Raphaël ANGEVIN – Trajectoires sociales et valeurs d’affirmation des mobiliers de « prestige »

« Trajectoires sociales et valeurs d’affirmation des mobiliers de « prestige » :
l’exemple du viatique funéraire lithique des élites de Nagada (Égypte, IVe millénaire av. J.-C.) »

Raphaël ANGEVIN
Conservateur du patrimoine
Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne
UMR 7041- ArScAn (Du village à l’État au Proche et Moyen-Orient)
Page personnelle

Au IVe millénaire, en différents points du Proche-Orient, certaines communautés villageoises du Chalcolithique connaissent une formidable évolution sociale, qui voit la transformation de populations néolithiques dispersées en des sociétés unifiées et suffisamment hiérarchisées pour accepter la domination d’un groupe puis d’un seul individu sur tous. Dans la vallée du Nil, l’émergence d’une minorité dominante, profitant du développement de la pleine agriculture et d’une mutation manifeste des modes de production (spécialisation des activités artisanales, concentration des forces vives dans des ateliers, instauration d’une économie de redistribution), se traduit par une inflexion sensible des pratiques funéraires qui marque une première différenciation sociale et révèle une modification profonde des rapports entre individus au sein des différentes communautés. D’un point de vue archéologique, ces bouleversements sont éclairés par l’accroissement sans précédent des mobiliers funéraires qui vont devenir une constante des nécropoles badariennes puis nagadiennes (Nagada, Adaïma, El Amrah, Armant, etc.). Au sein de ce corpus, les formes lithiques occupent assurément une place à part. Le développement d’une production en silex à fort investissement technique s’exprime alors dans une hypertrophie des modèles développés en contexte domestique ou agricole : les grands couteaux s’inscrivent clairement sur la lancée du Néolithique et témoignent de la postérité de certaines traditions locales liées au façonnage bifacial.

Les choses changent toutefois radicalement entre Nagada IID et Nagada IIIC : la demande en biens statutaires, formulée de plus en plus nettement par les élites de Haute et de Basse-Égypte, provoque un développement exponentiel des échanges interrégionaux et trouve un écho significatif dans le double processus d’accumulation et d’ostentation qui affecte les grandes nécropoles de la période. Dans ce contexte, de nouveaux corpus typologiques s’élaborent, par l’adjonction de modèles exotiques dont le consensus transcende l’ensemble des assemblages mobilisés : les grands « racloirs tabulaires » et les lames cananéennes, qui font leur apparition en domaine égyptien vers -3300, renvoient ainsi à des formes extérieures de « globalisation » technique qui affectent tout le Moyen Orient à la fin du Chalcolithique et au début de l’âge du Bronze. À Hiérakonpolis, Abydos (Cimetière U) et Abou Rawach, la valeur d’affirmation du viatique funéraire lithique cesse d’être strictement identitaire pour recouvrir une dimension économique et une charge socioculturelle évidentes en lien avec la réorganisation des grands pôles de production et de consommation, en Égypte comme au Levant.

Dans ce puissant mouvement de fabrique sociale et culturelle, les processus convoqués semblent invariablement conduire à l’affirmation de structures de coercition. Sous ce regard, les transformations de la période protodynastique marquent certainement « une phase paradoxale et paroxysmique d’accélération et de rupture » (Midant-Reynes, 2003) qui transparaît jusque dans la progressive complexification de l’espace funéraire. À la charnière du IVe et du IIIe millénaires, la nécropole royale du ouadi Oumm-el-Gaab près d’Abydos marque de ce point de vue un jalon fondamental dans notre compréhension des phénomènes complexes qui conduisent à l’émergence de l’État dans la vallée du Nil. Dans ce contexte, la pierre paraît de plus en plus sollicitée : « l’explosion » quantitative et qualitative des productions à haute valeur ajoutée, laminaires ou bifaciales, s’exprime dans une plus forte « sensibilité » des cortèges typologiques et – incidemment – dans un plus grand raffinement des connaissances et des savoir-faire déployés. Échos des nouveautés introduites quelques siècles plus tôt, les productions protodynastiques illustrent ainsi une « subversion » radicale des choix techniques et économiques, mais aussi, sans doute, des formes sociales et des systèmes de valeurs attachés à l’outillage en pierre.

Mais, c’est par leurs transgressions que ces industries nous en apprennent davantage : ainsi, vers -2700, le dépôt de plusieurs centaines d’ébauches et d’éclats de façonnage issus de la chaîne de confection des grands couteaux bifaciaux, dans une des chambres funéraires de la tombe du pharaon Khâsekhemouy, paraît intimement lié à un mode original de revendication du contrôle économique dont les occurrences archéologiques sont encore trop rares pour que nous refusions sans nuance de nous attarder sur sa signification. Car, pour la première fois sans doute, cette « réduction » d’atelier témoigne de manière directe du lien étroit existant entre productions spécialisées et pouvoir royal naissant.

Au cours de cette communication, nous tenterons de restituer la trajectoire sociale du mobilier funéraire lithique de Nagada, en explorant tour à tour les registres technique, économique et sociologique de ces objets. In fine, l’examen de ce viatique comme « révélateur » privilégié de l’individuation des élites – mais aussi des artisans – nous permettra de suivre l’évolution de la valeur symbolique qui lui est régulièrement assignée au cours d’un IVe millénaire qui voit s’affirmer des formes d’artisanat spécialisé, produits d’une évolution locale exacerbée sous la pression des échanges interrégionaux, dans un mouvement irréversible qui conduira à l’émergence d’un État théocratique.

Le Prestige, autour des formes de la différenciation sociale
10e colloque annuel de la MAE