Webmail
Annuaire
Accueil du site> Séminaires > Archives de la rubrique > Enregistrements sonores > Essai de prospective :
l’environnement institutionnel de l’anthropologie et ses évolutions,
25 mars 2010

Essai de prospective :
l’environnement institutionnel de l’anthropologie et ses évolutions,
25 mars 2010

Dans le contexte actuel de réformes de nos institutions, cette journée de réflexions est l’occasion de prendre un peu de recul avec les passions que ces transformations provoquent. Elle nous permet d’avoir un regard plus global et distancié sur l’évolution institutionnelle de la recherche et sur la place de la discipline anthropologique au sein même de cet environnement. Gilles Tarabout a proposé de penser les grandes lignes de forces qui peuvent orienter ces changements. En dehors des influences politiques, il serait bon, selon lui, de chercher à appréhender l’évolution générale des nouvelles règles de fonctionnement et la conception des pratiques de recherche en France, et plus largement en Europe et internationalement.


Matinée – modérateur : Laurence Caillet (LESC)

  • Gilles Tarabout (directeur du LESC) : Présentation de la journée
  • Jean-François Gossiaux (directeur adjoint scientifique à l’Institut des sciences humaines et sociales, section 38, CNRS)
  • Gilles Traimond (délégué régional du CNRS, Ile de France Ouest et Nord)

Après-midi – modérateur : Anne-Marie Peatrik (LESC)

  • Bernard Bazin (directeur de l’UFR Sciences sociales et administratives, Université Paris Ouest Nanterre La Défense)
  • Alain Peyraube (membre du Conseil scientifique de l’European Research Council, membre expert pour les Humanities à l’European Science Foundation)
  • Isabelle Rivoal (LESC) : Présentation du projet d’accueil à Nanterre de la conférence de l’European Association of Social Anthropologists en 2012


Gilles Tarabout (directeur du LESC) – Présentation de la journée

Vous devez installer le Plugin FlashPlayer



Dans le contexte actuel de réformes de nos institutions, cette journée de réflexions est l’occasion de prendre un peu de recul avec les passions que ces transformations provoquent. Elle nous permet d’avoir un regard plus global et distancié sur l’évolution institutionnelle de la recherche et sur la place de la discipline anthropologique au sein même de cet environnement. Gilles Tarabout a proposé de penser les grandes lignes de forces qui peuvent orienter ces changements. En dehors des influences politiques, il serait bon, selon lui, de chercher à appréhender l’évolution générale des nouvelles règles de fonctionnement et la conception des pratiques de recherche en France, et plus largement en Europe et internationalement.

Dans cet objectif, il lui est apparu pertinent de faire participer à cette journée des acteurs engagés eux-mêmes et à différents titres dans les choix à faire pour mener à bien ces évolutions. Selon leurs expériences, leurs positions institutionnelles et donc les contraintes auxquelles ils sont soumis, ceux-ci sont invités à rendre compte de leur appréhension personnelle de ces différentes réformes et du « devenir » de la discipline anthropologique. Gilles Tarabout a rappelé au passage, l’initiative de l’EHESS qui, dans une perspective un peu différente, organise un séminaire qui a pour objet l’analyse par des spécialistes des sciences sociales des transformations et des réformes en cours.

Il a ensuite souhaité revenir rapidement sur quelques points précis qui, selon lui, sont incontournables dans la discussion sur l’avenir de la recherche en anthropologie :

  • selon lui, la question de la démographie de la section 38 du CNRS (Sociétés et cultures : approches comparatives) est importante puisque cette section représente une grande partie des forces professionnelles de l’anthropologie. 1/3 des effectifs CNRS de la section vont partir à la retraite dans les cinq prochaines années. Malgré un taux de recrutement assez élevé, en comparaison des autres sections (de l’ordre de 6 nouveaux postes par an) une certaine « érosion » due à ces départs en retraite est à prévoir. Ceci pourrait entraîner des conséquences sur la viabilité de certains centres de recherche ;
  • la question de l’évaluation de la recherche, notamment par le biais des grands systèmes de classement, comme le classement de Shanghaï, lui paraît également importante. En effet, nous savons tous que leurs critères d’évaluation de la performance des différents établissements universitaires et de recherche au niveau international nous est fortement défavorable. Or, ce sont ces classements qui ont une incidence sur l’attractivité nationale et qui posent donc problème à nos décideurs politiques. Ce mauvais classement français est en partie du à la dissociation entre le CNRS et l’Université, entre la recherche et l’enseignement. L’idéalisation des modèles anglo-saxons qui découlent de ces classements a un poids important dans les évolutions du système institutionnel et oriente vers un rapprochement entre le CNRS et l’Université. La contestation du classement de Shanghai oblige également nos forces politiques à essayer de produire des classements alternatifs qui nous seraient plus favorables.

Enfin, Gilles Tarabout a souhaité nous rappeler les grandes lignes des réformes législatives qui ont provoquées de nouvelles contraintes à la pratique de la recherche, et notamment celles de la LOLF. Il rappelle que sa mise en place est consécutive à une série de travaux dans les années 1990, effectués sous différents gouvernements et répondant à un large consensus politique. Dans un mouvement général européen, cette loi concerne l’ensemble de l’administration publique et se caractérise par une réorganisation de la comptabilité de l’État. Dans la pratique, le changement le plus observable est la question de l’évaluation d’une administration sur sa performance globale, non plus en terme de logique de moyens, mais en terme de logique d’objectifs. Ceci est une transformation radicale puisqu’elle oblige à fonctionner selon une logique de projets. Les nouveaux modes de financements de la recherche transforment donc le type de présentation du travail qui passe maintenant d’abord par l’élaboration d’un projet puis enfin sa nécessaire évaluation. À la suite de la mise en place de la LOLF, les discussions entre chercheurs, notamment du mouvement « Sauvons la recherche », ont inspiré, non sans être profondément détournées, à la Loi de Programme pour la Recherche. Celle-ci institue un nouveau régime légal du fonctionnement des activités de recherche, et trouve son application dans la création de deux pôles : l’ANR qui finance les projets, et l’AERES, instance qui, quant à elle, est chargée de l’évaluation.

La discussion suivant cette introduction a pointé du doigt les contradictions et les difficultés de la transition à ces nouvelles contraintes. L’exemple donné de la nécessité de publier en anglais sans que l’administration n’apporte un réel soutien aux chercheurs pour mener à bien cette entreprise est particulièrement démonstratif de ces contradictions. Dans la problématique plus générale des systèmes d’évaluation, Gilles Tarabout a également insisté sur la question du classement des revues. Une partie de ces questions, abordées assez rapidement, seront rediscutées au cours de la journée par les différents intervenants.

[retour au programme]

 

Jean-François Gossiaux (directeur adjoint scientifique à l’Institut des sciences humaines et sociales, section 38, CNRS)

Vous devez installer le Plugin FlashPlayer



Jean-François Gossiaux a dans un premier temps rappelé sa position un peu délicate en tant que DAS à l’Institut des sciences humaines et sociales au CNRS. En effet, dans le contexte mouvementé actuel, il se doit d’être solidaire de la direction, tout en appartenant en même temps à la communauté scientifique. Il constate la rapidité des changements de politique depuis l’année qu’il a passée au siège du CNRS.

J.-F. Gossiaux est revenu sur la situation délicate de l’anthropologie dans ce contexte, notamment en ce qui concerne la répartition de ses chercheurs, dont le principal appui reste le CNRS. Il a ainsi rappelé que plus de la moitié des anthropologues en poste sont des chercheurs CNRS, alors que dans presque toutes les autres disciplines, ce sont les enseignants chercheurs qui sont, souvent de loin, les plus nombreux. Il explique cette différence de répartition par le fait que l’anthropologie, tout comme l’archéologie, ne sont pas des disciplines de tradition universitaire qui, dans le cadre de la réforme LRU, seraient de bons « investissements » pour l’Université en fournissant de nombreux étudiants et candidats au concours. Cette situation tend à s’aggraver avec, pour des universités de province, le rattachement de l’ethnologie à des départements de sociologie, qui a pour conséquence une baisse des postes disponibles. Toutefois, selon lui, le CNRS reconnaît la situation particulière de l’anthropologie et de l’archéologie et souhaite particulièrement aider à son maintien ou à son développement.

La situation démographique des chercheurs CNRS est, selon lui aussi, une source d’inquiétude. Selon les statistiques, on observe le vieillissement de la population des chercheurs. L’âge moyen des CR est de 49 ans, celui des DR 59 ans. Comme cela a déjà été signalé, le tiers des chercheurs de la section 38 et des BAPF et 28% des ITA partiront à la retraite dans les prochaines années, la loi prévoyant le non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux. Les effectifs actuels ne pourront être maintenus. Toutefois, si l’effort annoncé est effectif, l’affaiblissement des effectifs dans nos disciplines restera selon lui raisonnable. À hauteur d’environ 7 recrutements par an, la déperdition dans 5 ans sera d’environ 10%. (Pour 2010, 6 postes ont été mis au concours, et il n’est pas impossible qu’il y en ait un de plus à l’arrivée. La section 38 a été la mieux dotée en postes frais avec la 32 et la 36.)

Jean François Gossiaux a également signalé le travail de prospective à faire avec le Comité national et le CNU en ce qui concerne la question des domaines ou aires culturelles particulièrement menacés. A priori aucun des grands secteurs ne serait menacé à court terme mais cette réflexion implique de ne plus s’en remettre uniquement à la loi de l’excellence, et d’orienter ou de flécher les recrutements.

Jean-François Gossiaux a également souhaité souligner une autre particularité de notre discipline, celle des carrières tardives ou lentes. Le plus jeune DR de la section 38 a ainsi 47 ans. Cette particularité s’explique par les contraintes inhérentes à nos pratiques de recherche : une longue formation, la nécessité d’apprentissage des langues et celle d’effectuer un long travail de terrain. La question, par exemple, de la longueur des thèses est selon lui un « cauchemar » pour un DAS car il le place en porte à faux par rapport à la politique du CNRS et de sa direction. L’institution rechigne en effet à faire entrer à 40 ans un CR qui n’aura qu’une courte carrière et dont la retraite posera des problèmes. Or, selon lui, un raccourcissement ou plutôt une mise en « conformité » de la durée des thèses serait une modification même de la nature de la discipline. Il a précisé également la volonté affirmée par la direction de booster les carrières en rééquilibrant, lors des concours, les offres de postes pour les CR1 et les CR2.

Enfin, Jean-François Gossiaux a abordé la question de la politique d’aménagement du territoire des institutions anthropologiques en France. Il rappelle que les centres de recherche sont aujourd’hui concentrés sur Paris et Aix-Marseille, même si Lyon reste un pôle d’enseignement important. La question est de savoir s’il faut maintenir cette concentration en misant sur les « places fortes » de l’anthropologie ou s’il est nécessaire d’accepter une dispersion pour éviter la disparition de l’enseignement à certains endroits. Il faut toutefois garder à l’esprit le peu de chances de création de nouvelles UMR. Les EAC (Equipe d’Accueil Conventionnée) se sont avérées juridiquement mal construites et leur mise en pratique a été abandonnée.

À la suite de cette intervention, Laurence Caillet a souligné une fois de plus les difficultés de relations entre les universités et du CNRS. Puis elle a surtout voulu revenir sur la question de la durée des thèses qui doit être regardée en lien avec la question de leur financement. S’il est quasiment impossible de rabaisser la durée de la thèse à 3 ans, elle rappelle qu’à Nanterre la durée moyenne des thèses en ethnologie est de 7,5 ans ce qui est beaucoup trop long. Au niveau des financements, les allocations ne dépendent plus du ministère mais de l’Université, qui souhaiterait que les thèses se fassent en 4 ans maximum. Antoinette Molinié a fait remarquer que dans d’autres disciplines, les thèses sont parfois financées par les ANR mais elles doivent alors se faire sur la durée du projet, 3 ans.

Benoît Fliche, qui a travaillé sur les statistiques de la section 38, a cherché à nuancer les propos de Jean-François Gossiaux en indiquant que la section, en comparaison des autres, n’était pas spécialement privilégiée en termes de nombre de postes. La section reste la plus petite, la plus fragile, avec la moyenne d’âge la plus élevée. La plupart des candidats à la section 38 ne se présentent pas dans d’autres sections.

Enfin la question de l’interdisciplinarité et de l’existence de sections pluridisciplinaires a notamment été évoquée par Valentina Vapnarsky et Dominique Casajus. La fusion de différentes disciplines au sein d’une même section pose, selon Jean-François Gossiaux, de nombreux problèmes d’organisation et ne fonctionne pas vraiment.

[retour au programme]

 

Gilles Traimond (délégué régional du CNRS, Ile de France Ouest et Nord)

Vous devez installer le Plugin FlashPlayer



G. Traimond est délégué régional au CNRS depuis 2007. Sa conférence a porté d’une part sur les relations entre l’université et le CNRS et d’autre part sur la question de l’interdisciplinarité dans la recherche.

Relations entre le CNRS et l’Université. Dans l’histoire du CNRS, G. Traimond discerne trois périodes significatives pour la relation CNRS/Universités. La première période correspond à l’époque de la création de l’organisme (1939). Elle est marquée par la réaction négative des grands établissements (tels que le Muséum d’Histoire naturelle, l’École polytechnique, le Collège de France, etc.) qui dominaient à l’époque le monde de la recherche, ainsi que de l’Université qui jouait alors un rôle moins important. Les chercheurs et enseignants de l’époque s’opposaient fortement à la création d’un organisme dont la mission serait d’organiser la recherche publique française.

La deuxième période que G. Traimond distingue est celle de « l’umerisation » dans les années 1980 lorsque le CNRS a engagé une politique de rapprochement de ses laboratoires de recherche avec les universités en créant des « unités mixtes de recherche » (UMR). Tous les laboratoires de Meudon, par exemple, ont été intégrés à cette époque aux campus universitaires (aujourd’hui on recense dans les universités près de 80% d’unités mixtes).

La troisième période est celle de la promulgation de la loi relative aux libertés et responsabilités des universités (LRU) votée le 10 août 2007. Elle impliquait que les universités deviennent de véritables « opérateurs de recherche » aux côtés des EPST, ce qui semblait aller à l’encontre de leur vocation traditionnelle, centrée avant tout sur l’enseignement supérieur. L’objection majeure des universitaires étant que les EPST (Établissements publiques à caractère scientifique et technologique) se voyaient accorder un rôle de pilote prépondérant des UMR alors que ces dernières se trouvaient dans les locaux même des universités.

À la suite de la promulgation de la loi LRU, G. Traimond constate l’émergence d’une volonté politique de créer de grandes universités, des « campus d’excellence » et des clusters d’enseignement supérieur « recherche et entreprise ». Concernant les Sciences humaines et sociales (SHS), le CNRS souhaite notamment la création de campus d’excellence, comme par exemple le futur campus Condorcet qui regroupera l’EHESS, l’EPHE, l’université Paris I, l’université Paris VIII, l’université Paris XIII, l’École nationale des Chartes, l’Institut national d’études démographiques et le CNRS. Cette volonté n’est pas forcement partagée par tous les partenaires du projet « campus Condorcet ». G. Traimond a ainsi souligné l’impossibilité de créer des campus d’excellence partout en France en raison de la trop grande hétérogénéité des 85 universités françaises en terme de taille et de moyens. Ainsi, la prochaine étape devra être une restructuration des universités par pôle géographique selon l’emplacement des campus et des campus d’excellence.

G. Traimond considère qu’aujourd’hui le débat sur « les frères ennemis » est dépassé et qu’on ne peut pas opposer le CNRS et l’Université ; ces deux pôles de la recherche sont interdépendants. D’un côté, le CNRS a besoin des universités pour leur expérience dans l’enseignement et pour pouvoir intégrer, par exemple, à ses programmes de recherche des doctorants et des post-doctorants issus de l’enseignement supérieur. De l’autre côté, l’enseignement supérieur a besoin du CNRS et des EPST afin d’acquérir une visibilité au niveau européen et international et afin de pouvoir fonctionner dans un esprit de réseau, esprit qui est de plus en plus en vogue actuellement. De plus, le CNRS est capable d’apporter une cohésion dans le monde de la recherche française ce qui accroît sa visibilité à l’international.

Il considère aujourd’hui que, contrairement à des craintes qui s’étaient fait jour à une époque, le CNRS n’est pas menacé de disparaître car le gouvernement a réalisé son rôle structurant au sein de la recherche. Le CNRS s’est de son côté réformé afin d’accompagner le nouvel environnement législatif qu’est la loi LRU.

Abordant les relations entre le CNRS et Paris Ouest-Nanterre, G. Traimond a jugé qu’elles étaient apaisées. À titre d’exemple, la signature de convention quadriennale négociée entre les deux institutions s’est faite dans un climat extrêmement constructif.

L’interdisciplinarité. G. Traimond note une volonté croissante de promouvoir des programmes de recherche interdisciplinaires. En se repenchant sur l’histoire du CNRS, il remarque que jusqu’aux années 1970 on avait des strates verticales disciplinaires strictes. Depuis le premier en 1975, le nombre de programmes interdisciplinaires s’est accru de manière très signifiante. En 2010, le CNRS finance 16 programmes interdisciplinaires pour un montant global de 13 millions d’euros. L’INSHS (Institut des sciences humaines et sociales) est présent dans la majorité d’entre eux, même lorsque le pilotage est confié à l’Institut de physique ou de chimie. L’INSHS est d’ailleurs lui-même un institut interdisciplinaire, d’abord parce qu’il met en présence différentes sciences humaines et d’autre part parce qu’il collabore régulièrement avec d’autres disciplines (par exemple, dans les laboratoires qui travaillent sur la robotique).

Le président du CNRS, Alain Fuchs, souhaite promouvoir cette interdisciplinarité. Avec son directeur général délégué à la science, il a communiqué sa volonté de recruter des chercheurs sur des thématiques interdisciplinaires. Le directeur général délégué à la science est lui-même chargé de cette question et aura pour mission de faire collaborer les différents instituts. De plus Alain Fuchs hésite à recruter sur les trois pôles interdisciplinaires trois personnes car elles risqueraient de faire écran entre lui et les directeurs des instituts et donc gêner un pilotage du CNRS dans le sens de l’interdisciplinarité. Autre élément en faveur de l’interdisciplinarité : désormais l’ensemble des directeurs d’instituts seront nommés par le président du CNRS et non pas par les conseils des ministres qui nommaient par exemple les directeurs de l’INSU (Institut national des sciences de l’univers). Ceci avalise l’idée d’une politique véritablement dirigée par le CNRS sur l’ensemble des instituts et non à un éclatement du CNRS en 10 instituts distincts.

Selon G. Traimond, on se dirige progressivement vers un esprit d’interdisciplinarité même si aujourd’hui celle-ci n’est pas encore assez valorisée. Y compris dans les laboratoires qui se présentent comme interdisciplinaires.

La discussion qui a suivi s’est en partie démarquée de l’esprit apaisant et optimiste de cette intervention en exprimant plusieurs insatisfactions concernant notamment le fonctionnement de l’université. Sylvaine Camelin a notamment indiqué que l’échange quotidien entre les enseignants-chercheurs et le CNRS était caractérisé par une « errance » dans l’organisation. À titre d’exemple, S. Camelin a déposé une demande de délégation au mois de décembre. Au mois de juin elle a reçu une réponse négative et au mois d’octobre elle a appris qu’elle était en délégation depuis le mois de septembre ! L. Caillet a précisé que le CNRS ne tenait pas compte des besoins de l’enseignement, non pas à cause d’un défaut d’attention mais plutôt d’une méconnaissance de ces besoins. Ceci est particulièrement ressenti lors des délégations et des demandes de projets car les calendriers du CNRS sont incompatibles avec ceux de l’enseignement. G. Traimond a pour sa part reconnu que si les standards d’organisation entre l’université et le CNRS connaissaient encore des différences notables susceptibles de pénaliser parfois le quotidien des enseignants-chercheurs, il fondait son réel optimisme sur la capacité de l’université à combler ses lacunes dans le domaine de la gestion de la recherche, en s’appuyant sur l’accroissement de son autonomie.

[retour au programme]

 

Bernard Bazin (directeur de l’UFR Sciences sociales et administratives, Université Paris Ouest Nanterre La Défense)

Vous devez installer le Plugin FlashPlayer



Bernard Bazin est directeur de l’UFR SSA Paris Ouest depuis maintenant 6 ans et tient le rôle de gestionnaire pédagogique et budgétaire des 6 départements qui en dépendent. Cette position lui permet de nous donner un point de vue général, sur la durée, de la politique de l’Université concernant la mise en place pratique des réformes conséquentes à la LRU.

Selon lui la LRU s’inscrit dans une continuité historique et il est important de revenir sur l’histoire législative de l’Université en France. Il a rappelé le processus de massification des effectifs d’étudiants, processus largement impulsé par la démocratisation de l’Université et le boom économique des années 1950/1960. Dans les années 1960, on a vu l’éclatement de l’Université centrale en plusieurs unités et la création de « nouvelles » universités dont Nanterre fait partie. Cette évolution économique et sociale de la société française a eu pour réponse politique trois grandes lois fondamentales, celle de 1968, de 1984 puis la LRU.

La loi de 1968 parlait déjà d’autonomie des universités. Les facultés et les chaires furent supprimées au profit de la création des UER. On observe une démocratisation dans le mode de fonctionnement et dans le recrutement public avec l’entrée de délégués étudiants et de personnalités extérieures dans le Conseil unique de l’Université. Enfin la réussite des étudiants fut également démocratisée et facilitée par la mise en place du contrôle continu. À la suite de cette loi, la question de la place dans la formation académique de la professionnalisation des étudiants a eu pour réponse la création de 3 licences professionnalisantes.

La loi de 1984, intitulée sur le Service public de l’Enseignement supérieur, a permis des transformations du point de vue de l’organisation administrative. Elle a permis le remplacement des UER, petites unités gérées au niveau du département, par les UFR, qui sont des regroupements de plusieurs départements au sein d’unités plus larges. Les 3 conseils, le Conseil d’administration, le CEVU (Conseil des études et de la vie universitaire) et le Conseil scientifique ont également été mis en place.
Mais cette loi a surtout insisté sur la question de la professionnalisation des étudiants. Les DESS ont été créés en parallèle des DEA. La création des Bac professionnels en 1985 transforme également le paysage universitaire en l’ouvrant à d’autres catégories de population étudiante. Une des conséquences de cette ouverture est la création, en 1999, des Licences professionnelles en parallèle des Licences traditionnelles. La prochaine étape de la question de la professionnalisation universitaire peut clairement se voir dans la réforme LMD. Alors que jusqu’à maintenant les formations professionnelles se faisaient en parallèle des traditionnelles, on demande aujourd’hui d’introduire dans les maquettes de formations traditionnelles des éléments de pré-professionnalisation. Ce mouvement, accentué par le LMD2 (2009), a largement été décrié notamment à cause de la réduction de la part académique disciplinaire au profit de l’enseignement professionnalisant.
Cette évolution de nos formations vers la professionnalisation se retrouve aujourd’hui dans l’un des critères d’évaluation utilisée par l’AERES. En effet, le critère d’insertion professionnelle des étudiants est mis en avant par cette agence d’évaluation. L’évolution vers une logique d’obligation de résultat et une logique de concurrence entre formations des diverses universités est bien entendu inquiétante pour les SHS. La réponse politique à cette inquiétude a été la création par Valérie Pécresse, en 2009, du Conseil pour le développement des humanités en Sciences sociales. Celui-ci a pour objectif déclaré d’accroître les liens des SHS avec la société et l’économie et d’améliorer sa visibilité internationale. L’enjeu serait donc de valoriser professionnellement les filières de SHS en faisant émerger de nouveaux diplômes, de clarifier les enjeux de formation et l’orientation de ses étudiants, et ceci tout en conservant l’excellence académique !

L’internationalisation est également une préoccupation pour nos dirigeants administratifs et politiques. En 1987 fut créé ERASMUS sur la base de la coopération de 11 pays puis 30 pays dont certains hors ECC. ERASMUS MUNDUS en 2003 ouvre encore plus les horizons à l’international. Mais il ne s’agit pas uniquement d’une question de mobilité des étudiants et des enseignants et cette question de l’internationalisation a toute son importance puisque c’est en partie elle qui a impulsé la création de LMD1 puis LMD2. La déclaration de la Sorbonne en 1998 suivie en 1999 de la déclaration de Bologne puis de celle de Louvain en 2009, vise à harmoniser l’espace européen de l’enseignement supérieur européen. L’introduction des ECTS dans un cadre très strict (30 ECTS par semestre) a permis une uniformisation des maquettes. Bernard Bazin cite par ailleurs Alain Caillet pour qui « la logique du processus de Bologne est celle de l’imposition d’une norme quasi marchande ». Ainsi le savoir deviendrait une marchandise fictive qui pousserait les universités à une logique de concurrence nationale mais aussi internationale.

Bernard Bazin est également revenu sur l’une des conséquences de la mise en place de la LOLF qui est celle de l’annualité du budget doté par l’État. À l’exception des DBM [1] et des contrats pluriannuels, le budget doit donc être calculé sur une seule année et se décline en deux parties : le budget par nature (par lignes) et le budget de gestion (par types de dépenses). En plus du budget de base, on voit la création d’un budget de développement, pour lequel les crédits sont accordés dans la mesure où la stratégie de développement proposée est considérée comme valorisante pour l’Université. Une fois encore cette nouvelle organisation oblige à adopter une logique de performance mais aussi de responsabilité des acteurs mais son cadre strict limite, selon Bernard Bazin, la marge de manœuvre et le dynamisme de la recherche en France.

En conclusion générale, Bernard Bazin rappelle que, contrairement aux lois de 1968, celles de ces dernières années parlent d’autonomie sous un aspect budgétaire et financier. Une plus grande latitude a été donnée à la présidence de l’Université dans la gestion de la masse salariale, surtout par le biais de la possibilité de recruter du personnel contractuel bénéficiant d’une rémunération sous contrat privé sans lien avec la Fonction publique. La loi LRU s’inscrit donc plus dans un contexte de léger déclin des effectifs des étudiants mais aussi dans un contexte économique complètement différent de resserrement budgétaire de l’État, avec pour conséquence la décentralisation des budgets. L’exécutif de l’Université se voit obligé de faire des choix stratégiques et éventuellement de mettre en avant des formations aux dépens d’autres, jugées pas assez rémunératrices.

Les discussions qui ont suivi cette intervention ont, dans un premier temps, surtout abordé la question des articulations entre l’UFR et l’École doctorale dans le cadre de la réforme LMD. A.-M. Peatrik rappelle ainsi le problème de la gestion budgétaire des DEA qui autrefois avaient leur budget propre et qui maintenant dépendent de l’UFR. Elle rappelle également que l’UFR et l’ED n’ont pas de liens institutionnels dans la mesure où aucune des deux parties n’est représentée dans le Conseil de l’autre. Ce manque de coopération administrative pose évidemment des problèmes au niveau du recrutement des monitorats, des allocataires et des ATER qui « naviguent » entre les deux entités. Le laboratoire serait en quelque sorte le lien entre les deux. Philippe Gervais-Lamboni a également rappelé l’intérêt d’un rapprochement entre les deux entités dans la mesure où l’École doctorale est aujourd’hui chargée de dispenser des enseignements. Bernard Bazin a fait remarquer que des représentants des deux entités se réunissent notamment pour la question de la maquette des masters. Laurence Caillet a par ailleurs précisé que l’AERES évaluait les masters en fonction de leur adossement à un laboratoire.

Virginie Milliot a ensuite abordé la question des conséquences du changement de gouvernance de l’Université. Bernard Bazin a précisé que le mode d’élection de l’équipe présidentielle avait été transformé et que le nombre de membres au CA avait également été drastiquement réduit, excluant le système de représentants des différentes composantes. Ce changement a fait du CA la seule et légitime instance législative de l’Université dans une logique beaucoup plus politique. La loi donne au président tous les pouvoirs sous le contrôle de ce conseil et les administrateurs votent le budget comme on le voterait au Parlement. La logique d’élection des administrateurs est donc différente puisque l’on vote désormais plus pour une politique que pour un représentant de la composante à laquelle on appartient. A.-M. Peatrick a noté également le rôle désormais purement consultatif du Conseil scientifique qui a aujourd’hui bien moins de pouvoir que le CEVU.

[retour au programme]

 

Alain Peyraube (membre du Conseil scientifique de l’European Research Council, membre expert pour les Humanities à l’European Science Foundation)

La conférence d’Alain Peyraube a porté sur l’évaluation de la recherche en sciences humaines et sociales au niveau européen et plus particulièrement au Conseil européen de la recherche (ERC) et à la Fondation européenne de la science.

Il a conseillé les rapports et articles suivants :

  • le rapport « Assessing Europe’s University-Based Research (AUBR) », publié en été 2009, fait selon lui fait le meilleur bilan de l’évaluation de la recherche en Europe (le consulter).
  • le rapport SPRU sur la bibliométrie en SHS (paru sur le site de la Commission européenne, le 26 mars 2010) (le consulter).
  • l’article « JournalBase. Comparer les bases de données scientifiques internationales en sciences humaines et sociales (SHS) » de Michèle Dassa, Christine Kosmopoulos et Denise Pumain (Cybergeo, janvier 2010) (le consulter).
  • l’article « Bibliométrie et évaluation en sciences humaines et sociales : une brève introduction » de Ghislaine Filliatreau (Revue d’histoire moderne et contemporaine, 2008/5, n° 55-4bis).

La recherche européenne peut aujourd’hui se résumer presque exclusivement par le 7e programme cadre (doté de 50,5 milliards d’euros pour la période 2007-2013). Ce programme cadre est divisé en programmes spécifiques, comme le programme « opérations » doté de 33 milliards. Ce programme accorde aux SHS (la priorité n° 8) 620 millions d’euros sur une période de sept ans. On peut citer aussi le nouveau programme 2 « idées » (l’ERC), le programme 3 « personnel » (pour les bourses Marie Curie), le programme 4 « capacités » (les infrastructures, aides aux Petites et moyennes entreprises, Coopération internationale).

L’ERC (European Research Council) est une agence exécutive de 300 personnes, entièrement pilotée par des scientifiques. C’est une première dans l’histoire des programmes européens à Bruxelles. Elle siège depuis 2005 mais n’a été officiellement créée qu’en 2007. Un conseil scientifique de 22 membres (dont 5 prix Nobel) supervise toutes les tâches (programmes de travail, répartition des budgets, etc.).

Le conseil scientifique de l’ERC essaie de faire tomber les tabous de Bruxelles. C’est ainsi le seul programme du 7e programme cadre à ouvrir ses appels d’offre aux chercheurs étrangers. Seule condition, le projet doit être mené dans un pays européen ou associé (Turquie, Suisse, Norvège, Israël, Lichtenstein).

Il s’agit de la première agence de financement européen, pour la recherche dite « frontière » (la recherche fondamentale). Elle dote chaque projet « jeunes chercheurs » de 2 500 000 euros et chaque projet « chercheurs confirmés » de 3 500 000 euros. Contrairement aux autres programmes de Bruxelles, l’ERC rejette tout projet de recherche appliquée ou justifiant son rôle dans le développement socio-économique de l’Europe. Ce qui est recherché est l’excellence scientifique du projet et de ses porteurs (cv, publications, nombre d’articles, de citations), l’autonomie, l’efficacité et la transparence. Le chercheur financé peut se payer un sursalaire, peut embaucher le nombre de post-doctorants dont il a besoin, peut financer des allocataires en troisième ou quatrième année de thèse. Dans certains cas, un individu seul (comme dans certaines recherches en SHS) peut soumettre un projet à l’ERC mais la difficulté consiste à justifier le budget de 3 millions d’euros.

Pour des raisons opérationnelles, l’ERC est divisée en trois grands domaines de recherche : le PE qui réunit toutes les sciences de la matière et de la nature (mathématiques, sciences physiques, information, communication, etc.), le LS pour les sciences de la vie et la médecine et enfin le SH pour les sciences humaines et sociales. Aujourd’hui les crédits sont répartis de la manière suivante : 40% pour le PE, 35% pour le LS, 15% pour le SH et 10% en interdisciplinaire (nouveau domaine). Ce chiffre de 15% du budget consacré aux SHS représente presque le double de la part usuellement accordé à ces disciplines (à l’exception notable des pays scandinaves) par la plupart des agences nationales (comme l’ANR).

L’ERC a nommé 25 panels (avec un directeur responsable de la sélection pour chacun d’entre eux) dont 10 pour les PE, 9 pour LS et 6 pour SH. Au sein des 6 panels SHS on retrouve l’anthropologie sociale dans trois panels tandis que l’anthropologie cognitive est présente dans un autre (avec les linguistes, philosophes, psychologues et les sciences cognitives).

L’ERC a lancé quatre appels d’offre depuis sa création. Pour ce qui est des résultats, d’une manière générale les français sont toujours assez loin derrière les britanniques mais devant les allemands, néerlandais, italiens, et espagnols. Pour les SH, la situation est un peu différente. Sur le 1er appel d’offre « jeunes chercheurs », la France se situait en troisième position derrière les britanniques et les néerlandais avec 6 projets retenus. Sur le deuxième appel d’offre « chercheurs confirmés », les français étaient deuxième, après les britanniques et bien avant les allemands et les néerlandais, avec 9 projets retenus. Pour le troisième appel d’offre « jeunes chercheurs », les français étaient cinquième derrière les britanniques, les allemands, les néerlandais, belges, espagnols et italiens, avec 2 projets retenus. Dans le dernier appel d’offre « chercheurs confirmés », la France est deuxième, derrière le Royaume-Uni.

Projet ERIH (European Research Index for the Humanities). Il s’agit du projet mené par la Fondation européenne de la science pour établir un classement des revues. Il a été initié en 2001 lors d’un colloque organisé à Budapest auquel ont participé les 25 pays de l’Union afin que l’Europe ne dépende plus uniquement de la base des données du Web of Science. La France est membre de ce projet et le finance par le biais du ministère de la Recherche.
Pour mener à bien ce projet, la première tâche était d’établir une structure disciplinaire. Ensuite, il a fallu définir une méthodologie pour classer les revues. On a donc créé des panels et demandé à toutes les organisations membres de l’USF et à toutes les associations savantes, d’envoyer des listes de revues. Ces listes ont été révisées et classées par les membres des panels selon une nomenclature en A, B et C. La consigne étant de ne pas assigner plus de 20 % des revues de la liste à la catégorie A. Alors que le classement en A, B, C n’avait pas été conçu pour définir une échelle de qualité, il a produit un effet pervers : la catégorie C, conçue pour inclure les bonnes revues nationales et régionales, a fini par devenir une catégorie « poubelle » ; on y classait toutes les revues qui n’étaient pas assez bonnes pour être classées dans la A et la B.

Les premières listes, publiées sous le nom d’« Initial lists under revision », ont été approuvées par le comité de la Fondation européenne de la science. Bien que contestées initialement, ces listes ont été utilisées par plusieurs pays de l’Union, en particulier en Europe centrale et orientale. À l’instar des britanniques, italiens et néerlandais, l’ERC les a employées pour certaines disciplines tout en les abandonnant pour d’autres. La liste qui concerne l’Anthropologie a pris en compte les publications de tous les pays européens. 242 revues ont été sélectionnées sur un total de 752 (dont 40 A, 112 B et 90 C). La création de deux panels a permis de distinguer l’anthropologie sociale et l’anthropologie cognitive. En archéologie, 425 revues ont été retenues sur un total de 1312. Une liste révisée sera publiée en 2010. Supprimant les A, B, C, elle ne contiendra plus que deux catégories ; une pour les revues nationales et régionales et une pour les internationales. Les revues internationales seront ensuite divisées en deux catégories dont la première, représentant 20 % du total, contiendra les plus importantes revues de la discipline concernée.

La discussion qui a suivi a porté sur deux points principaux : le besoin de faire « remonter » dans le classement, encore largement dominée par les revues anglo-saxonnes, la littérature nationale. Et les problèmes de l’évaluation avec la méthodologie actuelle. Par exemple, l’impact factor (outil statistique permettant de classer les revues selon le nombre de citations d’articles faits dans cette même revue dans un corpus d’autres revues) n’est pas utilisé pour notre discipline pour évaluer la qualité d’une revue. Gilles Tarabout a aussi évoqué la difficulté de classer par rapport aux aires culturelles et en termes disciplinaires. Il a finalement souligné l’inconvénient que présente l’évaluation de la source de la publication ; c’est-à-dire la difficulté d’évaluer les chapitres d’ouvrages (qui constituent 50 % des publications en anthropologie) en notant un éditeur qui peut indifféremment publier des bons mais aussi des mauvais ouvrages.

[retour au programme]

 

Isabelle Rivoal (LESC) – Présentation du projet d’accueil à Nanterre de la conférence de l’European Association of Social Anthropologists en 2012

Vous devez installer le Plugin FlashPlayer



Isabelle Rivoal a présenté le projet d’accueil à Nanterre de la conférence de l’European Association of Social Anthropologists (EASA – consulter le site), qui représente un enjeu très important pour la place de l’anthropologie française au niveau international.

L’EASA a été fondée en janvier 1989 lors d’un congrès inaugural réunissant une vingtaine d’anthropologues issus de treize pays européens (Philippe Descola et Daniel de Coppet étaient les représentants de la France). Le premier colloque fut intitulé « Conceptualizing Society ». Son objectif était de réfléchir à la place de l’anthropologie dans les sciences sociales et sur la relation entre l’ethnographie et la théorie. Comme le disent ses fondateurs, il s’agissait de lutter contre la critique post-moderniste.

Considérée sous le seul aspect de sa naissance et des propositions théoriques qu’elle entend défendre, l’EASA s’inscrit dans un projet auquel le LESC, sinon une certaine école de l’anthropologie française, ne peut que souscrire.

L’EASA, basée administrativement en Grande-Bretagne, s’est indéniablement colorée « oxbridge » avec le temps, et a aujourd’hui tendance à devenir une association professionnelle fonctionnant sur le modèle de l’Association of Social Anthropologists of the United Kingdom and Commonwealth (ASA). Sa constitution est fondée sur le modèle de l’ASA : elle opère d’une part une distinction entre les membres et les trustees, ces membres bienfaiteurs dont le réseau social permet le financement de l’association et d’autre part définit son organisation interne en terme de « réseaux » spécifiques, par aire culturelle ou par thématique.

Sa vocation est de permettre le développement de la discipline en Europe en organisant des biennales et en publiant le journal Social Anthropology/Anthropologie sociale, édité de 1992-2006 par Cambridge University Press et depuis 2007 par Blackwell Publishing.

On constate une sous-représentation de la France dans les activités de l’EASA. Même si la représentation française [2] dans le comité exécutif de 8 membres est constante depuis la fondation de l’EASA, on remarque une faible présence de la France par rapport à l’Angleterre et l’Allemagne en ce qui concerne le nombre de membres enregistrés, les propositions de communications et les publications. Sur 1 057 membres enregistrés en décembre 2009, seuls 53 sont français, soit moins de 5 %. Ce chiffre correspond aussi au pourcentage de propositions de communications françaises pour le prochain congrès de Maynooth (en 2010). Enfin, en ce qui concerne l’ensemble des publications de l’association, seuls deux contributeurs français sont représentés (De Coppet avec le Understanding Ritual et Ph. Descola avec le Nature and Culture). Analysant l’argumentaire et les thématiques du prochain congrès intitulé « Crisis and Imagination », I. Rivoal remarque l’absence d’une vision sociologique (qui était au fondement de l’association lors de sa création) au profit d’une inscription dans la tradition de l’anthropologie critique héritée de la critique post-moderne et dans laquelle la tâche assignée à l’ethnologue est avant tout de proposer un éclairage intellectuellement séduisant, le plus souvent critique, susceptible de participer au débat public sur le destin du libéralisme tardif (late liberalism). En général, elle constate que le projet d’une théorisation sociologique n’est plus à l’ordre du jour.

I. Rivoal a aussi le sentiment qu’il s’est mis en place un « format » notamment pour les demandes de financement européen et que ce « format » est indexé sur le modèle d’oxbridge. Doit-on pour autant voir l’EASA comme une ressource dans la compétition, comme un équivalent pour notre discipline d’un salon commercial à la porte de Versailles où chacun sur son stand tente de promouvoir un « savoir commodifié » ? Faut-il s’adapter ou résister ?

Isabelle Rivoal propose une coopération entre les différents pôles de l’anthropologie en France, centrée autour de ces questions. Même si ce projet paraît utopique, elle considère qu’il est rendu possible par le nombre restreint d’acteurs de l’anthropologie française. Elle propose aussi de réfléchir à un retour au projet initial de l’EASA qui consistait à conjuguer ethnographie et théorie et sur la possibilité de proposer autre chose qu’une anthropologie critique.

Dans la discussion qui a suivi la conférence, M. Segalen, ancienne représentante de la France à l’EASA, a contesté les déclarations d’I. Rivoal sur coloration oxbridge de l’association. Elle a notamment cité pour preuve le rôle joué anciennement par les chercheurs espagnols et par l’ouverture de l’EASA vers l’Europe de l’Est.

Puis le débat a porté sur la question de la représentativité de la France dans l’EASA. Comment s’insérer dans les panels très spécifiques et théoriques proposés par l’association ? La proposition faite par I. Rivoal pour surmonter ce problème, mais aussi pour donner une plus grande visibilité à la recherche française, consiste à augmenter le nombre de proposition des panels.

[retour au programme]

Tous droits réservés

Mis à jour le 23 mars 2012

[1] Décision budgétaire modificative

[2] Les représentants pour la France ont été successivement D. De Coppet et Ph. Descola, J.-C. Galey, M. Segalen, B. Muller, Benoît de l’Estoile, et (actuellement) Maria Couroucli.