Jean-Jacques GLASSNER – L’invention de l’écriture en Mésopotamie et le renforcement du prestige des élites

« L’invention de l’écriture en Mésopotamie et le renforcement du prestige des élites »

Jean-Jacques GLASSNER
Directeur de Recherche émérite au CNRS
Histoire et ARchéologie de l’Orient Cunéiforme (HAROC) – ArScAn
Page personnelle

L’invention de l’écriture en Mésopotamie serait associée au développement de techniques comptables. Telle est l’idée reçue qui est véhiculée depuis plus d’un siècle par les spécialistes. On voit aujourd’hui qu’il n’en est rien : son usage n’apparaît dans ce cadre que parce qu’elle existe déjà ailleurs. Les plus anciens textes connus sont des documents juridiques.

Aux côtés des textes comptables figurent des textes lexicographiques. Je propose de tourner notre regard vers ces textes qui ne représentent qu’environ 10 % des sources du IVe millénaire exhumées à ce jour. Il s’agit, pour l’essentiel, de textes lexicographiques au contenu savant. Dans ce cas, les inventeurs de l’écriture s’emparent de leur création pour classer le monde. Le classement se fait selon des critères imposés par l’écriture. Ce qui nous en est parvenu concerne des toponymes, des titres et fonctions exercés dans la société, des artefacts comme des vases, des objets en métal ou en bois, mais aussi des arbres, des plantes, des céréales, des animaux, oiseaux, poissons ou cochons, des signes cunéiformes potentiels, j’entends par là des listes de signes qui constituent formellement des familles mais qui, pour beaucoup, ne seront jamais en usage. Il s’agit donc d’autant de listes thématiques. Ce regroupement par thèmes, mais je vais très vite, montre qu’ils nourrissent le projet de classer le réel, à commencer par la société.

Ces textes savants où les érudits commencent un immense travail de classification du réel, un travail qui se poursuivra pendant trois millénaires et aboutira à la rédaction de véritables encyclopédies, ont été sous-estimés par les spécialistes qui n’y ont vu que des exercices scolaires destinés aux élèves des écoles. Or, tel n’est pas le cas ! La présence, au bas de ces tablettes, de colophons, ce segment de texte qui informe sur le contenu, le copiste ou le propriétaire de la tablette, tout à la fois le titre de nos ouvrages, l’ex libris du propriétaire, le nom de l’éditeur et la quatrième de couverture, n’a jamais été suffisamment mise en évidence. Les colophons, lorsqu’ils sont conservés, mentionnent les titres et les noms de certains membres des élites sociales. On découvre, par exemple, la présence du titre *shitarrum, qui désigne l’un des plus hauts dignitaires placés à la direction des affaires de la cité, dans les colophons de tablettes énumérant des listes de termes concernant le bois, des objets en métal, des artefacts. Dans ce cas, les colophons le soulignent avec force, ces documents sont des tablettes de monstration, leur possession étant une marque de distinction et leurs dépositaires le font savoir avec ostentation. Les tablettes administratives sont dépourvues de colophons, elles ne sont pas des tablettes de monstration.

Ces colophons témoignent de ce que, à distance des textes administratifs et de gestion, c’est l’organisation des connaissances savantes que permet l’écriture qui, dans l’idéologie du temps, est retenue comme la caractéristique première du nouvel artefact récemment inventé. L’accent est clairement mis, par les élites sociales elles-mêmes, sur l’usage de l’écriture comme outil pour classer le monde. L’écriture dans son usage savant est une marque de distinction qui contribue à asseoir le pouvoir des membres des élites.

Mais cette distinction, les élites l’affirment de manière ostentatoire à travers d’autres manifestations : un apparat privilégié qui vise à proclamer leur statut.

– un apparat architectural : des résidences construites sur des terrasses hautes, naturelles ou artificielles, aux côtés des temples, des demeures aux dimensions encore inconnues à ce jour en Mésopotamie et dotées de pièces de réception richement ornées. Plus tard, les rois, issus de ces élites, se feront inhumer, dans un faste inouï, des tombes au mobilier exceptionnel, entourés d’une foule plus ou moins imposante de morts d’accompagnement.

– un apparat d’attributs : chaque membre de l’élite porte un insigne qui le distingue des autres : une hache, une charrue, etc.

Ces mêmes textes servent aussi à l’enseignement et à la transmission des connaissances, dont celle des signes de l’écriture. Où l’on voit que les élites organisent cette transmission à l’avantage de leur propre progéniture.

Le Prestige, autour des formes de la différenciation sociale
10e colloque annuel de la MAE