Jean-Michel DAVID – Formes du prestige oratoire à Rome

« Formes du prestige oratoire à Rome »

Jean-Michel DAVID
Professeur émérite à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Page personnelle

L’éloquence était dans la Rome antique un des critères essentiels de la définition de l’appartenance à l’aristocratie, à la fois parce qu’elle constituait une marque de distinction et aussi parce qu’elle était un des instruments principaux de gouvernement. Elle faisait partie à ce titre des qualités dont la possession était célébrée dans les éloges funèbres et les biographies. Le prestige oratoire était donc un des traits qui qualifiaient la supériorité et assuraient l’ascendant sur les autres citoyens.

Elle connut cependant une histoire qui tint aux conditions mêmes de son usage dans la société et la vie politique entre la République et les débuts de l’Empire.

À partir du iie siècle avant notre ère, sous l’influence des modèles culturels hellénistiques, elle prit une importance décisive dans la maîtrise des outils qui permettaient de diriger la cité. De la capacité que les hommes politiques pouvaient avoir à en user dépendait l’influence qu’ils exerçaient sur les tribunaux, les assemblées populaires ou dans les débats au Sénat. Son acquisition devenait indispensable à tout candidat aux magistratures et donc à tout membre de l’aristocratie. Elle devenait ainsi un des critères essentiels de la qualification politique et sociale, d’où le prestige et l’autorité politique de ceux qui, comme Cicéron par exemple, faisaient preuve d’une nette supériorité en la matière.

Les modifications qui avec l’avènement de l’Empire marquèrent les institutions romaines eurent d’importantes conséquences sur la place de l’éloquence. L’influence réelle qu’elle permettait d’avoir se limitait désormais aux tribunaux ou à des décisions politiques secondaires mais qui toutefois affectaient directement les membres de l’aristocratie. Elle restait en tout état de cause indispensable à la qualification sociale des élites sénatoriale ou équestre. Sa nature pourtant avait changé. À une éloquence ample, ouverte au débat politique et portée en conséquence à un grand style qu’imposait l’élévation des sujets et l’importance des décisions à prendre, succédait une éloquence toujours ambitieuse, mais qui soit se développait dans les débats judiciaires, soit trouvait son terrain d’exercice et d’ostentation dans les exercices de déclamation auxquels se livraient les maîtres de rhétorique.

D’une certaine façon le prestige oratoire avait changé d’objet. À une éloquence où se donnait à juger une personnalité politique, succédait une éloquence du savoir-faire et de la virtuosité où dominaient notamment les exercices de style et la recherche du trait. Cette évolution avait des conséquences sur la définition de l’orateur et ses règles de conduite. D’une certaine façon, le prestige se déplaçait d’un jugement sur un comportement politique à un jugement sur une pratique poétique ; ce qui n’était pas sans conséquences sur la qualification aristocratique.

Dans le cadre du colloque qui est organisé par la MAE de Nanterre, je propose d’étudier ce déplacement dans la façon dont se concrétisaient le prestige et le rayonnement oratoires au travers des formes que prenait la mobilisation des élèves et des disciples et des modes d’enseignement de l’éloquence qui leur correspondaient. On peut en effet distinguer plusieurs situations : celle contemporaine de l’adolescence de Cicéron, dite du tirocinium fori, où l’adhésion à un maître relevait de l’apprentissage d’un comportement autant que d’un savoir-faire, celle qui lui succéda et qui tout en restant dans le cadre de la sociabilité aristocratique laissait sa place à l’apprentissage des techniques de l’éloquence et enfin les modes d’enseignement et de compétition pour le prestige des maîtres de rhétorique qui recouraient aux déclamations sur des situations fictives. À chacune d’entre elles en effet correspondaient des formes de comportement oratoire et de rayonnement cohérentes avec la place qu’avait prise l’éloquence dans la société.

Le Prestige, autour des formes de la différenciation sociale
10e colloque annuel de la MAE