Les modalités de transfert technique dans les sociétés anciennes. Approches comparées

Demi-journée d’étude organisée par Sophie A. de Beaune et Nejma Goutas (ArScAn, Équipe « Ethnologie préhistorique ») 

Mercredi 3 décembre 2014 de 9 h à 12 h – MAE, salle du Conseil, 4e étage 

Cette demi-journée fait suite à un séminaire transdisciplinaire «Transferts techniques dans les sociétés non industrielles passées et présentes » qui s’est tenu en 2013-2014 à l’université Paris Diderot. Il était co-organisé par Yoshio Abé, Sophie Archambault de Beaune (Université Jean-Moulin Lyon III-UMR 7041 ArScAn), Cozette Griffin-Kremer, Liliane Hilaire-Perez (EHESS, Université Paris-Diderot Paris VII) et Haris Procopiou (Université Panthéon-Sorbonne Paris I-UMR 7041 ArScAn).

Nous nous intéressons aux modalités de circulation des savoir-faire et des objets techniques – à l’état de matières premières, d’ébauches ou de produits finis – dans les sociétés non industrielles, y compris les sociétés sans écriture passées ou présentes. Ces transmissions peuvent s’opérer d’un groupe voisin à un autre, par emprunt ou diffusion, mais aussi d’une génération à l’autre. De plus, les techniques font l’objet d’adaptation à des besoins différents ou de perfectionnements. Enfin, les circulations peuvent marquer des arrêts. Ce sont les arythmies mises en évidence par Jean Guilaine au Néolithique. En étudiant des cas concrets, nous examinerons ce que l’on peut percevoir de ces différentes modalités, à partir des traces matérielles et éventuellement des sources archéologiques disponibles. Nous verrons les difficultés que rencontrent l’archéologue pour reconnaître ces transferts, plus faciles à appréhender en contexte anthropologique actuel.

Vincent Leblan (UMR 208 PALOC IRD-MNHN) : « Les modalités de transfert technique chez les primates : le palmier à huile et la construction des nids par les chimpanzés de Guinée occidentale ».

Carlotta Tavormina (Institut Català de Paleoecologia Humana i Evolució Social (IPHES), Universitat Rovira i Virgili (URV), Tarragone, Espagne) : « Les modalités de transferts techniques en préhistoire.

Damien Pesesse (Université de Rennes 2 / UMR6566 – CREAAH) : « La pointe de la Font-Robert, un objet tiraillé entre différents systèmes techniques – Europe de l’ouest vers 28 000 BP »

Nejma Goutas : discutante


Résumé des interventions

Vincent Leblanc : « Les modalités de transfert technique chez les primates : le palmier à huile et la construction des nids par les chimpanzés de Guinée occidentale »

Depuis plusieurs décennies, les éthologues décrivent la variabilité des comportements techniques entre groupes sociaux de primates et en déduisent des « aires culturelles » caractérisées par des types d’activités outillées. Sans doute parce qu’elle est difficile à observer et à restituer dans toute sa complexité, la dynamique des transferts de compétences inter-groupes est cependant rarement traitée et se prête aisément à des spéculations fondées sur des modèles de transmission empruntés à l’épidémiologie et à la génétique. A partir d’observations menées sur le terrain en Guinée et recueillies dans des sources écrites du XIXe siècle, cette communication revisite la notion d’une « aire culturelle » relative à la construction de nids dans des palmiers à huile (Elaeis guineensis) en Afrique de l’Ouest en tenant compte du caractère hautement anthropique des palmeraies. Les variations de l’attention portée au palmier par deux groupes voisins de chimpanzés traduisent l’émergence d’une signification fonctionnelle de cette espèce végétale au sein de configurations écologiques et sociales particulières qu’il faut s’efforcer de saisir en tant que processus historique.

Carlotta Tavormina : « Les modalités de transferts techniques en préhistoire. Apport de la primatologie et de la psychologie évolutive »

La recherche menée à l’IPHES (Tarragone, Espagne) et au centre primatologique MONA (Girone, Espagne) dans laquelle s’inscrit mon projet de thèse, a pour but de faire avancer les connaissances sur la cognition des premiers homininés par le biais d’une approche pluridisciplinaire.
Le recours à la primatologie d’une part et à la psychologie évolutive d’autre part permet, entre autres, de comparer le transfert technique chez les grands singes et chez les jeunes enfants. Complétée par l’ethnographie et l’observation du contexte actuel, par exemple chez les populations aborigènes d’Australie (B. Hayden), cela constitue un véritable apport à l’archéologie préhistorique.
En particulier, reconnaître les transferts techniques et les modalités de circulation des savoir-faire et des objets chez les anciens homininés peut se révéler du plus grand intérêt pour aborder le concept d’apprentissage à un moment clé de l’évolution du genre Homo.
Mutatis mutandis – car on doit toujours rester dans le domaine du comparable (Boesch) –, de récentes observations primatologiques sur la transmission culturelle (Luncz et Boesch) et l’apprentissage entre générations chez les chimpanzés (Matsuzawa) peuvent s’intégrer aux discours anthropologique et archéologique.

References
Christophe Boesch, “Nut cracking with tools in Chimpanzees and Aka hunter-gatherers”, paper at Percussive Technology and Human Evolution Conference, UCL, London, 18-19 September 2014.
Brian Hayden, “Percussion technologies among recent hunter/gatherers and their relevance to early hominins”, paper at Percussive Technology and Human Evolution Conference, UCL, London, 18-19 September 2014.
Lydia Luncz & Christophe Boesch, “The influence of culture on tool selection in chimpanzees”, paper at Percussive Technology and Human Evolution Conference, UCL, London, 18-19 September 2014.
Tetsuro Matsuzawa, “Education by master-apprenticeship in stone-tool use in wild chimpanzees”, paper at Percussive Technology and Human Evolution Conference, UCL, London, 18-19 September 2014.

Damien Pesesse : « La pointe de la Font-Robert, un objet tiraillé entre différents systèmes techniques – Europe de l’ouest vers 28 000 BP »

La pointe de la Font-Robert désigne un outil en silex qui présente globalement la forme d’une flèche. C’est du moins tel qu’il fut perçu lors de son invention en 1905 par les chanoines Bardon et Bouyssonie. L’intérêt de cette pointe tient dans le fait qu’elle est présente dans trois systèmes techniques différents, voire peut-être plus. Deux sont donnés comme «contemporains» dans des ensembles géographiques distincts, le Maisiérien et le Gravettien ancien, et deux se succèdent dans le temps, en partie sur le même espace géographique : le Gravettien ancien et le Gravettien à pointes de la Font-Robert. Ces conditions sont donc favorables pour observer, voire mettre en évidence, comment cet objet a circulé entre ces différents entités techniques. Nous pourrons donc envisager quels éléments sont transférés, comment ils intègrent et modifient les systèmes « récepteurs », tout en évoquant les aspects qui, eux, ne sont pas modifiés ou transférés simultanément. Toutefois, les données sont encore très lacunaires pour aborder ces questions, avec toute la finesse souhaitée. En profitant de cette double approche synchronique et diachronique, nous pouvons donc tirer de nouvelles conclusions, qui, si elles ne sont pas forcément plus justes que les précédentes, se détachent au moins de l’exotisme daté des modèles antérieurs.