).
valeur 3 = une largeur et une longueur (assises d’, f’, de Gortys).
= une longueur et une largeur (assises c, e', g de Gortys).

Aux angles, le départ des alternances est donné par des blocs de longueur 1 m. 57 environ, soit de valeur 2, 5 (= 5 pieds). Ainsi, l'architecte connaissait le principe des blocs à longueur double de leur largeur, et les alternances de valeurs. Mais le nombre des combinaisons est beaucoup plus réduit qu'à Gortys, et surtout les irrégularités des blocs, extrêmement fréquentes, rendaient un retaillage obligatoire dans presque chaque cas[15].

Le “second temple ” de l'Hèraion d'Argos

Ce bâtiment, qui doit dater des dernières décades du Ve siècle[16], comporte de belles fondations de poros faites de blocs d'un seul type pour le naos, la colonnade intérieure, et la péristasis. Ils sont longs en moyenne de 1 m. 23, larges de 0 m. 61[17], c'est-à-dire qu'ici encore leur longueur est double de leur largeur : il est probable que ces dimensions correspondent à 2 et 4 pieds[18]. Les fondations isolées de la colonnade intérieure sont faites de groupes de deux blocs accolés par leurs longs côtés, et présentés tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre[19]. Les murs du naos, larges de 1 m. 20 à 1 m. 27 selon les assises[20], présentent les deux alternances des assises c et d de Gortys. Mais à la péristasis, la largeur de la fondation, qui est pratiquement de 3 m. 70 (12 pieds), est obtenue par les deux formules suivantes : soit trois blocs placés bout à bout transversalement, soit deux blocs placés bout à bout transversalement entre deux blocs longitudinaux de rive (fig. 5). En prenant comme unité la largeur commune des blocs, on obtient donc le tableau suivant :

valeur 2 (4P) = une longueur.
= deux largeurs.
valeur 6 (12P) = trois longueurs.
= une largeur, deux longueurs, une largeur.

Ici encore, malgré l'utilisation des blocs de longueur double de leur largeur, les alternances ne comportent que quatre formules, et surtout les irrégularités de détail correspondent à un travail moins soigné que ce ni de Gortys.

Le temple d'Athéna Aléa à Tégée

Ce temple, qui aurait été entrepris pendant le second quart du IVe siècle[21], présente des fondations dont certaines caractéristiques rappellent celles du temple de Gortys : ainsi, les dalles carrées aux angles quelquefois s'emboîtant, les assises plus larges à la base, et leur nombre variable suivant les conditions du terrain, de 4 à 9. Les blocs qui les composent, de conglomérat ajusté avec soin, semblent à première vue combinés sans aucune règle : pourtant on peut discerner çà et là quelques essais d'arrangements harmoniques. Les différentes largeurs de fondation sont en moyenne de 2 m. 06 (séparation du naos et de l'opisthodome, murs Nord et Sud du naos), 2 m. 70 (murs Est et Ouest du pronaos), et 3 m. 30 (péristasis) : si on admet que le pied utilisé était de 0 m. 2985[22], ces valeurs correspondent respectivement à 7, 9 et 11 pieds. Les fondations du premier type (7 pieds) sont faites, à certaines assises, de deux séries de blocs, larges de 3 pieds 2 palmes chacune (un peu plus de 1 mètre en moyenne), et presque carrés : mais leur autre côté mesure 3 pieds seulement. A d'autres assises, on rencontre le système d'un bloc de rive contre lequel viennent buter deux blocs transversaux : selon les niveaux, le bloc longitudinal de rive se trouve d'un côté ou de l'autre de la fondation, type d'alternance que nous avons rencontré à Gortys (pour la valeur 3), au temple des Athéniens à Délos, et que nous retrouverons au Ptoïon et à Séleucie ; mais ici, la largeur du bloc de rive est de 2 pieds 2 palmes, la longueur des blocs transversaux de 4 pieds 2 palmes, avec pour le bloc de rive un développement en façade de 6 pieds, et une largeur des blocs perpendiculaires de 3 pieds : ainsi, les deux types d'éléments ne sont pas interchangeables, parce que leurs dimensions sont harmoniques seulement dans le sens longitudinal des fondations, et lion pas entre les deux côtés de chaque bloc. Les fondations du deuxième type (9 pieds) présentent les mêmes caractères : leur largeur est obtenue, soit avec deux blocs posés transversalement bout à bout, de 4 pieds 2 palmes chacun (I m. 35 environ), soit par trois blocs posés longitudinalement (larges chacun de 3 pieds) ; mais, si ces derniers sont bien longs de 6 pieds, ce qui permet des alternances faciles, les premiers sont larges de 3 pieds. On retrouve pourtant ce type de blocs dans les fondations de la péristasis (largeur 11 pieds) : dans les cas les plus nombreux, elles sont faites de parpaings réels (11 pieds de long) ou formés de plusieurs blocs accolés, avec une largeur normale de trois pieds ; mais on y trouve à certaines assises des groupes qui rappellent ceux de l'Heraion alla foce del Sele, et constitués, tantôt de deux blocs longitudinaux en rives enserrant deux blocs transversaux, tantôt de deux fois deux blocs presque carrés enserrant un bloc longitudinal (fig. 6) ; dans le premier cas, la largeur des blocs de rive est de 3 pieds 1 palme, la longueur des blocs perpendiculaires de 4 pieds 2 palmes pour une largeur de 3 pieds (ce sont donc les mêmes blocs qui ont été utilisés dans les fondations Est et Ouest du naos) ; dans le second cas les blocs de rive sont presque des carrés (3 pieds 2 palmes transversalement avec une largeur de 3 pieds), tandis que le bloc central est large de 4 pieds et long de 6 pieds. On obtient donc en définitive, uniquement pour les blocs de dimensions accordées, et en tenant compte des très fortes variations qu'il y a entre les différentes dimensions théoriquement semblables :

largeur de 7 pieds = 3P 2p + 3P 2p
x3P x3P
= 4P 2p + 2P 2p
x3P x6P
= 2P 2p + 4P 2p
x6P x 3P
largeur de 9 pieds = 4P 2p + 4P 2p
x3p x3P
= 3P + 3P + 3P
x6P x6P x6P
largeur de 11 pieds = 3P Ip + 4P 2p + 3P 1p
x 6P x3P x 6P
= 3P 2p + 4P + 3P 2p
x3P x6P x3P

Ce tableau met en lumière avec quelle simplicité s'établissent des combinaisons dans le sens longitudinal, car les valeurs utilisées dans les largeurs sont normalement de 3 et de 6 pieds ; mais aussi l'extrême complexité des arrangements dans le sens transversal. Elle tient au fait que, si bien des blocs ont été taillés selon des dimensions exprimables en pieds et palmes, leur longueur et leur largeur ne sont pas entre elles dans un rapport simple. Au moins peut-on retenir, malgré la grande irrégularité de l'exécution, l'existence de schémas qui ailleurs furent utilisés avec plus d'habileté.

Le temple du Ptôïon

Dans ce bâtiment du dernier quart du IVe siècle[23], aux fondations très soignées, on retrouve le principe des blocs de longueur double de leur largeur, utilisés dans des combinaisons variées. Sans qu'on ait pu déterminer avec précision la valeur du pied, on peut avancer qu'il ne devait guère s'écarter de 0 m. 30 : en effet, les blocs, tous théoriquement semblables, ont normalement une largeur variant de 0 m. 596 à 0 m. 62, soit deux pieds, pour une longueur de 1 m. 165 à 1 m. 226, soit quatre pieds. Pour les fondations du naos, de valeur 2 (4 pieds), on a utilisé les deux mêmes combinaisons qu'à Gortys, Délos et Argos, avec tantôt un bloc en parpaing, tantôt deux blocs de rive accolés longitudinalement. Pour la péristasis, de valeur 3, on retrouve les deux dernières alternances de Gortys, qui sont aussi celles de Délos, et dont le schéma apparaît encore à Tégée : à un bloc de rive, présenté tantôt d'un côté tantôt de l'autre de la fondation, sont accolés deux blocs transversaux.

Le temple dorique de Séleucie

Ce bâtiment, qui pourrait dater de la fin du IVe siècle[24], présente des fondations moins soignées que celles de Gortys, mais de principe comparable. Encore que les cotes ne soient pas données, il semble que les blocs mesurent en moyenne, pour des largeurs légèrement supérieures à 0 m. 50, des longueurs légèrement supérieures à 1 mètre ou à 1 m. 25 : on aurait donc, ici les rapports 1 x 2 et 1 x 2,5, ce dernier étant beaucoup plus rare. Là où l'arrangement est régulier, – et il est loin de l'être partout, on constate l'utilisation de certaines formules numériques connues. Si on prend comme unité la largeur commune des blocs, on retrouve, pour les fondations Nord et Sud du pronaos, de valeur 2, tantôt des blocs de longueur 2 en parpaings, tantôt des blocs semblables accolés longitudinalement par deux, alternance bien connue. Les fondations Est du pronaos et du naos, de valeur 3, comportent, encore une fois, les deux dernières formules utilisées à Gortys pour la même valeur. A la péristasis, la valeur 5 est obtenue, soit par deux longueurs de 2,5, soit, formule qui n'apparaît qu'ici, par deux blocs transversaux bout à bout butant contre un bloc de rive, situé, selon les assises, d'un côté ou de l'autre de la fondation. L'absence de toute donnée numérique précise empêche de déterminer avec quelque chance d'exactitude l'unité de mesure employée : pourtant, si on admet un pied de 0 m. 30 environ, on accordera à l'ensemble des blocs une largeur de 1 pied 3 palmes, avec une longueur de 3 pieds 2 palmes, – ce qui est le type même des blocs de Gortys. Ainsi, ces fondations rappellent assez précisément celles du site arcadien, par l'emploi de blocs de longueur double de leur largeur, par certaines alternances, par les dimensions même : mais, surtout à la péristasis, ces arrangements harmoniques ne sont réalisés que sur des parties réduites de leur développement, et de toute manière la taille ne semble pas aussi précise, ni les combinaisons aussi riches et variées.

On pourrait allonger la liste de ces exemples, pour lesquels même des bâtiments plus réduits, comme le temple d'Artémis Laphria à Messène[25] ou le Métrôon d'Olympie[26] apportent des variantes intéressantes. Des, fondations rondes, comme celles de la tholos d'Épidaure[27] présentent des, caractéristiques tout à fait comparables. Il n'en reste pas moins que ces arrangements harmoniques ne se rencontrent que dans les fondations d'une minorité de bâtiments. Car cette technique ne devait être employée que dans des cas bien délimités, dont on entrevoit à peine les conditions. Son inconvénient majeur est évidemment qu'exigeant des blocs de dimensions déterminées, elle ne permet d'utiliser aucun déchet de taille, ni des éléments inférieurs à un certain module : d'où un prix de revient en matériel nettement supérieur. Elle a pour elle la facilité de l'agencement, surtout dans un bâtiment comme celui de Gortvs où les éléments, préparés avec beaucoup de précision, pouvaient être immédiatement accolés les uns aux autres ; mais, dans des exemples moins soignés, comme à Délos par exemple, il était chaque fois indispensable de retailler légèrement les blocs, pour pouvoir les adapter les uns aux autres. Dans ces cas il faut peut-être faire intervenir les problèmes du transport : amener sur le chantier des blocs dont la plupart auraient été trop grands, et qu'il aurait fallu largement retailler, cela signifiait transporter inutilement un grand poids supplémentaire de matériel ; mieux valait “ préfabriquer ” en carrière des éléments dont on savait qu'ils seraient utilisés avec un minimum de déchets. D'autant qu'un même atelier pouvait en préparer un grand nombre, utilisables à des fins diverses et pour des constructions différentes comme ce fut peut-être le cas à Gortys avec le grand temple et le portique. C'est probablement une raison de cet ordre qui a donné naissance aux arrangements modulaires, plutôt que quelque esprit de géométrie, désireux de réaliser des masses très différenciées au moyen d'éléments uniformes en sacrifiant le prix de revient à la simplicité de l'exécution.


[1] Cf. Expl. arch. de Délos, XII, F. Courby, Les temples d'Apollon, p. 8 et pl. 3.
[2] Cf. BCH, 66-67 (1942-1943), p. 336-338 ; 75 (1951), p. 130-131 ; 76 (1952), p. 245.
[3] Le tracé des fondations indique que le temple était périptère, avec pronaos et naos sans opisthodome. Il est probable qu'il comptait six colonnes en façade, et onze sur les longs côtés, cf. R. Martin, Sur quelques particularités du temple d'Asclèpios à Épidaure, dans BCH, 70 (1946), p. 352-368, particulièrement p. 353, n. 1.
[4] Il s'agit évidemment des blocs taillés sur leurs quatre faces ; le côté noir jointif, quand il y en a un, étant toujours en saillie, il faut tenir compte d'un nu fictif, parfois marqué par un chanfrein.
[5] La méthode appliquée en cette circonstance a été mise an point par l'architecte J. Cami. En voici le principe. Le développement des pieds et celui des centimètres étant linéaire, si sur un système de coordonnées orthogonales on trace en abcisses des centimètres, en ordonnées des pieds, des palmes et des dactyles, la courbe permettant de passer d'un système à l'autre sera une droite. Si inversement, ne connaissant pas la longueur d'un pied, on reproduit en abcisses, en centimètres, les longueurs dont on suppose qu'elles appartiennent à un système cohérent en pieds, et en ordonnées un système basé. sur une division de l'unité en quatre, les perpendiculaires élevées sur l'axe des abcisses coupent le système de division quaternaire selon un certain nombre de points. Pratiquement, pour éviter la dispersion, comme on connaît les dimensions extrêmes des pieds possibles, on trace à l'avance les deux lignes correspondant à ces dimensions extrêmes. Comme d'autre part la précision maximum est obtenue avec une droite de 45°, on choisit pour le système quaternaire une valeur correspondant à un pied de 0 m. 30 environ. Théoriquement, si les longueurs portées en abcisses sont des multiples exacts de pieds et de palmes, une série de points doit se former, sur une ligne passant par l'origine, et donnant la longueur du pied cherché. Pratiquement, quand on étudie le graphique, pour un monument donné, il s'avère qu'on peut construire plusieurs droites : il est alors indispensable de faire le développement de chacune, en établissant le tableau de toutes les valeurs en pieds et palmes, jusqu'à une certaine limite, pour vérifier celui qui correspondra avec le plus de précision au plus grand nombre de valeurs réelles, aussi bien dans les mesures courtes que clans les mesures longues. La seule vérification valable consistera à confronter le pied finalement choisi avec les mesures du bâtiment, particulièrement celles qui n'ont pas été employées pour son calcul, et surtout dans les grandes longueurs qui permettront peut-être d'ajouter une décimale ; pour ce faire, il est indispensable d'avoir une règle graduée selon cette unité de mesure. A Gortys, on a pu faire cette vérification aussi sur d'autres bâtiments, en particulier sur l'établissement thermal, où il semble qu'on ait retrouvé le pied tracé sur le stylobate du portique. Il est certain que les mesures obtenues doivent ne pas comporter de dactyles, au moins pour des dimensions de quelque importance ; car il est trop évident que si on en admettait l'usage dans ces cas on aboutirait à une solution avec à peu près n'importe quel pied. Dans le choix des mesures destinées à l'établissement du tableau, on doit tenir compte de deux principes : a) prendre les mesures d'éléments dont les dimensions ne correspondaient pas à quelque besoin fonctionnel précis, celles qui devaient être choisies arbitrairement, à l'intérieur d'une certaine limite, et pour lesquelles un souci de rationalité devait inviter à faire adopter un nombre entier de pieds et de palmes ; b) dans les mensurations antiques, comme dans les nôtres, il y avait nécessairement des erreurs ; on ne peut les éliminer qu'en établissant des moyennes.
[6] L'assise est conservée sur toute sa largeur au Nord et au Sud, mais sur un développement très réduit, et sans que des chanfreins en marquent la largeur théorique. A l'Est la largeur n'est pas complète.
[7] Les lettres renvoyent à la fig. 1.
[8] Cf. P. Zancani-Montuoro, U. Zanetti-Bianco, Heraion alla fore del Sele, I, L’architettura del tempio (F. Krauss), spécialement p. 84.
[9] Cf. ibid., p. 102 ; il s'agit d'un “ pied ionique ” court.
[10] Aux extrémités on a employé des blocs de 2 m. 38, soit pratiquement 2 pieds 3 palmes, pour la même raison qui à Gortys avait fait adopter en cet endroit des blocs plus étroits.
[11] Les irrégularités sont particulièrement importantes, mais se compensent d'une pierre à l'autre.
[12] Même le schéma de l'assise 3 pouvait être facilement réalisé avec un seul type de blocs, à condition qu'ils aient une longueur double de leur largeur : or, on en compte au moins trois types différents, et trois aussi pour l'assise 2.
[13] Cf. Expl. arch. de Délos, XII, F. Courby, Les temples d'Apollon, spécialement p. 110 et pl. XI.
[14] Ibid. p. 201 ; les valeurs du pied admises normalement à Délos sont de 0 m. 33 ou 0 m. 333 (cf. Expl. arch. de Délos, XX, F. Robert, Trois sanctuaires sur le rivage occidental, p. 59).
[15]Normalement, les imperfections se rattrapent d'un bloc au bloc voisin, de telle sorte que le bloc de rive et les deux blocs transversaux qui lui sont accolés forment un ensemble plus régulier que ses éléments. Le fait qu'ici les pierres n'ont que trois, ou même deux, faces jointives, laissait de toute manière aux ouvriers une plus grande liberté.
[16] Cf. Ch. Waldstein. The Argipe Heraeum, p. 117-120 et pl. XVI ; P. Amandry, Observations sur les monuments de l'Heraion d'Argos, dans Hesperia, 31, l952, p. 222-274.
[17] En fait les largeurs des blocs, comprises entre joints, varient de 0 m. 59 m. 0 m. 619, les longueurs, entre joints, de 1 m. 20 à 1 m. 235. Aux faces non jointives les blocs saillent très irrégulièrement, ce qui explique les mesures très différentes qu'on trouve, surtout pour le naos.
[18] Ch. Waldstein (l. l., p. 120) admet que le pied utilisé dans la construction du bâtiment était de 0 m. 326 ; mais cette valeur ne permet pas d'exprimer simplement les dimensions des fondations. On préférerait adopter un pied de 0 m. 308, auquel se réduiraient aisément les diverses mesures et moyennes. Des blocs de fondation du portique Sud, d'autres, qui constituent un mur de soutènement à l'Est (Amandry, l. l., p. 263 et 273), justifieraient aussi ce système de mesure. Si vraiment il ne s'applique pas a l'ensemble de la construction, on pourrait faire intervenir l'hypothèse de blocs apportés d'ailleurs (cf. ibid. p. 267).
[19] On retrouve cet arrangement dans les fondations isolées de la colonnade intérieure du grand portique, au sanctuaire du torrent de Gortys, et dans de très nombreux autres exemples.
[20] Ces variations assez fortes s'expliquent comme il a été dit p. 105 et ci-dessus n. 1.
[21] Cf. Ch. Dugas, Le sanctuaire d'Aléa Athéna à Tégée au IVe siècle, p. 128 et pl. III-V.
[22] Ibid. p. 59. Ce “ pied arcadien ” est de toute manière très proche de celui de Gortys, plus long que lui de 2 mm. 5 à peine.
[23] La publication de ce bâtiment, qui avait été très soigneusement préparée par M. Holleaux, n'a pu être faite, par suite d'un enchaînement malheureux de circonstances. Cette lacune sera prochainement comblée.
[24] Cf. Antioch on the Orontes, III, p. 33 et plan IX.
[25] Cf. Le Bas, Vogage archéologique en Grèce et en Asie Mineure, Architecture, Atlas, Péloponnèse, pl. 2. On y trouve des fondations constituées par des blocs transversaux accolés à des blocs de rive, ceux-ci ayant une longueur double de leur largeur ; mais si la largeur des blocs transversaux est bien égale à celle des blocs de rive, leur longueur n'est pas avec elle dans uni rapport simple. Cet arrangement est intermédiaire entre les cas b) et c) envisagés ci-dessus p. 109.
[26] Cf. E. Curtius, F. Adler, Olympia, I, pl. XXV.
[27] Dans cette construction, pour laquelle le pied devait être très proche de 0 m. 333 (renseignement dû à Mr G. Roux) les largeurs s'échelonnent, de l'extérieur à l'intérieur, progression suivante :

7 pieds = 3 largeurs de 2 P 1p 1d (à 1d près)
= 2 largeurs de 3P 2p.
5 pieds = 1 largeur de 5 P.
= 2 largeurs de 2 P 2p.
4 pieds = 1 largeur de 4 P.
= 2 largeurs de 2 P.
1 pied 1 palme pour les trois anneaux centraux. Pour le développement des circonférences, les dimensions sont chaque fois, soit égales, soit le double les unes des autres, si bien que les alternances de joints sont automatiquement réalisées.

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© Archéologie et systèmes d'information, UMR 7041 ArScAn. Hommage à René Ginouvès (en ligne), 2003 (consulté le ...) <www.mae.u-paris10.fr/ginouves/index.html>