ICAR: une base de données pour les scènes figurées de l'Italie préromaine

par Natacha Lubtchansky (Université de Tours et UMR 7041) - Annick Fenet (UMR 7041-Nanterre) - Sylvain Mottet (Université de Paris V)

 

Introduction :

ICAR (IConographie-ARchéologie) est une base de données informatisée des scènes figurées de l’art étrusque et italique, diffusée gratuitement sur Internet. Son nom indique qu’il s’agit d’un programme d’étude iconographique qui tient compte du contexte archéologique des images. L’envergure de la base est immense, mais elle a aussi sa propre cohérence qui repose sur une unité géographique et chronologique : toutes les scènes envisagées dans la base proviennent de l’Italie et sont datées d’avant l’époque romaine, c’est-à-dire du VIIIe siècle avant J.-C. jusqu’au début de l’époque hellénistique [1] . L’objectif est comparatiste : la base doit permettre de comparer des scènes d’époques différentes et élaborées dans des cultures différentes [2] . Devant l’ampleur de la tâche, il est nécessaire de procéder en traitant des ensembles documentaires clos, afin que l’utilisateur de la base sache ce qu’il peut s’attendre à y trouver.

 

1. Historique et générique

La création de cette base de données est née d’une réflexion plus générale sur l’image menée par le groupe Image et Religion. Ce groupe de recherche, formé à l’École française de Rome en 1999, se réunit régulièrement, à l’occasion de séminaires et de colloques internationaux, pour confronter différentes approches scientifiques comme l’Anthropologie et l’Histoire des Religions, l’Histoire de l’Art, l’Iconographie ou l’Archéologie, dans une étude des images de l’Antiquité classique [3] . Associé à une réflexion méthodologique et historiographique sur les modes de lecture de l’image antique, ce programme repose aussi sur l’élaboration d’une base de données iconographique sur les mondes étrusques, italiques et italiotes, selon une perspective qui dépasse les seules images à contenu « religieux ». La base reprend l’approche comparatiste qui est celle du programme Image et Religion, ainsi que son orientation archéologique et historiographique. La création d’une banque informatique comparable à ce qui existe déjà pour les textes antiques ou même pour les images de l’Antiquité classique, comme la base des vases attiques des Archives Beazley d’Oxford [4] , est apparue comme de première nécessité pour l’iconographie de l’Italie préromaine. En effet, les études d’iconographie ont besoin des mêmes outils informatiques qui sont en usage dans les autres domaines de la recherche historique. En outre, il semble tout à fait souhaitable aujourd’hui d’utiliser les possibilités que nous offre l’Internet pour réunir une information qui est souvent difficile à atteindre et à rassembler. Il paraît important, d’autre part, que des compatibilités d’interrogation soient possibles avec les autres bases de données existantes ou en élaboration, avec lesquelles il faudrait établir des liens.

ICAR existe depuis 2001. C?est un programme conçu et dirigé par Natacha Lubtchansky, Maître de Conférence en Histoire de l?Art et Archéologie à l?Université de Tours. Il se développe dans le cadre des activités de l?équipe ESPRI, dirigée par Agnès Rouveret, de l?UMR 7041, à la Maison René-Ginouvès de Nanterre, avec la collaboration de l?École française de Rome et de l?Institut national d?Histoire de l?Art. La première phase, financée par une ACI Jeunes Chercheurs du Ministère de la Recherche, a consisté en l?élaboration de la structure de la base et dans le traitement d?un premier corpus, la peinture funéraire étrusque. L?équipe a été composée d?un informaticien, Sylvain Mottet (CNRS-Université de Paris V), et d?une rédactrice et documentaliste, Annick Fenet (ESPRI-UMR 7041), assistée de Laurent Haumesser (ESPRI-UMR 7041) et Ludi Chazalon (Aix-en-Provence).

 

2. Conception et orientation

ICAR rassemble une documentation iconographique et archéologique :

-un parti pris iconographique : ICAR ne considère que les objets archéologiques de l’Italie préromaine portant une scène figurée. Ainsi, dans le traitement du corpus de la peinture funéraire étrusque, n’ont pas été retenues les tombes qui ne sont décorées que de motifs ornementaux : toutes les tombes peintes d’Étrurie ne sont donc pas présentes dans la base. D’autre part, toute l’information est organisée en fonction de cette perspective iconographique : l’image est la donnée centrale et la plus documentée, du point de vue de la description, de la datation, de l’attribution, de la technique, de l’histoire de la découverte et de la collection, de l’interprétation, de la bibliographie et de l’illustration. D’autres données sont aussi consignées, principalement concernant l’objet support de la scène.

 

-une orientation bibliographique et historiographique : ces différentes informations sont explicitement accompagnées de la référence bibliographique d’origine. Par exemple, dans le cas de la datation d’une scène, trouveront place les différentes propositions faites par les chercheurs, avec à chaque fois la référence bibliographique en question (figure 1). Le même parti pris est adopté pour l’attribution à un peintre, pour la provenance (dans le cas où plusieurs sites archéologiques ont été proposés), pour l’interprétation de la scène.

La bibliographie de chaque scène et de chaque support (objet) est donc bien sûr donnée dans la base, mais la spécificité d’ICAR est de proposer une bibliographie analytique. L’information fournie par chaque référence bibliographique est répartie dans les différents champs de la base, et dans le cas de l’interprétation iconographique de la scène, un résumé de l’ouvrage ou article est proposé. En outre, la base ne consigne pas le résultat de recherches non publiées. De sorte que nous ne donnons pas de nouvelles interprétations, nous nous gardons de commenter celles qui sont publiées et nous essayons de livrer une information aussi objective que possible [5] . Ainsi, plusieurs champs peuvent apparaître vides dans la mesure où aucune étude n’a apporté d’information sur le point en question.

 

3. Contenu

Nous avons essayé dans un premier temps de distinguer, dans l’information livrée sur la scène figurée et l’objet archéologique, les faits des interprétations. Mais cette exigence  s’est vite avérée impossible. En effet, établir ce qui constitue la scène figurée relève déjà de l’interprétation : ce que nous définissons comme une scène, varie d’une époque à l’autre, comme l’a bien montré A. Rouveret [6] . On ne peut, par exemple, individualiser les différentes scènes de jeux de la même façon dans la Tombe des Augures et dans la Tombe des Biges de Tarquinia.

Dans l’établissement de la description nous avons choisi d’introduire le moins d’interprétation possible : ainsi nous n’identifions pas « Héraclès » mais « un homme avec une peau de lion et une massue ». La description est rédigée et elle utilise un même sens de lecture (de la gauche vers la droite), un même schéma syntaxique et un vocabulaire récurrent (figure 2).

Les interprétations iconographiques proposées dans la bibliographie publiée sont résumées et nous proposons de façon abrégée quelles identifications ont été données des personnages représentés et du motif iconographique, ainsi que les valeurs (sociale, mythologique, rituelle…) attribuées à la scène (figure 3).

Une liste de mots-clés préétablie organise de façon différente l’information contenue dans la description et dans les interprétations. Ainsi, pour reprendre le même exemple, on trouvera dans la liste des mots-clés de cette scène « bâton », « Héraclès » mais aussi « Thésée », si une telle interprétation a été proposée dans la bibliographie.

En ce qui concerne les illustrations, elles sont aussi complètes que possibles : photographies en couleurs, en noir et blanc, dessins, lithographies, gravures peuvent donner des états à chaque fois très différents des scènes figurées (figure 4). Dans le cas des tombes peintes ou de supports complexes, un plan ou un croquis indiquant l’emplacement de la scène est proposé. Chaque illustration est accompagnée de légendes détaillées et d’informations sur l’origine de l’image.

Les autres informations concernent le support de la scène figurée : les techniques de fabrication, la datation, l’attribution à un artiste ou un atelier, le site et la date de découverte (avec les informations connues sur le contexte archéologique), le lieu de conservation et, le cas échéant, l’histoire des collections auxquelles l’objet a appartenu, la mention des motifs ornementaux associés à la scène figurée. Ces données, même si elles sont moins développées que l’information iconographique, sont indispensables à l’établissement d’une documentation complète de la scène.

La base d’enregistrement utilise le logiciel File Maker Pro.

La question juridique des droits de publication des illustrations sur Internet est délicate. La nature de la diffusion n’est pas commerciale puisque la consultation est gratuite. Les images sont protégées sur Internet par un filtre qui empêche qu’on puisse les récupérer à haute définition.

 

4. L’interrogation sur Internet

L’adresse du site est http://www.mae.u-paris10.fr/icar/. Le site a été créé sur une base SQL avec un langage PHP. Il est conçu pour être utilisé par des chercheurs en iconographie, mais aussi en archéologie ou en stylistique de l’Antiquité classique, ainsi que par les étudiants, dans la mesure où il leur donne accès à tout un ensemble de données qui leur sont habituellement difficiles d’accès.

-La feuille d’interrogation. Les critères interrogeables dans la base sont regroupés en cinq rubriques (figure 5) : le support de la scène, la datation et l’attribution, le lieu de découverte, le lieu de conservation, les motifs décoratifs associés à la scène, l’iconographie de la scène. Chaque rubrique propose entre un et neuf critères, si bien que l’interrogation peut être particulièrement fine. Il est en effet possible de combiner des demandes très variées, par exemple sur :

-un détail iconographique et une datation : « quelles sont toutes les représentations d’œuf entre 480 et 450 avant J.-C. ? »

-un personnage et une provenance archéologique : « quelles sont toutes les représentations d’Héraclès provenant de Chiusi ? »

-un thème iconographique, une datation et un lieu de conservation : « quelles sont les représentations de symposion du Ve siècle conservées au Musée de Tarquinia ? »

-une référence bibliographique et un personnage: « à propos de quel objet B. D’Agostino a-t-il parlé d’acrobate ? »

-une valeur iconographique et une référence bibliographique : « M. Pallottino a-t-il attribué une valeur eschatologique à certaines scènes figurées étrusques ? »

Les demandes peuvent être formulées en texte libre ou, le cas échéant, grâce à des listes de mots préétablies.

 

-Les réponses et navigation. A la suite d’une interrogation simple ou combinée, ICAR affichera deux types de réponses : la (ou les) scène(s) figurée(s) et le (ou les) support(s)/objet(s) (figure 6). L’utilisateur pourra ainsi consulter soit la fiche de la scène figurée concernant sa question, soit la fiche complète de l’objet décoré de cette scène. Il aura ainsi accès à toute la documentation enregistrée sur la scène ou le support en entier, avec les informations réparties en différentes rubriques (figure 7) : sur la typologie de l’objet archéologique avec la bibliographie générale, sur toutes les datations et attributions d’artistes proposées par les chercheurs, les lieux de découverte et de conservation attestés pendant l’histoire moderne de l’objet, la description, la technique d’exécution, les interprétations iconographiques proposées et les illustrations (figure 8), sous forme de vignettes, dans un aperçu général, ou en format écran.

Lorsque l’utilisateur a eu accès à une fiche, il lui est en outre possible de « naviguer » vers d’autres fiches à partir de n’importe quel critère présentant un « lien » : toute information apparaissant dans une police couleur bleue permet en effet de passer à d’autres fiches « scènes » ou « support » dans la base ICAR. Par exemple, en sélectionnant une des références bibliographiques données pour la Tombe du Triclinium, L. Canina, L’antica Etruria marittima, Roma, 1846-1851 (figure 9), ICAR affichera les autres fiches que cette référence bibliographique évoque (figure 10). Dans cette même tombe, dans la liste des mots-clés de la scène de la paroi d’entrée avec les deux cavaliers, figure le terme « Dioscures », dans la mesure où c’est une interprétation qui a été proposée par F. Roncalli (figure 11). En sélectionnant ce mot-clé, l’utilisateur pourra consulter les autres fiches des objets ou scènes pour lesquels la même identification a été suggérée dans la bibliographie (figure 12).

 

5. État d’avancement des travaux et perspectives

Afin de proposer un programme cohérent, nous traitons intégralement chaque corpus d’objets publiés. Nous avons achevé un premier ensemble, celui des tombes peintes étrusques, qui compte actuellement 182 fiches « support », 570 fiches « scène », 1075 illustrations, 433 références bibliographiques dépouillées. Ces chiffres sont sans cesse modifiés puisque la base est mise à jour au gré des publications. Le traitement d’autres corpus est en projet : L. Chazalon et J.-R. Jannot traiteront les reliefs archaïques de Chiusi ; R. Benassai (Université de Santa Maria Capua Vetere) et L. Chevillat (Université de Tours), la peinture campanienne des époques classique et hellénistique ; L. Finochietti (Université de Salerne), la peinture daunienne et les stèles dauniennes ; D. Palaeothodoros (Université de Thessalie – Volos), la peinture à figures noires des vases étrusques de l’époque archaïque ; D. Frère (Université de Lorient), les vases étrusco-corinthiens ; L. Haumesser (Université de Paris X-Nanterre), les sarcophages figurés étrusques. En outre, le programme ICAR servira de support pédagogique à un séminaire doctoral régulier en iconographie, proposé par l’École française de Rome et l'École française d'Athènes.



[1] Les critères chronologiques sont dépendants de chaque corpus étudié.

[2] Cette comparaison est souhaitable aussi avec l’art grec, ibérique, etc.

[3] A paraître dans supplément BCH

[4] Adresse électronique : http://www.beazley.ox.ac.uk

[5] Dans le cas d’une datation, d’une attribution d’artiste ou d’une interprétation iconographique, nous n’avons mentionné que l’auteur qui le premier a proposé l’hypothèse en question, sans citer ceux qui se sont par la suite ralliés à ce point de vue.

[6] A. Rouveret, « Espace sacré, espace pictural : une hypothèse sur quelques peintures archaïques de Tarquinia », Annali dell'Istituto universitario orientale di Napoli. Sezione archeologica  X, 1988, p. 203-216.

 

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mise à jour : Janvier 2005