MARQUES MATERIELLES DES INDENTITES

La “ Tradition du Petén ” :
géographie du sacré à La Joyanca (Petén nord-occidental, Guatemala)
et à Balamku (sud du Campeche, Mexique)
(M.-Charlotte Arnauld)

Le Petén correspond aux basses terres du Guatemala, c'est-à-dire à la partie sud de la péninsule du Yucatán qui se trouve hors du Mexique. Mais du point de vue de la civilisation maya ancienne, cette région ne se distingue pas du sud du Campeche et du Quintana Roo au Mexique. Ces " basses terres centrales et méridionales ", en bref le Petén, ont vu se former la grande tradition politique dite de la "royauté sacrée" à partir du Préclassique récent (à partir de 400 ou 200 av. J.-C.). Dans chaque cité importante, une famille noble puissante cherchait à mobiliser à son profit les formes, les croyances et les pratiques relevant du sacré. Dans l'espace construit de la cité,la dimension verticale des hauts temples sur pyramides superposées au-dessus des sépultures des grands ancêtres symbolisait l'enracinement territorial du pouvoir autochtone et la filiation dynastique ; elle primait la dimension horizontale des ou des maisons ou des palais agrandis au rythme des alliances entre familles. L'iconographie des stèles plantées sur les places et des crêtes surmontant les temples domine celle, plus rare, qui décore les façades des palais. Par contraste, les sites des régions Río Bec et Puuc manifestent des tendances différentes.

La Joyanca se situe au troisième rang de la hiérarchie régionale des sites mayas classiques du Petén nord-ouest, qui en compte cinq. Le site est assez grand pour représenter un niveau élevé de complexité sociopolitique, mais assez petit aussi pour que la recherche ait pu traiter presque toutes ses composantes par la fouille et la prospection. L'agglomération est constituée de bâtiments groupés autour de places (630 structures sur 160 hectares, Fig. 1). La plus grande place (1 ha), qui comporte 26 structures de différentes époques, est située grosso modo au centre de ce qui était le village préclassique (600 av. J.-C à 100 apr. J.-C.). Le restant de l'agglomération est composé de groupes d'habitat de dimensions variables, dont dix étaient assez monumentaux, dispersés entre des bajos, dépressions inondables, et probablement entourés de parcelles cultivées. Des points de cet espace sont remarquables par le fait que s'y sont superposées et juxtaposées, tout au long de l'occupation, des constructions comportant des témoins de pratiques rituelles (sépultures, caches, encensoirs...), perpétuant la mémoire d'un marquage cérémoniel ancien.

Dès le Préclassique récent (à partir de 400-300 av. J.-C.), la place principale présente un certain caractère monumental et politique (architecture de grandes pierres taillées, carrière d'extraction, un édifice décoré d'un motif de natte, Pop). Les groupes d'habitat sont à l'époque assez petits mais installés sur de grosses plates-formes massives. Le plus grand (en surface) de ces groupes, Guacamaya, était déjà doté sur le côté est de sa plate-forme d'une petite structure, 6F-22sub2, qui sera reconstruite deux fois pendant toute l'occupation du site et qui est alors associée à une probable sépulture dédicatoire ; ses associations ultérieures indiquent qu'elle avait une fonction rituelle (Fig. 2). Dans les autres groupes contemporains, des sépultures ont aussi été trouvées, mais rien ne les a marquées postérieurement dans l'espace domestique.

Au Classique ancien (à partir de 100 apr. J.-C.), sur la grande place une plate-forme stuquée et peinte en rouge a été construite sur le côté ouest et nous y avons trouvé la sépulture 18, placée dans une ciste de pierres dallée assez bien faite ; les pilleurs de 6E-13 en ont trouvé au moins une autre. Il est remarquable que la Sép. 18 se trouve exactement dans le petit axe du grand édifice 6E-13 postérieur construit sur la " plate-forme rouge ".Toujours au Classique ancien, dans le Groupe Guacamaya, une sépulture de statut royal, la Sép. 23, a été déposée dans une chambre funéraire voûtée placée entre la structure rituelle 6F-22sub1 (reconstruite) et une stèle érigée juste à l'ouest, lisse sur les deux faces mais portant une inscription calendaire sur un chant (485 apr. J.-C.) et une inscription historique ou politique sur l'autre (mentions probables d'un nom de lieu et d'un nom de famille). La Sép. 25 de même époque a aussi été placée près de 6F-22sub1, qui fut reconstruite encore au Classique récent. Nos fouilles n'ont pas été exhaustives et il est possible que les Sép. 23 et 25ne soient pas les seules dans ce petit secteur qui, avec la stèle (outre plusieurs monolithes trouvés à proximité), constituait un espace de culte funéraire aux ancêtres des habitants du Groupe Guacamaya, situé du côté est comme cela est fréquent dans les habitats classiques du Petén (Gamez2003)2.

Cet ensemble résidentiel a été agrandi pendant tout le Classique jusqu'à comporter cinq patios, dont trois entourés de palais voûtés. L'un de ces patios monumentaux a été imité à partir de 600 par d'autres familles de La Joyanca,qui ont alors construit huit ou neuf groupes assez semblables ; nos fouilles trop partielles n'ont pas permis d'y repérer de lieux de culte spécifique, lesquels existaient sans doute. Dans le cas de Guacamaya, la plus grande ancienneté du groupe, la stèle, la Sép. 23 et la monumentalité des résidences permettent de considérer que cette entité abritait le lignage royal. La séquence totale du groupe représente une durée probable de 1500ans. Cette stabilité remarquable témoigne d'un attachement au lieu premier de résidence, comme référence identitaire forte, sans que pour autant l'espace politique et religieux de la communauté toute entière lui ait été annexé, contrairement à ce que l'on observe dans de nombreuses cités mayas où les édifices politico-religieux jouxtent le palais royal.

Un peu plus de 100 ans après l'érection de la stèle à Guacamaya, vers 600 la grande place a vu d'abord la construction d'une structure rituelle complexe,6E-12sub, sur le côté ouest dans l'axe du secteur rituel de 6F-22 du Groupe Guacamaya(situé à près de 400 m plus à l'est), tel que défini par le chemin de Guacamaya à la place - lequel est bien marqué à la sortie de Guacamaya et à l'entrée de la place. 6E-12sub est probablement une des premières structures voûtées construites à La Joyanca et sa morphologie complexe évoque les petits " palais-temples " voûtés préclassiques de Uaxactún (Fig. 3) : à l'entrée face à l'est, un mur-écran sur lequel est appliquée une figure de stuc modelé aux traits solaires, cache l'intérieur obscur, de plan labyrinthique, où on ne trouve qu'une banquette dans le recoin le plus éloigné de l'entrée. Une inscription glyphique au mur pourrait être une dédicace funéraire, pour une sépulture dont nous n'avons pas pu vérifier l'existence (pas plus que les pilleurs avant nous) ; si elle existe, elle ne peut se trouver que sous la banquette ou à proximité et, dans ce cas,la structure aurait constitué un point de communication avec l'individu enterré (d'autres cas sont connus, par exemple à Rio Azul). Vis-à-vis du lieu de culte funéraire de Guacamaya, cet édifice particulier témoignerait d'une translation dans l'espace, ou d'une projection d'ordre rituel, depuis le groupe résidentiel de la famille royale(Guacamaya) jusqu'à la grande place.

C'est le développement ultérieur d'un grand projet architectural sur cette même place et du même côté ouest qui tend à confirmer cette hypothèse. Tandis que l'on construisait des palais voûtés en plusieurs grands patios dans le Groupe Guacamaya afin de renforcer le statut de la famille, sur la place,là où s'exprime l'identité collective, 6E-12sub a été entièrement remblayé et couvert par un soubassement pyramidal haut de 10 m, 6E-12, sur lequel a été construit un temple, doté d'une chambre funéraire aménagée sous son sol, au-dessus du toit de 6E-12sub. Ce temple faisait face à un autre temple 6E-6 situé à l'est, lui-même placé sur un soubassement pyramidal de même hauteur ; ce dernier est adossé à une plate-forme (située à l'arrière) qui supporte une petite résidence et son annexe domestique, occupées probablement par des spécialistes du culte. En plus de ces deux pyramides marquant la course du soleil comme dans beaucoup de centres mayas classiques, a été construit du côté ouest le grand édifice 6E-13, en connexion avec 6E-12. Cette structure à trois grandes salles, du type "lieu de pouvoir",comportait en son centre une unique banquette, probablement réservée au gouvernant : elle est située exactement dans le petit axe de la structure, qui passe sur la Sép.18déjà mentionnée. En son centre, le sol intérieur de 6E-13couvrait une surface nivelée brûlée, témoignage, observé aussi dans le cas de 6E-12sub, de rituels dont on peut penser qu'ils sacralisaient l'espace intérieur ... Les autres constructions de la place, plus modestes, n'ont pas été fouillées.

A l'apogée de la cité, la place configurait ainsi un ensemble monumental politique et religieux dédié au gouvernement de la cité, sans composante résidentielle d'envergure, ni stèle, ni terrain de jeu de balle. Vers 750, le dirigeant qui siégeait dans la salle centrale de 6E-13 avait fait préparer sa tombe à côté,en 6E-12 au-dessus de l'édifice 6E-12sub. Mais la chambre n'a jamais été occupée ; en outre, l'édifice 6E-13 a été transformé de telle sorte que le pouvoir des hommes de la communauté se serait renforcé, au détriment de celui du gouvernant. Vers 850, au début du Classique terminal, la banquette centrale de 6E-13 a été démontée et l'édifice a été abandonné, la voûte s'est écroulée, un individu a été jeté, mort ou vivant, sur les décombres près de la banquette démontée, et les pierres des murs ont été récupérées par ceux qui ont construit leurs maisons sur la Place,à l'époque où les seuls lieux encore en fonction étaient les deux pyramides. Le groupe Guacamaya était alors toujours occupé dans ses deux patios nord et ses occupants rendaient encore un culte au lieu de l'autel 6F-22 (fragments d'encensoirs sur son pourtour), devant la vieille stèle érigée quatre ou cinq siècles plus tôt.

Bien que nous ne connaissions pas tous les lieux sacrés(perpétués comme tels) de La Joyanca, notre hypothèse est que,dans un tel centre de troisième rang, instaurer une dynastie royale revenait à réaliser un projet architectural monumental réussissant de façon durable à transformer dans l'espace les lieux sacrés de la famille en ceux de la communauté. Un tel projet mené à bien par ceux du Groupe Guacamaya à partir de 600 a échoué dès avant 850, soit pour des raisons de rivalités internes avec les familles des autres grands groupes, soit à cause de la conjoncture externe de crise politique et économique grave au IXe siècle (il n'y a plus d'inscriptions dans la région à partir de 800 ; le début de la reforestation régionale est daté de 800 environ dans le prélèvement tubé de Tuspán, D. Galop, comm. pers.).

Le site de Balamku comporte, comme La Joyanca, plusieurs groupes de palais qui ponctuent un tissu résidentiel assez lâche. Contrairement à La Joyanca où aucun espace collectif et public ne semble avoir jamais été annexé à un ensemble résidentiel de palais, les Groupes Nord, Central et Sud de Balamku manifestent chacun une forte intégration entre palais et édifices religieux. La dimension verticale y est bien marquée,surtout dès le Classique ancien (entre 300 et 500 apr. J.-C.) où les palais demeurent modestes à côté des soubassements pyramidaux. Dans le Groupe Sud que nous avons fouillé intégralement (1996-2000), la revendication du statut royal s'exprime à cette époque assez haute par l'emplacement du complexe résidentiel et religieux sur d'anciennes structures rituelles préclassiques et à leurs abords, par le volume du temple-pyramide, par la présence, à l'intérieur du soubassement, de sépultures prestigieuses, sans oublier l'érection de stèles sculptées à inscriptions sur la place à son pied.

Au-delà de 550 environ, une rupture se produit dans l'occupation du Groupe Sud : destruction du petit palais et d'autres édifices et récupération des pierres de taille, enfouissement du temple-pyramide sous des remblais, installation à son pied d'une petite résidence très modeste, épandage de déchets domestiques sur l'ancien palais, construction jamais achevée d'une structure allongée... Il est encore difficile de donner une interprétation définitive à cet épisode . S'agit-il de la faillite de la dynastie locale, accompagnée de la désacralisation de son monument principal et de la déchéance de sa résidence? En réalité, au moment même où la pyramide et le palais du Groupe Sud sont abandonnés, le Groupe Central, situé à moins de 300 m, se dote de bâtiments (palais et structures rituelles) de rang royal. Ceux qui détiennent alors le pouvoir sont-ils les descendants des rois du Groupe Sud ou bien les représentants d'une nouvelle dynastie ?

L'ensemble résidentiel le plus tardif (post-800) du Groupe Sud,de style Río Bec, manifeste une forte évolution par rapport aux expressions sacrées du Classique ancien : la dimension verticale a disparu, remplacée par des résidences allongées aux façades décorées construites autour d'un patio, tandis qu'une restauration (avortée) du soubassement du vieux palais suggère que les occupants se souciaient encore des lieux anciens. Les références à la Tradition du Petén n'ont pas entièrement disparu mais d'autres concepts modèlent alors les espaces.

Référence bibliographique
Gamez, L.L.
2003 Areas cérémoniales en conjuntos residenciales del Area Maya: el Grupo Guacamaya del sitio arqueológico La Joyanca, Petén. Tesis de Licenciatura, Escuela de Historia, USAC, Octubre 2003.

Note :
1 Sous le sol intérieur de 6E-12sub, il y a aussi une couche issue d'un dépotoir domestique (du groupe Guacamaya ?). 2 Gamez, L. L., 2003, Areas ceremoniales en conjuntos residenciales del Area Maya : el Grupo Guacamaya del sitio arqueológico La Joyanca, Petén. Tesis de Licenciatura, Escuela de Historia, USAC, Guatemala, Octubre 2003.