Sommaire
Hommage
à R. Ginouvès
  Ouvrages
 

René Ginouvès
"Les palais" et "Le palais de Vergina"
extraits du chapitre 4 "Villes et sanctuaires de Macédoine", La Macédoine , p.84-88.

Images disponibles

Vergina, le Palais

Voir les images

Les palais

Qui dit royauté dit palais, forme architecturale plus ou moins oubliée depuis les temps anciens dans la Grèce du Sud. La Macédoine nous offre l'image de palais prestigieux, plus impressionnants certainement que ceux, bien connus, de Pergame, moins splendides, en revanche, que celui d'Alexandrie, si l'on en croit les descriptions qui nous sont parvenues. Il s'agit des palais de Vergina et Pella ; mais on ne peut oublier qu'un roi de Macédoine, Démétrios Poliorcète[1], fit élever en Thessalie, à Démétrias, un palais d'un type assez différent puisqu'il était directement fortifié alors que les deux autres étaient simplement protégés par l'enceinte de leur ville[2].


Le palais de Vergina

Il est maintenant acquis que le palais de Vergina est celui d’Aigéai, la première capitale de la Macédoine[3]. Il occupe une situation remarquable, à l'exacte limite entre la plaine, riche en cultures et en élevage, et les collines couvertes par la forêt méditerranéenne, territoire de la chasse (fig. 68, 69). Vers le nord, au-delà des dernières pentes où était installée la ville, il domine une vaste étendue plane où se déploie l'Haliacmon, sorti des gorges du Bermion quelques kilomètres seulement à l'ouest, et qui s'étend jusqu'aux hauteurs où s'élevait Pella et jusqu'à la mer.

Il semble bien que, au-dessus d'un mur de soutènement haut de plus de 6 m, une terrasse à portique bordant le côté septentrional de la construction surplombait directement cet immense paysage ; à l'inverse, on pouvait de partout apercevoir le palais, symbole majestueux de la grandeur royale[4].

Nous nous trouvons ici devant un type de construction exceptionnel dans le monde grec depuis que la royauté des temps anciens s'y est, avec la durée, transformée. Sa singularité s'exprime d'abord par ses dimensions; il s'agit, en effet, d'une maison, avec le plan traditionnel à cour intérieure, mais d'une maison à échelle grandiose.

Le bâtiment principal (fig. 70) occupait un rectangle de 104,50 m de long pour une profondeur à peine moindre 88,50 m. La cour centrale était un carré bordé par un péristyle intérieur (fig. 71) d'ampleur sans équivalent dans l'architecture grecque : l'espace libre au centre, d'environ 2 000 m2, était entouré par une colonnade à seize colonnes de chaque côté, dont la sobriété dorique devait donner à l'ensemble équilibre et grandeur ; devant leur stylobate passait un large caniveau de pierre, mais, autrement, tout l'espace semble avoir été laissé libre.

Ce péristyle (Fig. 68) était lui même bordé, sur les quatre côtés, par des pièces auxquelles il permettait d'accéder directement, constituant ainsi le couloir de distribution de l'ensemble, car ces pièces étaient sur une seule file au nord, à l'ouest et au sud ; à l'est, elles formaient trois files, dont seule l'intérieure était accessible par le portique.

C'est qu'en effet l'entrée du bâtiment se trouvait de ce côté est, au milieu de la façade - mais pas exactement, car la présence au nord du portique extérieur déjà évoqué faisait correspondre l'axe est-ouest du bâtiment non avec celui de l'entrée mais avec son mur nord. Accès monumental à tous égards, et d'abord parce qu'il comportait, entre l'extérieur et la cour intérieure, une séquence de trois pièces chacune de 10 m de large, correspondant aux trois files de salles qui font le côté est du bâtiment. Le premier vestibule (Pr 1) est profond de 7 m, comme le deuxième (Pr 2), le troisième (Pr 3) a 10 m, dimensions royales ; le passage entre le deuxième et le troisième comportait un gigantesque seuil de marbre, bloc monolithe de 8,50 m de long finement mouluré. L'ouverture était triple, avec la porte centrale plus ample que les autres, séparées par des piliers d'une élégance sévère combinant deux demi-colonnes ioniques.

Les compartiments allongés qui se développent de part et d'autre du deuxième vestibule (T et V) ont donné lieu à des interprétations diverses. Mais, en façade, une longue colonnade (X, U) occupait tout le côté, en continuité avec celle qui longeait le côté nord. Ce portique, avec un banc contre le mur de fond, pouvait recevoir les gardes ; un escalier, à son extrémité ouest, permettait de monter à l'étage.

Il semble, en effet, que le portique, dorique (avec encore des traces de couleur bleu foncé et rouge), en portait un second, d'ordre ionique : on aurait ainsi une superposition, bien connue dans l'architecture hellénistique avancée (comme au portique d'Attale à Athènes) et ensuite dans le monde romain, mais qui apparaîtrait ici pour la première fois. Sans doute existait-il à l'étage des fausses fenêtres, comme celles de la Grande Tombe de Leucadia[5], qui mettaient plus encore en valeur la façade, décor théâtral cher à l'architecture macédonienne.

Toujours dans cette aile est, mais cette fois donnant sur la cour, on trouve d'une part, à droite de l'entrée, deux grandes salles presque carrées de 10 m de côté (S et R) mais aussi, immédiatement à gauche, une rotonde (Th) prise dans un massif carré. Sanctuaire, salle du trône ou salle de banquet dont la forme ronde aurait facilité aux hommes, allongés sur leur lit de table, le jeu du cottabe[6], elle était peut-être tout cela à la fois, et on y a découvert une inscription dédiée à Héraclès Patrôos, le héros ancêtre mythique de la maison royale.

Les pièces de la rangée sud sont certainement les plus impressionnantes par leur ordonnance. Le schéma est ici parfaitement symétrique (Manolis Andronicos a parlé de “suite royale” avec, donnant sur le couloir et donc vers le nord, aux deux extrémités, une pièce carrée isolée (D et H) et, au centre, un ensemble de trois pièces, dont les deux latérales (E et G) s'ouvraient seulement sur la centrale (F), (fig. 71-73). Celle-ci communiquait avec le portique par une ample baie garnie de trois piliers à deux demi-colonnes, particulièrement élégants ; les pièces latérales E et G avaient un sol de mosaïque, dont celle de l'est, seule bien conservée, est d'une grande valeur artistique[7]. Le long des murs court une bande large de 1,20 m, légèrement surélevée et couverte d'un mortier rouge, destinée aux lits de table : il s'agissait donc bien ici chaque fois d'un andrôn, la salle réservée aux hommes pour leurs banquets.

Ce qui est étonnant, c'est qu'on rencontre dans l'aile ouest trois autres salles à peu près carrées du même type (M 1, M 2, M 3), avec, cette fois, un sol fait de plaquettes de marbre et, tout autour, la bande surélevée garnie de mosaïque de galets : or, leurs dimensions sont considérables, 16,74 x 17,66 m, soit pour chacune une surface d'environ 300 m2, ce qui est tout à fait exceptionnel pour une salle de banquet. Autre sujet d'admiration : ces salles étaient couvertes (on a retrouvé en place la couche de tuiles qui étaient tombées) et, pourtant, aucune trace de support intermédiaire n'est décelable, preuve que les charpentiers macédoniens étaient capables de réaliser des toitures d'une étonnante hardiesse.

L'aile nord, où la colline descend vers la plaine, a malheureusement beaucoup souffert. On pense qu'elle comportait aussi, en plus de couloirs donnant accès au portique extérieur, quatre pièces à peu près carrées (N 1-N 4), de dimensions plus modestes mais néanmoins impressionnantes (10,55 x 10,85 m).

Ainsi, le palais paraît avoir été un ensemble de salles de réunion aux multiples fonctions, destinées aux réceptions saisonnières du souverain[8] ; encore faut-il tenir compte de l'existence d'un étage, tout au moins sur l'aile est. D'abord attribué à Antigone Gonatas (276-239), l'édifice est maintenant daté plus sûrement, en particulier par Manolis Andronicos, de la fin du IVe siècle.

Le palais était complété, à l'ouest, par un second bâtiment, de moindre dimension, mais comportant, lui aussi, une grande cour à quatre portiques avec neuf colonnes de chaque côté, bordée de pièces au nord et à l'ouest. La qualité n'est pas celle du grand palais et l'état de la ruine ne permet guère que des hypothèses. Comme à Pella, il s'agit sans doute ici du système couramment rencontré dans le monde oriental : un palais s'ajoute à un autre, au gré des circonstances. Or, l'inscription de la tholos, dans le bâtiment majeur, prouve que celui-ci a été utilisé, en tout cas, jusqu'au règne de Persée[9] ; on voit mal pourquoi on aurait construit plus tardivement, à côté, un petit palais de second ordre. Cela s'explique, en revanche, si cet édifice, plus simple, est le plus ancien, conservé par fidélité au passé.


[1] Cf. édition papier de l'ouvrage p. 26.
[2] Cf. LAUTER 1987, p. 347 et note 10, avec bibliographie.
[3] Cf., pour la description des ruines, d’abord HEUWEY, DAUMET 1876 ; pour les travaux récents, RHOMAIOS 1954 ; ANDRONIKOS, MAKARONAS, MOUTSOPOULOS, BAKALAKIS 1961 ; ANDRONIKOS 1964 ; et, surtout, ANDRONIKOS 1984, p. 38-46. Le plan restitué présenté ici est dû à J. TRAVLOS ; nous utilisons dans notre texte les lettres qui y désignent les salles.
[4] Les restes du bâtiment permettent d’en restituer la couverture de tuiles et même les volumes d’ensemble, cf. PANDERMALIS 1987.
[5] Cf. PANDERMALIS 1976. Pour la tombe, cf. infra, p. 180.
[6] Cf. MILLER 1972. Il s’agit d’un jeu d’adresse consistant à envoyer dans un récipient le contenu d’une coupe.
[7] Cf. infra, p. 117.
[8] Cf. LAUTER 1987, p. 345-346, qui suppose une hiérarchie des salles correspondant à celle des courtisans.
[9] On a, en effet, constaté qu’elle comportait une dédicace de ce roi, qui par la suite a été rasurée, cf. HATZOPOULOS 1988.

Accès à la bibliographie développée complète

Retour à la présentation de l'ouvrage Retour à la liste des extraits d'ouvrages en ligne Voir les images

© Archéologie et systèmes d'information, UMR 7041 ArScAn. Hommage à René Ginouvès (en ligne), 2003 (consulté le ...) <www.mae.u-paris10.fr/ginouves/index.html>