Pierre ALLARD – Entre crise et héritage : « la révolution néolithique » en Europe tempérée

Entre crise et héritage : « la révolution néolithique » en Europe tempérée

Pierre ALLARD
Chargé de recherche CNRS, UMR 7055 Préhistoire & technologie
Page personnelle

TRANSITIONS HISTORIQUES : rythmes, crises, héritages.
12e colloque annuel de la MAE

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Cette communication propose une confrontation des différents modèles sous tendus pour aborder la période de transition de la fin du Mésolithique au Néolithique en prenant l’exemple de l’apparition et du développement de la Céramique Linéaire (Néolithique ancien, VIe millénaire avant notre ère). Au 7e  millénaire avant notre ère, un vaste courant d’innovation, notamment dans le domaine de l’armement, traverse les sociétés de chasseurs-collecteurs mésolithiques, témoignant de leur dynamisme et de leur vitalité. Deux ou trois millénaires plus tard, ces sociétés auront disparu, et l’Europe sera peuplée de communautés paysannes. La néolithisation, marquée notamment par le basculement des sociétés vers l’économie de production, est une période clef de la Préhistoire de l’Europe. Depuis un foyer proche-oriental, se diffusent de nouvelles pratiques qui témoignent d’une nouvelle économie : l’agriculture, c’est-à-dire la culture et l’élevage d’espèces domestiquées dont la plupart sont allochtones à l’espace européen, la sédentarité et la céramique. L’application du concept de « révolution néolithique » de G. Childe (émis pour le Proche-Orient) pour la néolithisation de l’Europe définit deux principaux courants, l’un méditerranéen, le second danubien, qui correspondent dans cette idée à la colonisation du territoire par des populations néolithiques depuis le Proche- Orient sous l’impulsion démographique générée par une économie de production. Néanmoins, la réalité est plus complexe et la méconnaissance des temps antérieurs apparait de manière de plus en plus évidente comme un obstacle à la reconstitution des scénarios.
La question des processus de la néolithisation est posée et s’organise autour de trois pôles de réflexion majeurs : la colonisation, l’acculturation et l’invention autonome. Ces trois pôles sont les « concepts pères » de toute une série d’interprétations théoriques alternatives développées depuis plus de cinquante ans. Si l’idée de l’invention autonome est désormais abandonnée, faute d’éléments convaincants, c’est vers les divers phénomènes d’acculturation que s’oriente le débat scientifique actuel, sans forcément opposition par ailleurs avec des phases pionnières de colons.
L’exemple de la Céramique Linéaire, culture du premier néolithique ancien qui va connaître une expansion remarquable (de l’Ukraine à la Normandie), met en exergue la variabilité des concepts méthodologiques et théoriques mis en avant pour tenter d’appréhender les processus qui permettent d’expliquer cette période de transition. La lisibilité archéologique remarquable des villages de cette période (près de 5000 sites connus) offre une documentation permettant d’aborder finement son implantation et son évolution. Néanmoins, on ne peut que constater que l’arrivée du Néolithique et les rapports avec les populations mésolithiques résultent encore d’un fort débat idéologique et scientifique qui pose le problème de reconnaissance des situations de crise, de l’héritage et du rythme de l’adoption de nouvelles pratiques techniques. Ainsi, la perception du temps est un problème de fond car d’une part, la chronologie absolue ne propose pas encore une situation claire de la fin des populations mésolithiques et les systèmes de sériation en vigueur opposent des matériaux différents (le lithique pour le Mésolithique et la céramique pour le Néolithique). C’est donc des échelles « à temps variable » qui sont encore utilisées selon les besoins. On verra que ce phénomène « révolutionnaire », souvent qualifié de rapide, est en fait arythmique. Du point de vue de ses protagonistes, on peut estimer que l’adoption de nouvelles pratiques techniques a du apparaître suffisamment attrayante pour une diffusion sur une échelle aussi vaste. C’est tout l’héritage technique qui se trouve bouleversé. Pourtant, l’amélioration de la documentation montre que des régions marquent des refus de l’adoption du Néolithique, pendant plus d’un millénaire. Au sein même de la culture matérielle, on constate la perduration de certains caractères « ancien » spécifiques à quelques régions occidentales comme les armatures de flèche. Il est en de même pour la sphère idéelle qui présente une symbolique qui semble opposer la nouveauté à la continuité.