Séminaire du CREM – Modes d’existence et formes d’action dans l’expérience auditive

Séminaire du CREM 2013-2014
Séances sur le thème Modes d’existence et formes d’action dans l’expérience auditive (coord. Victor A. Stoichiță)


30 septembre 2013
Free party : des mots pour dire la musique, la transe, l’émotion et la fête
avec Guillaume Kosmicki, 15h-17h, MAE salle 308

Les free parties proposent un dispositif festif original. Sans début ni fin marqués, occupant des espaces inédits et squatés (usines ou entrepôts en friche, ruines, clairières, prairies), ces événements ménagent un flux sonore constant de musique élecronique assuré par les DJ et les lives qui s’y succèdent. Les musiciens n’y sont pas visibles la plupart du temps, et le plus emblématique de ces fêtes reste les grosses enceintes qui en structurent l’espace, souvent personnalisées par les sound-systems organisateurs. Les participants s’y immergent littéralement dans le son et se laissent prendre librement par la musique qu’elles diffusent, dont ils apprécient les effets qu’elle procure sur leur corps et leur esprit, la qualifiant de « mentale », « puissante », « acide », « méchante »…


14 octobre 2013
Jouer les dieux : un panthéon musical au Bastar, Inde centrale
avec Nicolas Prévôt, 15h-17h, MAE salle 308

Au Bastar en Inde centrale, certaines musiques rituelles permettent – grâce à des traits esthétiques bien choisis – de diffuser des “êtres sonores” dans l’espace et dans le temps. En remplissant l’environnement de leur énergie et de leur nature fluctuante, la musique pénètre, influence voire transforme certains éléments, qu’ils soient au départ animés ou inanimés. Lors de cette présentation, je ferai une comparaison entre la musique et l’alcool, présentés dans un contexte rituel en tant que substances ontologiques matérialisant le monde invisible, en tant qu’agents de métamorphose dans un univers constitué d’éléments fluides et contagieux organisés en catégories poreuses.

Comme le panthéon qu’il sert, le répertoire musical n’est vécu et ne prend forme que pendant le rituel, par les interactions continuelles entre les musiciens et les médiums possédés par les divinités. Répondant au caractère imprévisible des divinités, la structure musicale est extrêmement flexible. Les musiciens, agissant et réagissant au “jeu des dieux”, jouent des séries ininterrompues d’airs qui chacun présentifient les nombreuses divinités sous forme sonore. Mais la véracité de la possession n’est jamais complètement certaine, constamment commentée et discutée par le public villageois.

Malgré son bas statut social, le musicien a la responsabilité de choisir tout au long du rituel les airs et la manière de les jouer et joue donc un rôle essentiel dans le jugement -musical- de qui est Qui : qui est réellement possédé par un dieu, qui fait semblant de l’être ou qui est simplement saoul, c’est-à-dire – en termes rituels – enivré par un ancêtre.

Nous verrons ainsi qu’interpréter ce répertoire musical n’est rien d’autre qu’interpréter la nature de la possession (qui inclut parfois l’ivresse) pour pouvoir interpréter, dans tous les sens du terme, le panthéon.


21 octobre 2013
Terrains andins : la musique comme énergie
avec Rosalia Martinez, 15h-17h, MAE salle 308

Différents matériaux ethnographiques provenant de groupes indigènes du centre-sud de la Bolivie montrent que la musique, et,  de manière plus large, les sons, viennent à être conçus comme une force (fuerza), une énergie capable de transformer les comportements de différentes entités de l’existant.

Quelles sont ces transformations ? Par quels procédés la musique peut-elle agir sur les êtres ?

Le séminaire interrogera cette notion de « force » qui ne peut être comprise qu’en plaçant la musique au sein des réseaux d’interaction entre humains et non-humains dont elle fait partie. Par ailleurs, on discutera la pertinence – pour les exemples exposés – de notions utilisées dans  l’anthropologie de l’art telles celles d’agentivité ou d’ontologie. Dans quelle mesure peuvent-elles contribuer à un repositionnement de l’analyse ethnomusicologique ?


18 novembre 2013
Des voix en abyme. Anthropologie de la fascination sonore parmi les Runa du Haut Pastaza
avec Andrea-Luz Gutierrez Choquevilca (Anthropologue, Maître de conférences à l’EPHE, Laboratoire d’Anthropologie Sociale), 15h-17h, MAE salle 308

Si la communication humaine excède de loin la dimension du langage articulé, qu’en est-il des autres modalités de productions vocales ou musicales qui émaillent les interactions entre humains et non-humains ? Sous quelles conditions puis-je espérer trouver en l’autre, animal ou esprit, un interlocuteur et un agent ? L’exposé est consacré à la tradition orale et musicale des sociétés amérindiennes Quechua runapeuplant les rives du fleuve Pastaza aux confins du territoire amazonien au Pérou. A travers la présentation de plusieurs techniques vocales et instrumentales auxquelles les runa prêtent un caractère  performatif dans le domaine de la chasse et des rituels chamaniques, on examinera les enjeux du dialogue noué entre humains et non-humains. La posture animiste – qui accorde à l’autre la position de « sujet », doit en effet compter avec l’incertitude qui entoure l’identification d’un agent et la possibilité pour cet agent d’occuper une position labile : celle d’interlocuteur et/ou d’objet du discours, d’énonciateur multiple ou in fine, celle de proie objectivée dans une carcasse animale… L’instabilité ontologique qui s’immisce au cours de ces interactions éphémères est abordée du point de vue de la voix (forme discursive ou musicale), matière et scène de l’interaction entre le chasseur, le gibier, ou entre maîtres yachak, patients et esprits pathogènes. Nous suggérons à partir de ces matériaux que ce qui est mis en œuvre à travers l’usage de cris, de sifflements ou le recours à des formes musicales et énonciatives spécifiques est un dispositif de fascination auditive, véritable piège à pensée des hommes et des esprits.

Andrea-Luz Gutierrez Choquevilca est maître de Conférences à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, titulaire de la chaire Religions des indiens sud-américains : sociétés des basses terres et membre du Laboratoire d’Anthropologie Sociale – Collège de France. Elle a consacré sa thèse d’ethnologie à l’étude de la communication rituelle et à l’épistémologie de l’apprentissage parmi les peuples quechua runa d’Amazonie péruvienne : 2012, Voix de maîtres et chants d’oiseaux. Pour une étude pragmatique de l’univers sonore et de la communication rituelle parmi les peuples Quechua d’Amazonie péruvienne, Université Paris Ouest-Nanterre.


2 décembre 2013
Danse, musique, visible et invisible chez les Gnawa du Maroc
avec Jean Pouchelon, 15h-17h, MAE salle 308

Les Gnawa sont, au sens large, une communauté marocaine d’adeptes (musiciens, officiants, « possédés ») qui se réunit dans un rituel de transe nocturne baptisé la lîla(qui signifie en arabe dialectal : « une nuit »).

La musique, la danse puis la transe – qui se distingue de la première selon les croyances des intéressés, lesquelles affirment que la transe est due à l’intervention des génies invisibles – sont omniprésentes dans cette célébration : il s’agit fondamentalement d’appeler des invisibles à joindre la communauté des humains. De la capacité du maître de musique à jouer durant la lîla aux instruments même du rituel, ceux-là sont pour les Gnawa au centre de la performance. Sans leur présence, le rituel est dit « froid ».

Parmi les problématiques que soulève le concept d’agentivité (qu’on définira grossièrement comme la capacité d’action concédée à des non-humains), il y a celle de la nature et des modes d’action des génies vis-à-vis des pratiques rituelles et musico-chorégraphiques des Gnawa.

Après un examen des conceptions et des actions propres au rituel, je m’intéresserai à la scène en me posant la question du changement de contexte : leur musique se réduit-elle à « elle seule » lorsque les Gnawa franchissent les estrades ? Et si oui, qu’est-ce qui diffère précisément du rituel ?

Enfin, comment, s’agissant d’une rencontre entre visibles et invisibles, appréhender une réalité dont les Gnawa nous disent qu’il s’agit d’invisibles investissant le corps d’humains ? Je m’interrogerai à ce sujet sur les problématiques épistémologiques que l’approche anthropologique de l’agentivité soulève : comment se situer, comme chercheur et apprenti musicien gnawi, par rapport à cette autre vision du monde ?

En ouverture, je poserai la question suivante : et si finalement, nous n’anthropomorphisions pas tout ce qui est à notre portée (objets, systèmes symboliques) ?

 

 

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