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Hommage
à R. Ginouvès
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R. Ginouvès et P. Courbin
"La rotonde souterraine de Gortys"
Comptes Rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles-lettres 1952, p. 56-63.

Images apportées par notre site (texte originel non illustré).
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Les fouilles conduites à Gortys en juillet 1951 ont mis au jour un édifice souterrain important, tant à cause de la singularité de son plan et de son état de conservation que de sa situation dans un sanctuaire célèbre d'Asclépios. Il s'agit d'une vaste rotonde, creusée de neuf niches dont chacune contient une baignoire. L'édifice (fig.1) construit en gros blocs de poros est situé à environ 5 mètres au Sud du temple du dieu ; ses assises les plus élevées se trouvaient à près de 3 mètres en dessous du sol actuel. La circonférence est presque parfaite.

L'état de conservation du monument est très satisfaisant : sur les neuf niches cinq sont entières ; pour les trois autres (7, 8, 9 sur le plan) seule manque la voûte qui les recouvrait : les pierres ont été emportées, pour être réemployées à d'autres usages. Cette destruction, commencée par le Nord-Est, n'a fort heureusement pas été poursuivie : au moins nous permet-elle d'étudier plus commodément les détails de l'agencement des blocs. Dès l'antiquité d'ailleurs l'édifice avait subi des réparations et remaniements.

On ne saurait toutefois croire qu'on possède l'élévation entière du bâtiment : la moulure de couronnement, n'est pas à plus de 1 m. 40 au-dessus du sol, ce qui est insuffisant. Si maintenant on étudie l'assise supérieure du mur on constate que les pierres intérieures, – celles dont le dessous, creusé, constitue la voûte de la niche, – présentent une face supérieure stuquée : on peut admettre qu'elles formaient une vaste étagère, bien à portée de la main, où les fidèles pouvaient déposer leurs vêtements ou quelques objets personnels, avant d'entrer dans le bain. Mais l'assise supérieure des blocs extérieurs, elle, n'est pas stuquée ; de plus, elle est légèrement plus basse que l'assise intérieure. Or, on a retrouvé, dans cette région des “ Propylées ” où de très nombreux blocs antiques avaient été remployés, deux gros blocs de calcaire gris, brisés, appartenant certainement à un monument circulaire, d'assez grandes dimensions. Le calcul dira s'il convient vraiment de les placer au-dessus de l'assise extérieure de la rotonde, comme les apparences y invitent dès l'abord.

Les niches ne formaient pas une file continue: une première niche est isolée, au Sud. Puis vient le petit escalier dont trois marches sont conservées, puis une série de neuf niches juxtaposées. Dans la niche isolée, deux piédroits à parements extérieurs verticaux et parements intérieurs obliques soutiennent une pierre dont la partie inférieure est creusée de manière à former une voûte en berceau à arc très surbaissé. Dans la série continue, chaque piédroit, dont les parements sont obliques, soutient les extrémités des dalles de couverture des dalles qu'il sépare. De plus, les parements antérieurs des piédroits sont eux aussi pour la plupart obliques, – la partie supérieure en retrait sur la partie inférieure, à la fois pour des convenances esthétiques et pour des raisons d'ordre pratique : ces piédroits deviennent des contreforts qui peuvent recevoir la poussée des terres extérieures. Quant à l'inclinaison des parois latérales, elle s'explique par la nécessité de réserver le plus d'espace possible à la partie inférieure tout en rendant une plus grande épaisseur à la pierre dès que l'étroitesse plus grande des épaules le permettait ; probablement par suite des habitudes helléniques (qu'on songe à l'inclinaison des montants de porte, etc.). Par la même occasion, on réduisait la portée de la plaque de couverture. En tout cas, la ligne des montants, harmonieusement raccordée avec celle de la voûte, forme une figure qui n'est pas sans rappeler celle de l'avancée des baignoires dans le plan horizontal, de même que la légère inclinaison des montants, d'avant en arrière, accompagne fort bien la douce pente du rebord des baignoires.

Le fond des niches est constitué par l'assise extérieure du bâtiment. A la partie supérieure on a réservé une petite niche, où le baigneur pouvait déposer quelques objets, éponge ou lubrifiant par exemple. Cette “ étagère ” ne présente que des lignes rectilignes : le fond s'incline en avant pour venir rejoindre le fond de la grande niche, très près de sa partie supérieure (cf. la coupe).

L'unité esthétique entre les différentes niches est réalisée par une mouluration qui court à la partie supérieure de la construction – elle se compose essentiellement d'un talon de profil assez gras.

Chacune des neuf baignoires est en partie encastrée dans sa niche, en partie débordante sur la mosaïque centrale. Elle se compose d'un bassin de faible profondeur, comprenant un siège à l'arrière et une cuvette à la partie antérieure. Les dimensions sont telles que le baigneur pouvait s'allonger : assis sur le petit siège, adossé à la paroi, ayant à portée de la main, derrière ses épaules, la petite étagère, il devait replier légèrement ses jambes, de manière à mettre ses pieds soit devant le siège, soit même dans la petite cuvette. Le rebord antérieur étant très bas, l'eau atteignait à peine le niveau du siège : le malade devait donc prendre l'eau avec ses mains ou avec une éponge, pour la répandre ensuite sur son corps.

La partie centrale du bâtiment est recouverte par une mosaïque de petits cailloux blancs et gris-bleu. Mais ce pavement relativement fragile a dû être endommagé de bonne heure, si bien qu'une réfection a été nécessaire. C'est ainsi que toute la zone périphérique est pavée de petits fragments de tuile, plus ou moins triangulaires, noyés dans du ciment.

La rotonde souterraine de Gortys constituait probablement l'élément le plus curieux et le plus spectaculaire d'un ensemble.

A l'Est, elle donnait par sa porte (A sur le plan) dans une “ pièce ” mosaïquée ; il ne reste actuellement qu'une portion du mur sud, en assises de poros stuqué. On a recueilli aussi des fragments de stuc mouluré : peut-être proviennent-ils de la partie supérieure des murs, ou encore du plafond... Le grand mur atteint déjà une longueur de 5 mètres, et on a dégagé plus de 5 mètres carrés de mosaïque bleue et blanche. La pièce s'étendait certainement au Nord : en effet une petite rigole est ménagée dans la mosaïque de la porte A, de manière à drainer les eaux usées de la rotonde (eaux répandues lors du remplissage ou du vidage des baignoires, ou eaux de lavage du pavement de la salle).

De plus, il semble bien que le plan de la rotonde ait comporté une proéminence rectangulaire, dans la partie sud-est: sa paroi Est faisait retour, au Sud, à partir du mur en poros cité ci-dessus. Derrière la niche I, d'autre part, une pierre en sifflet attend une pierre mâle, orientée Nord-Sud. C'est dans ce réduit qu'a été découvert un “ chenal ” aux parois de brique, où se trouvait en particulier une brique marquée . Ce chenal a une profondeur de 0 m. 72, – exactement la profondeur du puits de décantation d'un hydragogue carré découvert et qui a été suivi.

D'un autre côté, l'escalier D semble bien conduire, autant qu'on puisse en juger, non pas seulement à l'extérieur de la rotonde, mais dans un bâtiment dont on aurait le mur nord, tangent à la rotonde par la niche I, et le retour ouest (refait assez tardivement, car l'assise unique de poros repose sur une murette de petits moellons) dans le sondage 27 pour une part, dans le sondage 29, pour une autre : précisément il semble qu'on aperçoive déjà dans le mur ouest-est l'emplacement d'une porte E, qui aurait mis la rotonde en communication directe avec cet autre bâtiment : s'agirait-il du triclinion ou de la stoa mentionnés dans l'inscription de Philotas ? La date assez tardive de la construction, qui comporte des remplois, ne le contredirait pas.

Enfin, vers l'Ouest, les pierres supérieures de l'assise extérieure de la rotonde comportent des anathyroses, et il semble qu'un dallage devait venir s'y appuyer.

Ainsi la rotonde souterraine n'occupait-elle que le centre de tout un complexe d'édifices, dont tout le reste est à dégager.

Les fouilles permettront de situer chronologiquement la rotonde par rapport aux autres bâtiments du sanctuaire. On peut aussi essayer de la dater en elle-même, encore qu'elle ait dû être utilisée pendant un long espace de temps. Les réfections successives en témoigneraient suffisamment, celles des stucs, des niches et baignoires, des mosaïques, et du mur qui complétait le cercle de la rotonde.

On peut déjà distinguer au moins trois états dans l'histoire de l'édifice, mais les éléments de datation demandent encore à être interprétés avec prudence. Les monnaies pourront apporter des renseignements précieux, quand elles auront été lues. En effet, dans le fond brisé d'une des cuvettes de terre cuite, on avait dissimulé un petit trésor, composé d'une bague en bronze et d'une vingtaine de piécettes ; elles pourront donner un terminus ante quem, pour la mise en service du bain. Les trouvailles de céramique n'ont pas été très importantes ni très cohérentes, l'édifice ayant été remblayé et recouvert par une habitation byzantine, à ce qu'il semble. La tuile estampillée trouvée dans le chenal date de la deuxième moitié du IIIe siècle ; la céramique commune, dans l'ensemble, de la deuxième moitié du IIe siècle. Rien dans la technique (stucs ou pavement) ne semble s'opposer à une date assez haute dans la période hellénistique. Le type des baignoires permettra peut-être de confirmer ces indications : en effet, elles s'apparentent au type, bien connu à l'époque hellénistique, des baignoires en “ sabot ”, où l'on ne pouvait s'allonger. Celles d'Olynthe sont datées par la destruction de la ville de la première moitié du IVe siècle, semble-t-il ; mais elles sont un peu plus sommaires que celles qui nous intéressent : si elles comportent une cuvette terminale, elles n'ont pas le petit siège arrière. Au contraire, on connaît un type tout à fait semblable à Caulonia, en Sicile, dans des maisons de la pleine époque hellénistique. On retrouve des exemplaires comparables à Théra, dans la Mycènes reconstruite à l'époque hellénistique, à Priène, à Girgenti, à Sélinonte, à Égine, à Érétrie, à Némée, à Pergame, à Délos, ici et là dans l'Égypte ptolémaïque. D’une étude attentive de ces documents il ressortira, semble-t-il, qu'on peut situer la rotonde de Gortys, dans son ensemble, vers la deuxième moitié du IIIe siècle ou la première moitié du IIe. En tout cas, le caractère relativement rudimentaire de l'installation hydraulique témoigne d'une construction pré-romaine : on devait apporter l'eau dans les baignoires avec des récipients, et ensuite les vider en puisant à l'intérieur, jusqu'à ce que les dernières gouttes liquides se soient rassemblées dans la cuvette, qu'il devait être facile de vider alors avec un instrument approprié, de la forme d'une écope. Aucune trace ni de tuyaux d'adduction d'eau, ni de conduits d'évacuation.

Ce qui est le plus remarquable dans le bâtiment de Gortys, c'est évidemment le groupement de ces nombreuses baignoires. Ici on a peu de rapprochements ; à Colophon-Nord, les fouilles de l'école américaine ont mis au jour une salle où étaient rangées côte à côte plusieurs baignoires de terre cuite. Surtout il faudra reprendre l'étude d'un bâtiment très curieux d’Oeniadae, que les fouilleurs ont mal compris ; le rapprochement d'éléments trouvés à Olynthe et du monument de Gortys doit permettre de donner une interprétation satisfaisante : il s'agit de deux salles circulaires où des baignoires de terre cuite étaient rangées en cercle. Encore faut-il noter que cet édifice, qui est extrêmement mal conservé, ne présentait pas de caractère monumental. Et surtout, l'importance de la construction gortysienne tient au fait qu'elle se trouve à deux pas d'un grand temple, au milieu d'un sanctuaire d'Asclépios. Elle valorise les indications déjà fournies par le loutron du sanctuaire sur l'Acropole, si proche à bien des égards pour la technique (stucs, pavements sont identiques), mais de plan beaucoup moins complexe. Elle éclaire surtout certains aspects des rites de la guérison asclépieienne : l'importance de l'eau dans le culte du dieu guérisseur, qui ressortait déjà des études récentes et apparaît encore plus évidente. Il semble même que cette rotonde marque une étape importante dans le développement des cultes hydrothérapiques : celui où la guérison cesse d'être obtenue par des moyens purement magiques, mais s'appuie sur des techniques essentiellement médicales : un texte de Cicéron sur les vertus des eaux du Gortynios est révélatif à cet égard.

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© Archéologie et systèmes d'information, UMR 7041 ArScAn. Hommage à René Ginouvès (en ligne), 2003 (consulté le ...) <www.mae.u-paris10.fr/ginouves/index.html>