Tupã, alias Shono « la grande », les cheveux récemment coupés
Les Matis, qui s'auto-désignent deshanmikitbo , « gens de l'amont », sont une poignée d'amérindiens de langue pano, qui vivent isolés en forêt amazonienne au Brésil, sur le rio Itui, dans le bassin du Javari. A peine plus d'une centaine à l'époque où ces photos ont été prises (1984-1986), leur nombre dépasse aujourd'hui les deuxcent cinquante. Ils n'en restent pas moins traumatisés par le déclin démographique qui les toucha de plein fouet à la fin des années 1970, époque de leurs premiers contacts pacifiques avec l'Occident.
Cet épisode de leur histoire récente a en effet entraîné son cortège de conséquences désastreuses habituelles : épidémies anéantissant plus de la moitié de la population, dépendance accrue envers les biens manufacturés, remise en question des croyances traditionnelles et des rituels qui y étaient associés, perte de confiance en soi ...
Il y a encore trente ans, les Matis vivaient dans cinq villages, répartis sur un vaste territoire dans la région des sources de l'Itui, loin des berges de l'aval des fleuves qu'ils laissaient aux colons brésiliens. Sédentarisés à proximité d'un poste du gouvernement brésilien, ils sont aujourd'hui regroupés dans un seul village riverain.
Bien qu'ils aient assez rarement l'occasion de voir des nawa (des ‘Blancs'), les Matis subissent une forte influence occidentale. Ils restent cependant très attachés à leur langue, à leurs armes et à leurs ornements traditionnels, ainsi qu'aux valeurs essentielles sur lesquelles reposent leur mode de vie. Les blue jeans , les casseroles en aluminium et les fusils de chasse cohabitent désormais avec les tatouages, les pendants d'oreille, les récipients en terre cuite et les sarbacanes. Dans le temps, chaque village n'était composé que d'une seule maison collective, dite shobo , où pouvaient résider plusieurs dizaines de personnes à la fois. De nos jours, on construit certes encore des shobo , mais entourés de petites maisons individuelles construites sur pilotis, où sont entreposés les biens d'origine étrangère.
Si la chasse reste l'activité la plus valorisée, l'agriculture fournit une part essentielle de l'alimentation. Manioc, bananes (treize variétés), maïs, papayes, ananas, et palmiers à fruits comestibles sont plantés chaque année sur des parcelles gagnées sur la forêt, qu'on laissera ensuite repousser. La pêche complète le régime alimentaire, même si le poisson joue un rôle secondaire par rapport à la viande. Bien que les Matis vivent encore largement en autarcie, la vente d'artisanat (sarbacanes, colliers de dents de singe ou de noix de coco sauvages, poteries) leur permet de s'approvisionner en biens manufacturés (outils, piles, essence, miroirs, cartouches, vêtements, etc.). Les subsides payés par les équipes de télévision qui viennent occasionnellement les filmer permettent pour leur part des achats plus onéreux, tels des fusils ou des moteurs hors-bord.
Les spectaculaires ornements qui décorent leurs visages ont incité bien des observateurs à décrire les Matis comme des « hommes jaguars ». En réalité ces atours leur servent moins à imiter les félins qu'à ponctuer les différentes étapes de leur maturation, le nombre des ornements —qui ne sont pour ainsi dire jamais enlevés—, s'accroissant progressivement à mesure que mûrit l'individu. Ils servent en outre à ressembler aux esprits mariwin , êtres imaginaires associés à l'ancien temps et que l'on suppose dotés des plus grandes vertus. Les ornements des Matis marquent leur insertion dans un réseau social, chacun étant en quelque sorte la matérialisation du lien de parenté qui unit son porteur avec la personne qui le lui a remis. A cet égard, le fait qu'ils soient (comme leurs cheveux), nettement plus courts que ceux des ethnies voisines en dit long sur le traumatisme qu'ils ont récemment subi : leurs ancêtres, ayant des parentèles plus grandes, avaient également des ornements plus longs et plus nombreux.
L'avenir des Matis semble relativement assuré. Protégés par le gouvernement brésilien, ils disposent d'un territoire suffisant pour satisfaire à leurs besoins et sont préservés des invasions de colons ou de bûcherons. Ils disposent aujourd'hui d'une assistance médicale qui les met à l'abri de nouvelles vagues d'épidémies, et leur population connaît un regain démographique spectaculaire. « Les gens de l'amont » refont surface. La joie de vivre qui les caractérise a certainement de beaux jours devant elle.

Philippe Erikson.

Textes et légendes sont de Philippe Erikson ethnologue UMR 7535, Maison de l'Archéologie et de l'Ethnologie. Les tirages numériques ont été réalisés dans le service photographique de la Maison René Ginouvès par Martine Esline (USR 3225) .

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