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Bilan final

Marques matérielles des identités

Participants : C. Andrieu, C. Arnauld, P. Becquelin, S. Geslin, D. Michelet, P. Nondédéo, J. Patrois, et J. Roullet, avec la collaboration de Gregory Pereira pour Balamku

Formulation initiale

Si, à l'époque actuelle le statut de locuteur maya correspond au statut social d'"indígena" dans les sociétés nationales, à l'époque préhispanique les locuteurs mayas appartenaient à des unités sociales diverses, dont les positions, les intérêts, les enjeux... tant sociaux que politiques et religieux, déterminaient les distributions spatiales (espaces publics, habitat, terres...) et les marquages identitaires correspondants (architecture, iconographie, inscriptions...).

Peut-on interpréter les espaces rituels construits (structures funéraires, oratoires, temples, dépôts votifs...) comme marqueurs matériels identitaires d'unités sociales? Il faut supposer que, si ces "espaces sacrés" spécifiques fondent une identité, c'est en vertu d'une idéologie spécifique, qu'ils "représentent" (à étudier par l'iconographie, l'épigraphie, l'ethnoshitoire...). L'approche "géographie du sacré" permet ainsi d'envisager simultanément les deux versants, social et idéologique : par exemple, les structures funéraires dans l'habitat, seraient identitaires d'unités sociales, dont elles exprimeraient, ou assureraient, l'ancestralité et le caractère autochtone.

Les données de huit sites des basses terres étudiés depuis 1985 - et, éventuellement, d'une région des hautes terres - sont disponibles : elles sont datées, corrélées stratigraphiquement et interprétées en termes fonctionnels pour Xculoc, Xkochkax, Xcumbec, Chunuhub, Xcalumkin et La Joyanca ; elles sont datées et interprétées pour Balamku ; elles sont en cours de traitement pour Río Bec, zone archéologique où le travail a commencé en janvier 2002.

Dans un premier temps, seuls les archéologues ont travaillé ensemble les données, afin de mettre au point la terminologie et les corrélations stratigraphiques entre structures formant des configurations publiques ou privées.

Programme et calendrier:

Première étape, nov. 2002- sept. 2003:

le cas de Balamku à construire, en soi et par contraste avec les cas de Xcochkax-Xculoc-Xcalumkin et de La Joyanca; archéologie, ethnologie, iconographie, épigraphie; Travail de terrain à Rio Bec, janvier-mai 2003.

Deuxième étape (oct. 2003-sept. 2004):

les organisations classiques des basses terres (Xcochkax-Xculoc, Xcalumkin, Balamku, La Joyanca, mais aussi d'autres sites à iconographies plus riches), les organisations postclassiques des hautes terres (Rabinal), Copán, Chichén Itza... archéologie, ethnologie, iconographie, ethnohistoire, ethnographie; travail de terrain à Rio Bec, février-mai 2004.

Troisième étape (oct. 2004-nov. 2005):

reprise des modèles et des problèmes sur le cas de Rio Bec; archéologie, ethnologie, iconographie ; travail de terrain à Rio Bec, février-mai 2005.

Activités réalisées

Première étape, nov. 2002- oct. 2003

2002, 4 novembre : au cours d'une première séance de travail, une typologie de structures rituelles et de configurations spécialisées a été définie et mise en oeuvre à partir des sites du Puuc (Xcochkax, Xculoc, Chumbeek, Chunhuhub, Xcalumkin et Sayil), en élaborant leur séquence de développement et de transformation sur trois siècles environ. Cette évolution temporelle peut expliquer une bonne partie de la variation apparemment spatiale d'un site à l'autre. La catégorie du "religieux" par rapport au sacré a été discutée dans le contexte archéologique.

2003, 13 janvier : dans une deuxième séance, en liaison avec le travail continu sur la séquence chronologique et architecturale du Groupe Sud de Balamku (décembre 2002 - mars 2003), ont été élaborées les relations stratigraphiques qui permettent d'interpréter les configurations politico-religieuses qui se sont formées aux différentes époques dans ce groupe particulier de Balamku, dont les occupants principaux ont prétendu au statut royal pendant un temps. Ici, le changement temporel révèle les structures profondes d'une certaine géographie sacrée.

2003, janvier-mai : le travail sur le terrain à Rio Bec, par les prospections faites dans la zone nucléaire et dans la microrégion de 100 km2 conduit à la découverte d'une cinquantaine de groupes ; on mène alors les premières fouilles d'un groupe monumental, le Groupe B.

2003, 26 juin : lors d'une troisième séance, les catégories à étudier dans tous les sites sélectionnés ont été établies, soit d'abord une "cosmologie" appliquée aux centres politico-religieux servant de cadre de référence, ensuite une organisation de l'espace avec lieux sacrés fixes, espaces ouverts et parcours repérables dans les ensembles formant les centres, enfin des combinaisons d'éléments architecturaux variables d'un site à l'autre et significatives de variations du sacré attaché aux "fonctions" des édifices (sociales, politiques ou domestiques...).

2003, 3 octobre : au cours de la quatrième séance de travail, en séance plénière du projet, quatre cas d'études de sites mettant en oeuvre les notions établies au cours des séances précédentes ont été présentés de façon assez formelle, Balamku, La Joyanca, les sites du Puuc et Rio Bec (structures de l'habitat, architecture et iconographie); à travers les différents cas et la discussion renouvelée sur le "religieux" et le "sacré", ce qui a été particulièrement mis en relief est le rapport fluctuant entre la géographie du sacré des espaces privés (familiaux) et des espaces publics (de la communauté) à l'intérieur des sites, dont les principes diffèrent mais se combinent pendant des périodes de temps données, pour des raisons d'ordre apparemment politique.

Deuxième étape (oct. 2003-oct. 2004)

2004, février-mai : travail de terrain à Rio Bec, fouilles des structures des Groupes A et B, sondages dans des groupes de la zone de 100 km2 autour des Gr. A et B et descriptions architecturales.

2004, Juillet : Congrès International des Mayanistes, Villahermosa, Symposium Géographie du Sacré organisé par Perla Petrich, présentation d'une communication « Lo sagrado y los espacios : datos y reflexiones acerca de distintos sitios mayas clásicos » (Le sacré et les espaces : données et réflexions au sujet de différents sites mayas classiques), par D. Michelet, M.C. Arnauld, P. Becquelin et P. Nondédéo. Cette communication synthétisait les analyses présentées au cours de la réunion du 3 octobre 2003

2004 juillet-août : rédaction des analyses d'octobre 2003 pour la mise en ligne du rapport intermédiaire de l'ACI.

1) La " Tradition du Petén " : géographie du sacré à La Joyanca (Petén nord-occidental, Guatemala) et à Balamku (sud du Campeche, Mexique) (M.-C. Arnauld)

2) Río Bec : les marques matérielles d'une identité Río Bec (P. Nondédéo)

3) L'architecture Puuc : rites et habitat (P. Becquelin et D. Michelet)

4) L'iconographie Puuc : le sacré dans les sculptures intégrées à l'architecture (Julie Patrois)

5) L'église de Bachajón : de la Révolution à la mission, constructions identitaires et reconstruction de l'église dans une communauté indienne du Chiapas (Chloé Andrieu et Juliette Roullet-Ponce)

2004, 8 octobre : dans le cadre de l'atelier « Parallélisme » de l'ACI , présentation d'une tentative d'analyse des deux palais 6N1 et 6N2 du Groupe B de Rio Bec (effectuée en partie sur les données obtenues sur le terrain dans l'année) ; il 'agit de deux bâtiments juxtaposés, d'orientations quasiment identiques ; l'objet était d'essayer de substituer à la classique analyse des fonctions complémentaires de ces bâtiments formant paire, une analyse morphologique (du bâti) et iconographique (des décors) effectuée au moyen de paramètres tels que la répétition, la symétrie et l'inversion. 2004, 26 octobre : une séance de travail est consacrée à la séquence d'occupation du Groupe Sud de Balamku en relation avec la séquence du groupe central (préparation de la communication de Dominique Michelet au Colloque de l'Université de Campeche en novembre 2004) ; révision des données iconographiques du Groupe Central avec Claude Baudez.

Troisième étape (nov. 2004-nov. 2005):

2005, février-mai : travail de terrain à Rio Bec, fouilles des structures des Groupes d'habitat A, B et D ; suite du programme de sondages et des descriptions architecturales dans la zone de 100 km2

2005 mai-juillet : traitement des données de fouilles de Rio Bec et préparation du rapport final. Il faut signaler que le programme mené par P. Nondédéo dans le cadre du SIG, bien qu'il n'appartienne pas à l'atelier MMI, a malgré tout été conduit parallèlement à celui de l'atelier et en liaison avec ses questionnements. Réciproquement, le travail de l'atelier a bénéficié de la mise en forme des données effectuée dans le cadre du SIG.

Bilan :

La formulation initiale de l'atelier mettait avant tout en valeur une des spécificités disciplinaires de l'archéologie, à savoir l'identification de groupes et de communautés sociales et politiques par le biais des caractères discriminants de leur culture matérielle. En fait de culture matérielle, il s'agit principalement d'architecture privée et publique et les unités d'étude sont essentiellement des bâtiments. S'agissant de « géographie du sacré », ces bâtiments sont des temples, des oratoires, des lieux de réunions rituelles. En outre, d'une part l'ethnohistoire et l'ethnographie permettent de traiter des lieux sacrés « naturels » inscrits dans les « paysages », d'autre part l'épigraphie et l'iconographie fournissent des textes et des images se référant aux entités religieuses, aux croyances et aux références sémantiques associées aux rites. Dans le champ d'étude ainsi défini, l'atelier se donnait pour but d'aborder la question de l'identification d'unités sociales ou sociopolitiques par le moyen de leurs « lieux sacrés », temples, oratoires, lieux de réunions, parcours rituels...

Partis de l'idée que les marqueurs matériels du sacré dans l'espace communautaire de la cité maya classique -i.e., des édifices religieux ou rituels et les configurations qu'ils formaient- devaient constituer des repères identitaires pour les groupes sociaux et les entités politiques (sens emic) et permettraient donc aux archéologues de distinguer ces groupes et entités (sens etic), nous avons été amenés à constater que les marqueurs du sacré effectivement repérables ne correspondent pas tous, ni partout, aux mêmes niveaux d'entités sociales ou politiques, qu'ils se substituent les uns aux autres et se recombinent de diverses façons. Les évolutions temporelles n'expliquent pas toutes ces variations et combinaisons, lesquelles requièrent des recherches dans d'autres directions.

Une fois posés les cas d'étude, apparemment plus nombreux qu'il n'y parait a priori, des cosmogonies figurées dans l'espace central de la cité par des configurations monumentales plus ou moins élaborées, il semble qu'on tienne là les arguments en faveur de la thèse qu'une certaine continuité a prévalu dans les conceptions de l'univers à travers des variations temporelles et géographiques, de Tikal à Uxmal, du Préclassique au Postclassique. " La multiplicité des cosmogrammes, complets ou partiels, indique en particulier que la structuration mentale du monde était quadripartite ici comme ailleurs dans le monde maya, et que cette conception de l'espace ordonnait tout le sacré. Ladite quadruplication mêle d'ailleurs les plans horizontal et vertical : le nord est le haut, le sud est le bas. " (Becquelin et Michelet 2004, en ligne, www.mae.u-paris10.fr). Il reste beaucoup à faire pour explorer cette piste au niveau social et politique.

A un niveau plus modeste, les cas de Balamku et de La Joyanca nous ont amenés à poser de façon assez contrastée le problème de la combinaison, dans l'espace de la cité, des marqueurs sacrés privés et publics, c'est-à-dire de ceux qui ne concernaient que le groupe de parenté localisé et de ceux qui " fonctionnaient " pour l'ensemble de la communauté. A Balamku, la séquence temporelle du Groupe Sud montre une transformation des composants d'une entité domestique en un complexe politico-religieux de première importance, puis sa brutale annulation. A La Joyanca, la séquence temporelle montre au contraire qu'une synthèse n'a jamais été trouvée entre le groupe résidentiel de la famille royale et le lieu d'exercice de son pouvoir dans la communauté, c'est-à-dire la place publique.

Ce glissement de perspective -de la définition des structures les plus stables dans les configurations monumentales, à la perception de dynamiques jouant de façon variable entre espaces construits privés et publics- nous a permis simultanément de mieux appréhender les données obtenues en prospection et en fouilles à Rio Bec entre 2002 et 2005, lesquelles ne laissaient pas de nous surprendre. Car, au lieu de se déployer en plusieurs édifices autour de places soit publiques formant ou non cosmogramme, soit privées, ou bien publiques et privées à la fois, à Rio Bec les fonctions sociales, rituelles et politiques apparaissent le plus souvent (mais pas absolument partout) combinées en un seul bâtiment. Doit-on pour autant nommer ce dernier un " temple résidentiel " ? ou bien un " palais-siège rituel du pouvoir " ? ou un " palais-temple " ? (terme appliqué au cas d'un palais de Sayil jugé exceptionnel, Becquelin et Michelet 2004). On voit bien que nos conceptions occidentales nous empêchent, non pas de concilier le politique avec le résidentiel puisqu'on dispose pour cela de la notion assez ordinaire de " palais ", mais d'imaginer la conjonction du résidentiel et du rituel, et plus difficilement encore du domestique et du sacré, qui semblent a priori antinomiques. Si un édifice présente une porte zoomorphe, ce décor même nous interdirait de le considérer comme un logement de familles, c'est-à-dire des adultes et des enfants, des maîtres et des serviteurs ...

Or, si dans des sites comme La Joyanca et la plupart de ceux du Puuc, les sociétés correspondantes semblent avoir mené assez loin la dissociation des fonctions sociales (habitation des groupes de parenté et des groupes localisés), politiques (siège du pouvoir communautaire) et rituelles (activation des cosmogonies et des mythologies), Rio Bec présente un tableau extraordinairement simplifié et concis (encore que, répétons-le, il y ait des groupes qui fassent exception) : il n'y existe qu'un type fonctionnel de bâtiment, décliné à différents niveaux d'élaboration et de complexité, depuis le simple logement jusqu'au palais assez vaste, aux façades plus ou moins décorées, dont certaines comportent des tours adossées qui sont nettement des imitations de temples-pyramides. Ce dernier trait est assez explicite pour qu'on puisse avancer l'hypothèse que ces façades combinent les trois fonctions sociales, politiques et rituelles, comme si elles constituaient elles-mêmes le programme socio-politico-rituel dévolu dans les autres sites aux places à bâtiments multiples. Il n'en reste pas moins que ces édifices à portes zoomorphes et à tours étaient des résidences et prétendaient l'être (ils comportent tous les attributs des résidences, banquettes, accroches-rideaux, niches dans les murs...).

" Des exemples provenant de l'archéologie montrent qu'à côté de structures indiscutablement et exclusivement liées à des cultes et rituels, il en existe d'autres qui cumulent des fonctions qui sont produites tour à tour par des situations contextuelles d'usage : la juxtaposition architecturale -Río Bec- d'un idiome rituel (le temple-pyramide) et d'un idiome quotidien (l'habitation) en donne un exemple qu'il convient d'analyser et peut-être de généraliser. " (Description, discussion, extension de la notion de parallélisme, 2004)

Plutôt que " temples résidentiels ", ou " palais-siège rituel du pouvoir ", ou " palais-" résidence sacrée " paraît, sinon adéquat, du moins intéressant à explorer.

Il signifie en premier lieu qu'il faut donner toute son importance à la présence continue et stable de certains des individus occupant ces palais, sur certaines des banquettes maçonnées situées au milieu de grandes pièces au sol très surélevé ; cette forme de permanence serait un des caractères du pouvoir chez les Mayas (cf. A. Breton, analyses du Rabinal Achi ; G. Pereira et D. Michelet, analyses des sépultures sur banquettes au Classique ancien). En second lieu, la résidence sacrée avait ceci de primordial sur le plan sociopolitique qu'elle abritait en bonne logique des alliances, c'est-à-dire des couples issus de mariages entre des familles puissantes représentant peut-être des dynasties royales plus ou moins lointaines. En troisième lieu, ces occupants portaient des noms et des titres, inscrits sur les banquettes de leurs palais (banquettes peintes du bâtiment 6N2 du Gr. B) et ils jouissaient d'une forme de propriété ou de contrôle de la terre alentour ; une entité chtonique est le thème auquel se réfère en général la symbolique de la décoration des façades ; on peut supposer aussi que ces occupants titrés célébraient le culte de leurs ascendants dont ils avaient hérité ; mais de cela, nous n'avons pas de témoignages, si ce n'est l'existence de sépultures pillées dans un des bâtiments du Gr. B. Enfin, dans les résidences sacrées, les familles entassaient visiblement des biens au moins par le moyen du tribut (iconographie des banquettes de 6N2) et de là, elles dirigeaient probablement les activités de production des familles dépendantes, co-résidentes sur les terres locales aménagées (recherches géoarchéologiques de Boris Vannière).

C'est un tel ensemble qu'il nous faut travailler dans les données de Rio Bec, une fois traitées (et toutes ne le sont pas, loin de là), une telle conjonction de présence domestique enracinée, d'alliances, de titres et de biens, qui fait le caractère sacré de la résidence, implantée sur une probable propriété foncière. S'y ajoutent des données récemment obtenues par la fouille révélant la présence de dépôts de récipients céramiques dans les angles des pièces sous les sols, ainsi que de pointes de silex et d'obsidienne devant les escaliers d'accès sur le sol extérieur, dont la fonctionnalité est à relier, non pas au domaine domestique mais à celui de l'espace résidentiel sacré. Bref, la piste ouverte par notre travail au sein de l'ACI Géographie du sacré, est celle d'une conception différente des fonctions des bâtiments, du fonctionnement de l'architecture monumentale. Plutôt que d'enfermer la sacré uniquement dans des structures spécialisées annexes au bâti résidentiel ou politique (structures qui ont toutefois existé), nous tentons de travailler une notion d'espace sacré construit à plusieurs échelles, comme figuration du cosmos quadripartite et comme ordonné par le groupe social localisé, dans sa hiérarchie, ses alliances, sa production et sa croissance.