Olivier HERRENSCHMIDT – Le culte des enfants morts dans une basse caste hindoue. Pêcheurs en mer de l’Andhra Pradesh

« Le culte des enfants morts dans une basse caste hindoue. Pêcheurs en mer de l’Andhra Pradesh »

Olivier HERRENSCHMIDT
Professeur émérite
Université Paris Ouest Nanterre La Défense, UMR 7186 – LESC
Page personnelle

LE FUNÉRAIRE. Mémoire, protocoles, monuments.
11e colloque annuel de la MAE

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Dans l’hindouisme brahmanique, le culte des ancêtres a souvent été considéré comme peu important – ce qui, pour un regard chinois, va de soi (Hsu, 1963). Mais l’on doit surtout souligner une contradiction – apparente pour le chercheur, non pour les brahmanes – entre la théorie du karman et du samsâra –de la métensomatose déterminée par les actes passés puis par les actes présents, jusqu’à l’éventuelle délivrance (moksa) – et le rituel décrit par tous les traités brahmaniques pour assurer aux ancêtres un bien-être dans l’au-delà (ce pourquoi un fils est nécessaire à tout hindou). M. Biardeau a très bien résumé la situation : le brahmane, écrit-elle, « reprenant au sannyâsi [renonçant] la croyance aux renaissances et à la délivrance, ne sait plus très bien où situer ses ancêtres », ce pourquoi « il continue cependant à leur offrir de la nourriture en priant pour leur délivrance (où ils n’ont plus besoin de nourritures terrestres) » (1981). J’ai tenté de montrer que cela était, effectivement, le problème du brahmane, la question de la métensomatose ne se posant guère aux castes moyennes et basses dont les pratiques rituelles et les croyances ne sont pas calquées sur celles de l’orthodoxie brahmanique : pour elles, c’est le séjour des morts qui importe – et non la délivrance – et il s’obtient par des rites funéraires correctement accomplis par les descendants et – essentiel à la compréhension de la représentation de l’être au monde de ces castes – c’est la généalogie, la filiation et elle seule qui donne à chaque individu sa place dans la caste où il est né, les seuls actes originels (bons ou mauvais) des ancêtres fondateurs assignant son statut à cette caste (Herrenschmidt, 1978 : 151-160).

L’ethnographie de basses castes, relevant de ce que l’on a pu appeler « l’hindouisme populaire », n’a pu que confirmer la prégnance du culte des morts. Les Vâda-Balija, pêcheurs en mer de la côte de l’Andhra Pradesh, en présentent des formes particulièrement intéressantes qui demeurent extrêmement vivaces. À l’origine, toute lignée, ou fragment local de lignée, possède son sanctuaire propre, une ammôrillu (« maison de la déesse »), où sont honorées, comme son nom l’indique, les déesses qui lui sont propres, les défunts, hommes (peddalu : « anciens » au sens large du terme, désignant aussi les hommes d’autorité dans la caste) et femmes (pêrantâlu : « bienheureuses », mortes après leur mari et mères de nombreux fils). Toutes ces personnes sont figurées par des points sur le mur, de taille variable. Leur sont joints certains enfants morts en bas âge, garçons ou filles, sous forme de statuettes (bomma : statue, image, poupée), debout ou à cheval (avec parfois deux ou trois cavaliers). Figurent également dans ces maisons de culte les chromos de quelques-uns des grands dieux de l’hindouisme – Srîvenkatêsvara, du temple de Tirupati, Narasimha, de celui de Waltair, près de Visakhapatam.

Avec l’amélioration de leur habitat : les huttes, qui étaient la règle, ont à peu près toutes disparues au profit de « maisons en dur » financées par l’aide gouvernementale. Dans certains cas, les « maisons de la déesse » se sont maintenues mais ont le plus souvent disparu, remplacées par une « chambre du culte » (pûjagadi) telle que toute maison d’hindou en possède avec seulement les chromos de quelques dieux ou déesses « orthodoxes », sans jamais de représentation d’aucun parent quelconque. Les Vâda y ont transporté leurs ancêtres et leurs enfants défunts.

C’est justement à propos de ces derniers qu’ils se distinguent de toutes les autres castes – semble-t-il, car je n’ai encore i id trouv l978 : sujet dans les monographies récentes concernant les basses castes hindoues dont, il est vrai, la religiosité n’intéresse plus grand monde. Les Blanchisseurs (Câkali) du delta de la Godavari en seraient un autre exemple.

Un enfant mort se manifeste d’une manière ou d’une autre à l’un de ses parents – au père, de préférence. Il réclame sa place dans le sanctuaire domestique. Les parents font fabriquer une statuette. Celle-ci est portée d’abord dans le temple de la déesse du quartier de la caste, puis installée dans l’ammôrillu. Elle sera objet d’hommages et de dons lors de tous les rites concernant les ancêtres. En particulier au second jour de la fête annuelle de (Makara) sankrânti (le Pongal, en pays tamoul), le 14 ou 15 janvier. Ce jour, appelé Peddapanduga (« la Grande Fête »), s’entend comme Peddalapanduga, la « fête des ancêtres ». Mais, une fois l’an, ils sont l’objet d’un rituel propre : lors du troisième « bain » (tîrtham) d’une série de quatre dont les trois premiers ont lieu à l’embouchure de la Tandava, sur la rive gauche de laquelle est implanté le village de Pentakôta. Ce bain, qui attire un grand nombre de pèlerins des villes et villages voisins et pour lequel officie un brahmane installé au village, a lieu entre la mi-février et la mi-mars, le jour de la « grande nuit de Siva » (Mahâsivarâtri), la veille ou le jour même de la Nouvelle Lune qui termine le mois de Mâgha. Ce jour-là, les Vâda baignent les statuettes de leurs enfants morts.

Ces statuettes sont conservées plusieurs années, voire parfois des décennies, et peuvent finalement être jetées à la mer. Il ne faut pas les ramasser si le flot les rabat sur le rivage, cela porte malheur.

La mythologie ne dit pas grand-chose du destin de ces enfants morts. Ils ont manifestement une relation que leur nom explicite (Vîrudu : par ailleurs, le héros, le brave) avec Vîranna, fils de Siva. Il faudrait également voir quelle peut être la relation existante entre ce statut de vîrullu et l’exposition des très petits enfants morts destinés à être emportés par les chacals, serviteurs de la Déesse. Ce sont les pratiques, qui semblent fort particulièresl978 :s Vâda-Balija, concernant la disposition et le devenir des jeunes (et particulièrement très jeunes) morts dont il faudrait essayer de rendre compte.

Références

BIARDEAU Madeleine. 1981. L’hindouisme. Anthropologie d’une civilisation, Paris : Flammarion (collection « Champs »). (Réédition, avec une nouvelle préface, Clefs pour la pensée hindoue, Paris, Seghers, 1972.)

HERRENSCHMIDT Olivier. 1978. « L’Inde et le sous-continent ind id », in Encyclopédie de la Pléiade, Ethnologie régionale II, Paris : Gallimard.

HSU F.L.K. 1963. Clan, Caste and Club. New Jersey, Princeton: van Nostrand.