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Hommage
à R. Ginouvès
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René GINOUVÈS
"La colonne et la péristasis"
in : Architecture et poésie, Mélanges offerts à Georges Roux,
Lyon, 1988, p.13-17.

Images apportées par notre site (texte originel non illustré).
Exemples égyptiens

Deir El Bahari
Dendera
Karnak
Louxor
Exemples de papyri
Philae
Saqqara
Exemples grecs
Athènes, Erechteion
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Peut-être Georges Roux voudra-t-il bien accepter, en souvenir de nos “moments architecturaux” dans la Grèce de notre jeunesse, ces quelques considérations, sans notes ni références pour une fois, sur un élément fondamental de cette architecture grecque, la colonne, plus spécialement dans son emploi pour la péristasis du temple, et dans ses relations avec la colonne de l'architecture égyptienne. Que cette dernière, en effet, ait apporté un modèle à certaines au moins des formes qui se sont ensuite développées en terre grecque ne semble guère niable : il suffit de penser, pour l'ordre dorique, au “ proto-dorique ” égyptien, tel qu'il s'exprime par exemple magnifiquement au temple d'Hatchepsout à Deir-el-Bahari dans les débuts du XVe siècle avant notre ère ; ou, pour le chapiteau du Trésor de Marseille à Delphes (sans même évoquer ses successeurs hellénistiques), au chapiteau palmiforme déjà parfaitement au point dès la Ve dynastie; ou, pour le calathos du chapiteau corinthien, au volume du chapiteau campaniforme. Et d'un autre côté, on fait parfois allusion à des temples “ périptères ” égyptiens, dont on pourrait ainsi penser qu'ils sont à l'origine du péristyle grec.

Pourtant, il est remarquable que l'architecture égyptienne n'ait employé qu'exceptionnellement la colonnade, en extérieur, autour d'un temple ou d'un autre type de bâtiment, alors qu'en Grèce cet arrangement, qui semble remonter aux temps les plus lointains, ceux de l'architecture en bois du VIIIe siècle en tout cas, y est resté une des constantes majeures jusqu'aux dernières réalisations de l'époque romaine. Or cette composition, considérée à l'échelle de l'architecture mondiale, n'y apparaît que très rarement : la Madeleine à Paris s'inspire directement, dans son académisme triomphant, de l'Antiquité classique; et c'est parce qu'il travaillait à Athènes qu'un architecte contemporain a entouré de piliers légers l'ambassade de son pays, retournant en quelque sorte comme un gant la structure du “ mur rideau ” qui ici passe derrière la colonnade. L'Egypte ancienne ne fait pas exception : elle a connu très vite l'arrangement prostyle (et même avec colonnes engagées) ; elle a aimé le péristyle intérieur, dont la colonnade majeure, au fond de la cour, parfois surélevée, peut ainsi prendre l'apparence d'une colonnade antérieure, dont la valeur plastique rappelle celle des lignes de supports qui ferment à l'arrière les trois cours-terrasses d'Hatchepsout à Deir-el-Bahari; il est vrai que, sur ce même site, au temple de Mentouhotep I, si le même rôle de colonnade-façade est joué à l'extrême fin du IIIe millénaire par la double série de piliers carrés qui supporte la grande terrasse, l'enceinte de la pyramide est, sur la terrasse, entourée par un grand déambulatoire en pi de deux rangées de supports hexagonaux, qui, vu de l'Est, apparaît comme un périptère diptère. Mais les “ périptères ” que l'on mentionne en général pour l'architecture égyptienne sont des constructions où les piliers, portés sur des murs bahuts, réalisent ce qui souvent ressemble plutôt à un mur percé de baies : ainsi à Karnak la “ chapelle blanche ”, “reposoir” ou “ kiosque ” de Sésostris Ier, datant du XXe siècle avant notre ère, serait dans la terminologie de l'architecture grecque plutôt un monoptère qu'un périptère, et surtout le jeu des ouvertures, sur ses quatre côtés, évoque un mur percé de portes et de fenêtres plutôt qu'une composition de soutiens isolés ; la même impression se dégage des deux longs côtés du temple des Thoutmosis (I, II et III), dit souvent le “ Petit temple ”, à Médinet Habou, cette fois des XVIe et XVe siècles: il s'agit bien ici de galeries extérieures longeant une cella, mais le mur bahut est surmonté de larges ouvertures qui apparaissent autant comme des fenêtres que comme des espaces entre piliers (d'ailleurs irrégulièrement espacés). Quant au mammisi de Philae, construit et décoré entre Ptolémée VIII Evergète II et Tibère, son ordonnance périptère est évidemment influencée par le monde grec ; il en est de même, sur le même site, pour le “ pavillon ” ou “ kiosque ” de Trajan, dont les colonnes, bien indépendantes comme celles d'un temple grec, sont reliées par un mur écran et portaient un toit cintré en bois (il s'agit d'ailleurs ici encore d'un monoptère plutôt que d'un périptère): il en est de même, encore, pour le mammisi de Dendérah, un vrai périptère cette fois (au moins sur trois côtés ... ) avec colonnes entre piliers d'angle, mais à une date qui le rattache directement à la tradition grecque. On se trouve ainsi conduit à considérer l'agencement périptère comme typiquement hellénique. Ce qui ne veut pas dire qu'on doive accepter sans nuances la thèse qui oppose la construction grecque, qui serait essentiellement extravertie, à d'autres, qui seraient essentiellement intéressées par le traitement des espaces intérieurs, comme l'architecture romaine. Car le monde grec aussi a porté une attention considérable à ces espaces intérieurs, précisément en y faisant jouer la colonnade: il suffit pour s'en convaincre de regarder, depuis la porte d'entrée, le naos d'Apollon à Bassae-Phigalie, ou d'imaginer l'intérieur du Parthénon, et de tant de constructions du IVe siècle et de l'époque hellénistique aux parois animées de colonnes engagées et de pilastres. Mais on ne peut manquer de s'étonner de l'insistance que met l'architecte grec à entourer ses constructions religieuses essentiellement mais aussi d'autres destinations- par une colonnade, indépendante ou plaquée ou simulée, dont on a l'impression que, sans elle, le bâtiment perdrait une dimension essentielle de son apparence et de son existence.

Cette impression, que nous ressentons comme physiquement devant le temple grec, ne serait-elle pas liée à ce que représentait en Grèce la colonne ? On peut imaginer assez facilement ce qu'elle représentait dans le monde égyptien. Là, elle reste toujours, dans son essence, un élément végétal, une sorte de doublet de l'arbre, ou de la plante, tandis qu'en Grèce les formes du soutien de bois très vite s'intellectualisent et accèdent à un statut humanisé. Certes, il ne manque pas dans l'architecture égyptienne d'éléments portants transposés eux aussi dans un esprit anthropomorphique; ainsi le pilier osiriaque, où la figure “ humaine ”, dans sa gaine funéraire ou éventuellement avec l'allure d'un vivant, s'appuie contre le pilier, sans participer directement à sa fonction portante; ou encore la colonne hathorique, dont le cube du chapiteau s'orne d'une tête d'Hathor ; même, le pilier Djed a pu être interprété comme une colonne vertébrale, encore qu'il semble bien plutôt, fondamentalement, un arbre ou un pieu; et, à l'inverse, c'est un arbre qui fait en quelque sorte la colonne vertébrale d'Isis dans une représentation de l'hypogée de Thoutmosis 111, à la Vallée des Rois, avec un sein et un bras qui soulignent son rôle de nourrice du roi. De fait, la colonne égyptienne est essentiellement la transposition d'un élément végétal, tronc d'arbre ou faisceau de tiges, par le calice de feuilles qui l'entoure à la base (ce motif est de règle pour la colonne papyriforme, et c'est probablement à Alexandrie qu'il s'est combiné avec l'élément grec qu'est la feuille d'acanthe pour donner la “ base d'acanthe ” si répandue dans les zones et sur des sites, - la Tripolitaine, la Syrie du Sud et la Palestine-, où l'alexandrinisme a pu la diffuser) ; par la forme et parfois le décor de son fût, soit rond, soit fasciculé et groupant des tiges circulaires ou à nervures, souvent couvert de motifs végétaux ; par son chapiteau, immédiatement au-dessus des liens horizontaux censés maintenir ensemble les tiges (et dont on a un souvenir probable dans les filets et les annelets du chapiteau dorique), qui figure soit un. bouton, soit une fleur épanouie de lotus, ou de papyrus, ou le jaillissement de palmes ; par ses proportions enfin, qui sont celles de l'arbre, plus ou moins élancé, mais qui peuvent être aussi celles de la botte de roseaux, avec son extrême gracilité ; et l'étonnante sveltesse des soutiens engagés qui apparaissent à Saqqarah, vers les débuts du XXVIIe siècle avant notre ère, sur les façades de Djéser, trouve comme un écho, en pleine période alexandrine, dans la tente de cérémonie de Ptolémée 11, dont nous savons par le fameux texte d'Athénée que les colonnes de bois étaient hautes de cinquante coudées, soit d'environ vingt-cinq mètres, et qu'elles figuraient des palmiers, ou des thyrses. Ainsi la colonne égyptienne est la fossilisation complète de formes végétales, cohérente de la base jusqu'au chapiteau malgré les éléments surajoutés qu'elle peut recevoir. Dès lors, l’architecte ne l'utilise normalement pas en péristasis, où elle n'aurait pas grande signification; mais le foisonnement végétal de salles hypostyles, où les fleurs des chapiteaux, fermées dans la pénombre, s'ouvrent largement dans la lumière du lanterneau axial comme au grand sanctuaire d'Amon à Karnak, répond à la signification fondamentale du temple : lorsque, après la crue, les îlots de boue émergent des eaux du Nil, bientôt couverts par le grouillement de plantes et de la vie animale dont, chez nous, quelques portions de la Camargue peuvent encore donner une idée, c'est un recommencement de la création du monde, quand la terre surgit au dessus de l'étendue des eaux; le temple, ainsi, réalise la butte originelle et, sous ses plafonds constellés d'étoiles, la forêt des colonnes végétales exprime le jaillissement de la nature et de la vie ; dès lors, à travers sa signification cosmogonique, le temple maintient l'ordre du monde. Il n'est pas une maison du Dieu, comme en Grèce, ou plutôt il est sa maison, mais en tant qu'organisateur et garant de l'Univers; il constitue une image organisée du monde, mieux, son double parfait, où la fécondité et la vie toujours recommencée de la terre s'expriment et se perpétuent à travers l'éternité minérale de formes directement empruntées à la végétation.

Telle n'est pas la valeur vécue de la colonne grecque, même si sa dérivation à partir de la construction en bois est évidente; et une forme comme celle de la “ colonne végétale ” de Delphes, au tout début du IVe siècle, de toute manière exceptionnelle, n'a pas de fonction proprement architecturale, et pourrait de quelque manière se rattacher aux côtes sud de la Méditerranée. Pour expliquer l'étonnante insistance que met l'architecte grec à entourer son temple d'une péristasis, on peut évidemment penser à des fonctions pratiques, éventuellement fossilisées : lorsque la construction était réalisée en briques crues ou en pisé, même sur un socle de pierres, le portique extérieur la protégeait efficacement contre le ruissellement des eaux de pluie ; et, quand le bâtiment s'est pétrifié, éventuellement cristallisé en marbre pentélique, la colonnade continue à offrir aux fidèles ombre et fraîcheur, et un abri contre la pluie; mais ces fonctions ne peuvent être tenues pour essentielles. On est davantage tenté par une justification qui serait d'ordre esthétique: car ce bâtiment qui contenait la statue du dieu, donc qui était la maison du dieu, devait se singulariser par un décor d'une qualité exceptionnelle, décor sculpté certes, celui des métopes, de la frise, des frontons, mais aussi qualité purement architecturale : or, parmi les diverses solutions imaginées pour animer un mur (qu'on songe à celles qu'a mises au point l'architecture de briques, crues ou cuites), l'une des plus brillantes consiste effectivement à le doubler à l'avant par une colonnade, derrière laquelle il finira éventuellement par se dissoudre, si la polychromie du bâtiment le couvre d'une teinte foncée où vont se noyer les ombres des soutiens verticaux, laissés eux à leur couleur naturelle, qui se détachent sur ce fond comme les formes humaines dans la céramique attique à figures rouges, simplement reliés par les grandes horizontales, de couleur naturelle également, de la crépis et de l'architrave ; et il n'est pas besoin d'énumérer ici les procédés par lesquels l'architecte grec est vite arrivé à faire de la colonne, et de la colonnade, un élément d'une beauté exceptionnelle -formes, proportions, traitement de la lumière-, si bien que, même sans qu'interviennent les esprits du second Faust, “ der Säulenschaft, auch die Triglyphe klingt, Ich glaube gar, der ganze Tempel singt”. Mais peut-on s'arrêter à cette justification purement esthétique, en admettant que l'architecture grecque a perpétué la péristasis simplement pour son émouvante beauté ? Toute tentative pour aller plus loin dans l'explication dépend évidemment d'impressions et d'intuitions personnelles, et ne peut être ainsi qu'un jeu dont on ne sait s'il a la moindre chance de retrouver le vécu antique ; pourtant, un certain nombre de rencontres paraissent significatives.

Le Cantique des Colonnes de Paul Valéry ne se contente pas de personnifier les colonnes, et de les faire chanter (une musique très éloignée de celle de Goethe) : il s'agit d'un cantique, qui implique un sens religieux, et l'idée de répétition, d'éléments mélodieux qui reviennent comme les litanies où Giono reconnaît “ le déroulement sans fin d'une chaîne de noria entre le ciel et la terre ”, lorsque le Hussard, descendu de son toit pour la nuit des bois de Manosque, songe “ aux anges qui montent et descendent les échelles de Jacob ”. Mais la colonne grecque ne monte pas vers le ciel, pas plus qu'elle ne descend vers la terre, immobilisée qu'elle est par l'admirable équilibre de tensions que révèlent l'entasis du fût, le profil de l'échine dorique. C'est pourquoi l'image de la procession ne paraît guère, non plus, convenable, alors qu'elle s'applique à la colonnade d'une cathédrale, qui appelle vers l'avant, en même temps que vers le haut : la colonnade grecque est arrêtée, et le temple parfaitement immobile. Mais, de toutes les images que nous venons d'évoquer, une constante se dégage : c'est que la colonne y est assimilée à une figure humaine.

La colonne grecque en effet semble bien constituer une transposition non de l'arbre, comme la colonne égyptienne, mais de l'homme. Sans qu'il soit besoin d'évoquer les créations exceptionnelles que sont la colonne-statue, -la Caryatide, ou l'Atlante-, et la statue-colonne, -l'Héra de Chéramyès posée sur sa base ronde-, le vocabulaire architectural en témoigne, qui fait du chapiteau sa tête, ou même tout simplement v (et au Bas Empire,), reliée au fût par un cou, , tandis que le fût est son (en tout cas chez Callixène de Rhodes); en témoignent surtout les comparaisons de Vitruve, qui assimile les proportions de la colonne dorique au corps masculin, celles de la colonne ionique au corps féminin, qui, même, reconnaît dans les volutes du chapiteau ionique des boucles de chevelure, dans les cannelures du fût “ stolarum rugas matronali more ”, dans la base comme une chaussure. Les Grecs d'ailleurs n'avaient-ils pas gardé le souvenir (et la pratique, jusqu'à une époque tardive) de leurs représentations “ aniconiques ” de dieux, figurés par (présents dans) une colonne ou un pilier, Zeus Téleios d'après Pausanias, mais aussi Artémis à Sicyone, Apollon à Delphes d'après un poète du Vlle siècle cité par Clément d'Alexandrie ? N. Yalouris a même pu soutenir que, dans l'axe du naos de Bassae-Phigalie, la colonne isolée couronnée par un chapiteau corinthien (le seul du bâtiment, à ce qu'il semble maintenant) serait une image d'Apollon Agyieus. Mais quand, au cœur du temple, la statue divine s'est humanisée, les colonnes, à la péristasis, pressent autour d'elle leur évocation spiritualisée de l'humanité, le chœur de ces “ incorruptibles sœurs, mi-brûlantes mi-fraîches ”[1], de ces “ servantes sans genoux, sourir es sans figures ”[2] qu'écoutait: Paul Valéry, un chœur de moins en moins écrasé, avec l'avancement du temps, de plus en plus tendu sous le poids du monde mythique, tel qu'il s'exprime, cette fois sur le mode figuré, dans les métopes, la frise, les frontons où les dieux apparaissent, non plus au niveau des hommes comme souvent dans le monde oriental, mais portés dans le ciel intelligible ; et c'est, sous l'agitation du mythe, avec ses dieux et ses héros si humains dans la violence de leurs passions, une image de la rationalité de l'homme, toujours le même dans une égalité qui fait à la fois son humilité et sa grandeur; cette calme présence, gonflée de vie par le jeu des forces équilibrées, purifiée par le jeu des rapports mathématiques, exprime une certaine idée de l'homme qui lui accorde un statut quasi divin.


[1] L’adjectif “ incorruptible ”, qui ne convient que pour une matière sans vie, est nié par l’antithèse "brûlante/fraîche", valable certes pour le marbre mais qui ici évoque surtout le Romancero Gitán de Garcia Lorca (la casada infiel), "la mitad llen(a) de lumbre, la mitad llen(a) de frio".
[2] Les "servantes" de l’Erechtheion, elles, avancent un genou, chaque fois du côté intérieur de la tribune, dont elles se gardent bien ainsi de briser la verticale angulaire.

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© Archéologie et systèmes d'information, UMR 7041 ArScAn. Hommage à René Ginouvès (en ligne), 2003 (consulté le ...) <www.mae.u-paris10.fr/ginouves/index.html>