Portrait de Moina H'Alima, fille de H'Aya, comorienne de caste, janvier 1899.Photo: Henri Pobéguin.

 

La « famille Sharifu Abdallah » est aujourd’hui un important groupe de descendance de Moroni. Abdallah, fils de Mwenye Ilias, appartient au matrilignage Trahafu, de rang moyen, mais il est aussi sharif par son père. L’endogamie des grandes familles et l’influence des hommes forts, acteurs politiques, grands commerçants et sharif, renforcent les lignes paternelles. Il épouse, dans la maison voisine, la jeune Mwana Nuru, fille de Mwana Halima et de Muhidine, un des fils du célèbre « sultan » Mwenye Mkuu.

Veuve assez jeune, Mwana Halima, du grand lignage Radjabu, ne se remarie pas : curieuse et entreprenante, elle dirige sa maison avec autorité, surveille ses plantations, fait du commerce et voyage. Elle vend les sandales en cuir qu’elle fait fabriquer par ses esclaves, importe de Zanzibar le poisson séché nguru, très demandé. Son père, de Moroni, vit à Zanzibar où il s’est lié avec Ahmad bin Abubakar bin Smeth, lettré comorien nommé cadi de l’île par le sultan omanais Said Bargash. Halima va le voir et ramène les objets précieux et l’or demandés pour les Grands mariages, ce qui fait la fortune de sa maison. On la voit porter aux chevilles des bracelets mafurungu ou nkunku ; ses gros mitaanle ouvragés sont toujours conservés par ses descendantes.

Sharifu Abdallah aime tendrement la fille aînée qu’il a eu dans cette maison. En 1920, déjà mère de famille, celle-ci est victime de l’épidémie de variole et contrainte d’entrer dans un camp de quarantaine ; son père réussit à la voir avant qu’elle meure, mais contracte la maladie et meurt peu de temps après. Son fils aîné lui succède en politique et devient grand producteur de vanille.

Les hommes riches ont généralement plusieurs épouses, et parmi elles des femmes modestes, épousées secrètement, dans les villages de dépendants, où ils vont se faire choyer de temps en temps. Les femmes esclaves de maison sont des familières, proches de leurs maîtresses, malgré leur tenues bien différentes : elles n’ont pas le droit de se voiler ni de laisser pousser leurs cheveux, qu’il faudrait tresser. Quand un homme voyage en boutre, une esclave est embarquée avec lui pour lui prodiguer ses soins. Mais, quand Sharifu Abdallah veut épouser Hishima, une esclave de sa femme Nuru (ou : une belle esclave qu’il vit danser le djaliko dans les ruelles un soir de mariage), il provoque la fureur de sa belle-mère qui le chasse de la maison. Halima, forte femme, veille en effet à faire respecter le rang de sa maison face aux agissements des maris qui y entrent. Cette union donne des enfants, sharif comme leur père, qui deviennent de grands commerçants de la ville.

Les institutions de la Grande Comore se maintiennent aujourd’hui, tout en s’adaptant aux changements : pour les hommes, classes d’âge, Grand mariage, assemblées d’Accomplis; pour les femmes, à chaque Grand mariage, transmission en ligne aînée de la maison, qui reste la résidence de la famille, quelle que soit l’issue des mariages.