Sadat al-asrar

Sadat al-asrar
Isabelle Rivoal (LESC)

Site de l’éditeur : Dar alfarabi

Présentation en arabe


Le livre Sadat al-asrar qui est aujourd’hui mis à la disposition du lecteur arabe a paru il y a quinze ans aux éditions de l’EHES sous le titre Les Maîtres du secret. Son objet était à la fois modeste et vaste : il s’agissait de peindre un petit morceau de la société arabe contemporaine par l’étude systématique de ses structures sociales profondes. En ceci, ce livre n’a rien perdu de son actualité, car la force de la mise en perspective à laquelle il invite saura toujours interpeller le lecteur curieux. À celui-ci je lance donc une invitation : celle de suspendre ce qu’il croit savoir, ce qu’il sait penser, de des voisins si proches ou si lointains et de m’accompagner dans ce village du mont Carmel à la rencontre de ces Druzes chaleureux qui m’ont ouvert leurs maisons, m’ont accueillie et ont su partager avec moi leur vie quotidienne et leur vision du monde, avec réserve parfois, mais toujours avec la générosité légendaire qui fait la grandeur des populations du Proche-Orient.

L’objet de ce livre consiste à comprendre l’inscription particulière de la communauté druze dans l’État d’Israël. Aussi, avant toute autre chose, j’ai abordé dans une préface à l’édition arabe l’objection centrale qui m’a souvent été opposée après sa parution. J’ai en effet choisi de ne pas considérer la question de l’identité druze selon les termes dans lesquels elle était régulièrement étudiée par la littérature sociologique et politologique disponible. Cette littérature considère généralement l’identité particulière des druzes de Galilée et du Carmel comme résultant directement et exclusivement de la politique israélienne à destination de la population arabe demeurée sous son autorité. Mon objectif dans ce livre est différent. Il n’est pas de comprendre un identité sociale « du dehors », d’un point de vue extérieur et politique qui ferait la part belle à une mise en perspective de stratégies politiques et d’intentions manipulatrices d’autres instances, mais bien de comprendre « du dedans », en partageant le quotidien des gens que j’étais venue étudier et en m’attachant à rendre compte de ce qui était important pour eux.

Originellement écrit pour un public occidental, ce texte avait pour objet premier de donner à comprendre une minorité musulmane (madhhab) singulière que les redécoupages politiques arbitraires au début du XXe siècle ont éclatés entre différents États antagonistes. Et tout en ayant ce projet général en vue, le défi était d’entreprendre d’y apporter réponse par l’étude d’une seule composante de cette minorité. Le travail sociologique qui est réalisé dans cet ouvrage suppose de ne pas considérer la religion simplement comme une croyance ou un dogme, voire un alibi à certaines pratiques politiques comme on l’a trop souvent proposé avec le taqiyya, mais de l’appréhender dans ses dimensions et ses manifestations sociales. Une telle construction suppose d’identifier les caractéristiques spécifiques de l’islam tel qu’il est pensé et vécu par les Druzes et qui influence profondément l’organisation de la vie sociale.

L’ouvrage montre que ce qui caractérise une communauté (comme madhhab) ne réside pas dans un certain nombre de traits particuliers et distincts, mais est à rechercher dans l’inflexion sociale particulière produite par l’interprétation que ses membres se donnent des principes éthiques qu’ils ont en partage avec leurs voisins. Pour les Druzes, ces principes conduisent à accorder une importance toute particulière à la distinction entre l’ordre de la dunya et celui du dîn. Cette opposition référentielle, largement partagée encore une fois par les populations de la région, est ici plus structurante qu’ailleurs, car les individus ne passent pas progressivement d’un ordre à un autre, mais font des choix qui supposent d’assumer pleinement les rôles sociaux attachés à ces références.