©  : Emmanuel de Vienne

Les Indiens du Haut Xingu forment une grande société de quelques milliers d’indiens, pluriethnique (une quinzaine de tribus) et plurilingue (15 langues de 4 des grandes familles d’Amérique méridionale : tupi, caribe, arawak, gê, et le trumai, langue isolée d’une famille dont elle est la seule représentante). Cette société s’est constituée au cours des siècles par une succession de migrations de groupes fuyant la colonisation vers l’intérieur du pays; le contact avec les Blancs s’est produit dans les années 1880-90 au cours des expéditions de l’ethnologue allemand Von den Steinen. Après une période d’explorations et de contacts sporadiques, des sertanistes — dont les plus connus sont les frères Villas Boas — ont oeuvré pour atténuer la brutalité du contact entre le monde indien et le monde blanc, suivant les principes énoncés pendant la première traversée du Mato Grosso par le Maréchal Rondon, dont la devise était « mourir s’il le faut, tuer : jamais ». Ils réussirent en 1961 à faire délimiter un territoire d’environ 22.000km2, aidés par des anthropologues brésiliens comme Darcy Ribeiro et Eduardo Galvão.
Le Haut Xingu, région des rivières formatrices d’un des grands affluents de rive doite de l’Amazone, et aire culturelle et sociologique relativement cohérente, a été un terrain de choix pour les monographies ethnographiques classiques à partir des années 1950, devenant peu à peu la vitrine que le Brésil présentait au monde extérieur en matière de protection des Indiens, en particulier dans le domaine de la santé. Si, de fait, une réelle politique sanitaire a permis une croissance démographique importante, en particulier par l’éradication de la tuberculose, les contraintes politico-territoriales et les ajustements culturels dus au contact et à cette même « protection » ont peu à peu transformé modes de vie et mentalités du nord au sud de cette aire. En fait de vitrine, l’arrière boutique est vite devenue moins reluisante ; les pressions extérieures depuis une cinquantaine d’années – tourisme officiel, ONG, forestiers, fazenderos, éleveurs, maintenant industriels du soja, contrebandiers et trafiquants — ont pernicieusement pénétré cette fragile frontière, contribuent à effacer la zone de ralentissement des interactions entre Blancs et Indiens, et achèvent cruellement la conquête des amérindiens par le monde du profit.

Ces représentations voudraient souligner le contraste entre l’interprétation d’un document visuel « en soi », et la modification de sa signification à partir d’une confrontation avec d’autres documents. A l’aide des exemples les plus simples — deux ou trois clichés en vis à vis — on remarque la pondération qu’apporte la confrontation dans le temps, dans l’espace ou dans la visée. On a utilisé deux ordres de figuration (photographies ethnographiques et tableaux d’un indien trumai) ; les dates se répartissent sur une quarantaine d’années (1966-2006), et les lieux peuvent être différents tout en appartenant à cette même société du haut Xingu. La photo cadrée d’un chef, récente, peut faire croire à la pérennité d’une certaine tradition. Si l’on juxtapose une prise de vue plus large, alors la moto d’un cousin croisé brise cette interprétation, et sans altérer la vérité du premier cliché, le place, par ce vis à vis, dans un contexte de modernité insoupçonnable sans ce nouveau cadrage : la comparaison donne une valeur différente aux « atours» des protagonistes. Cet exercice amusant ne dit que peu sur les indiens, peut-être davantage sur le travail de l’ethnographe, preneur de données visuelles.
Les documents sont répartis en trois sections : la première présente le cadre de vie de ces indiens xinguanos— environnement, places et maisons des villages, et quelques rituels majeurs — dans une disposition qui date des années cinquante et qui perdure : paysage, vie matérielle, rituels (les plus spectaculaires de préférence…). La seconde section insiste sur les points de vue qui altèrent et construisent en même temps la représentativité et l’objectivité hic et nunc des documents. La troisième section, souligne, dans le processus bien connu du changement et de la globalisation, l’invention culturelle, même lorsque celle-ci semble courir à l’unification et à l’uniformité.


Je remercie Emmanuel de Vienne de m’avoir généreusement prêté quelques documents
« en contraste ».

L’exposition a été conçue et réalisée dans le service photographique de la
Maison René Ginouvès par Martine Esline. Photographe, (USR 3225), Nanterre.

Photos : Aurore Monod Becquelin et Emmanuel d eVienne,
textes et légendes : Aurore Monod-Becquelin, (UMR 7186).
Laboratoire d’ethnologie et de sociologie comparative, Maison René Ginouvès, Nanterre.
Tirages numériques: Martine Esline(USR 3225), Nanterre.

La reproduction des photographies est interdite.