MARQUES MATERIELLES DES INDENTITES

Architecture et organisation de l'habitat : Région Puuc
(Pierre Becquelin & Dominique Michelet)

Avec deux projets successifs (zone de Xculoc 1986-1991, Xcalumkin 1992-1994) il s'agit certainement du secteur sur lequel nous (l'équipe Archéologie des Amériques) avons recueilli le plus de données pertinentes pour notre sujet, des données largement analysées et publiées mais, il est vrai, peu interrogées sous l'angle des géographies du sacré.

La zone puuc est en fait un des secteurs du monde maya préhispanique où il est sans doute aujourd'hui le moins difficile de s'intéresser de façon assez précise aux géographies du sacré et ce pour deux raisons essentielles :

- en dehors de nos recherches, plusieurs autres projets plus ou moins récents ont été réalisés (Sayil, Xpikbché, Xuch...) et il existe un bon nombre de plans de sites assez complets et lisibles (y compris Uxmal, Kabah), lisibles car la visibilité des vestiges dans le Puuc permet souvent une lecture des architectures, et donc de la (des) fonction(s) des édifices, même sans fouille ;

- la chronologie d'occupation de la région est globalement réduite (Xcalumkin ancien : 650-725, Puuc ancien : 725-800, Puuc classique : 800-950 / 1000), ce qui évite, au moins en partie, le problème de l'estimation de la contemporanéité des vestiges et autorise davantage les analyses spatiales. Pourtant il ne faut pas éliminer la dimension diachronique des sites, d'autant qu'on peut éventuellement mettre au jour des transformations de l'organisation spatiale du sacré.

Il convient de préciser, avant d'entrer dans les données, que l'univers dont on s'occupe ici est fondamentalement celui du bâti (des sites), alors que toute géographie du sacré doit naturellement englober aussi les espaces non bâtis, mais qui peuvent néanmoins avoir joué un rôle éminent dans la relation des populations au sacré. Pour la région puuc ces lieux (hors des sites) ont été assez peu étudiés, à l'exception toutefois des grottes : voir la thèse de Véronique Breuil M., et notamment son travail plus spécifique dans les grottes autour de Xculoc, un travail qui rectifie en partie une idée trop largement admise et selon laquelle toutes les grottes auraient eu une dimension religieuse. Cela dit, le petit « cenote » de Xcalumkin témoigne bien du rôle parfois religieux de ces réseaux souterrains puisqu'on a découvert une série de jarres disposées de façon à recueillir l'eau dégoûtant des stalactites : les grottes étant dans ce cas un lieu d'accès au monde aquatique, garant de la fertilité, plutôt qu'une entrée dans le monde des morts.

Les « monuments » religieux
1. Les temples-pyramides (TP)

Il y a a priori relativement moins de TP en région puuc que dans les basses terres centrales mayas : voir Sayil par exemple où l'on ne dénombre que 3 TP sur une zone topographiée de près de 4 Km2 (sans compter, il est vrai, les stone piles ou rubble mounds de la périphérie, cf. plus loin). Cela dit, il ne faut pas imaginer que les TP sont absents du Puuc comme ils le sont en Río Bec. Leur faible nombre pourrait et doit effectivement signifier que certaines des fonctions qu'ils ont ailleurs dans le monde maya ont été reportées sur d'autres bâtiments (les temples dans certains palais notamment dans cette catégorie d'édifices désignés comme « palacios-templos »). Il faut noter, en outre, qu'il n'existe à ce jour aucune donnée sur le caractère éventuellement funéraire des TP dans la région Puuc.

Les TP dans le Puuc sont en fait très importants et, d'après nos données, il pourrait même s'agir d'un type de bâtiment « fondateur » des communautés. Nous pouvons citer au moins deux arguments-exemples à l'appui : le fait que certains TP soient parmi les seuls bâtiments à présenter des structures sub, preuve de leur ancienneté dans les sites (voir D7-12 à Xculoc) ; par ailleurs, le TP de Chumbeek-est, au milieu de nulle part, donne bien l'impression d'être le point d'ancrage (sans lendemain) d'une communauté qui ne peut se développer.

À Xcalumkin (Groupe principal), on a du mal, à première vue, à identifier les TP. Au Xcalumkin ancien, on ne connaît que les grandes salles à porte à colonnes multiples qui ne sont pas résidentielles et que l'on considère comme publiques mais pas forcément uniquement politiques. En outre, il n'est pas complètement impossible qu'il ait existé un édifice sur soubassement au sud de la place sud dans ce qui était déjà le groupe principal. Par la suite (au moins au Puuc classique), il existe des TP très vraisemblables (D5-10, E5-11, voire D5-18). Dans le Groupe hiéroglyphique, par ailleurs, au centre du dispositif, un autre TP est fort vraisemblable.

2. Les édifices voûtés à pièce unique et portes multiples avec colonnes

On les a identifiés pour la première fois vraiment comme de probables structures rituelles au cours du projet Xculoc. À Xkipché, l'une d'elles a été fouillée sans apporter beaucoup d'éléments pour affiner la fonction (en particulier pas de sépulture dessous). Des édifices rituels donc, mais dans quel cadre et pour quel usage précisément ? La structure de ce genre comprise dans l'ensemble résidentiel fouillé à Xcochkax (Xcoch-C14) inviterait à croire qu'il pourrait s'agir de sanctuaires familiaux, mais c'est presque le seul exemple d'une localisation de ce type de structure en contexte résidentiel. Juste à côté, dans le même site, une dizaine de ces structures sont disposées autour d'une même place sur laquelle d'ailleurs donne un des deux TP du site. En fait, si ce genre de structure se retrouve dans d'autres sites (à Sayil par exemple), il y en a beaucoup moins qu'à Xcochkax (3 à Xculoc, 3 à Chunhuhub, par exemple, des sites au demeurant comparables par leur taille avec Xcochkax). Autre remarque : ces structures seraient plutôt tardives là où on les a étudiées ; en témoigne la position de celle du conjunto Xcoch-C14 dans la séquence constructive de cet ensemble ; voir également la présence de ces structures dans les polygones (cf. infra), eux-mêmes tardifs. Si ce type de bâtiments apparaît à une date plutôt récente, cela pourrait bien traduire une évolution des rituels.

3. Les terrains de jeu de balle

Assez rares en zone puuc, ils existent cependant et participent indéniablement du sacré (voir la localisation de ceux de Sayil, Xculoc, Uxmal...). C'est là un type de structure lié d'une façon ou d'une autre à l'inframonde. Le terrain de jeu de balle d'Uxmal est ainsi situé au sud et, surtout, en contrebas du Quadrilatère des Nonnes, un ensemble cosmogramme parmi les plus explicites de tout le monde maya préhispanique.

4. Les plates formes-autels et colonnes-autels

Il y a des colonnes (lisses ou avec motif simple, pop surtout, signe du pouvoir), seules ou associées à des plates-formes-autels. Dans les sites du secteur Xculoc, ils sont répartis dans des ensembles cérémoniels (10 cas) ou palatiaux, mais aussi résidentiels plus ordinaires. On n'en connaît pas vraiment la fonction. Leur répartition n'indique rien de très clair. L'exemple fouillé à Xkipché, avec offrande associée, témoigne du fait que leur érection était sans doute ritualisée. La colonne était-elle un substitut de stèle ? Ou un insigne identitaire familial ? Peut-être, encore que les arguments en faveur de cette interprétation ne soient pas encore assez nombreux. De toute manière le caractère « sacré » est peu évident. Certes dans le quadrilatère d'Uxmal la colonne paraît avoir représenté l'axis mundi, mais en est-il de même ailleurs ?

Organisations spatiales et cosmologie
1. Les ensembles cérémoniels

Les recherches systématiques sur les sites de la zone de Xculoc nous ont permis de découvrir que, dans ces sites au moins, il y avait bel et bien des ensembles de structures cohérents entièrement dédiés au culte et, en tout cas, certainement non résidentiels. D'une façon générale dans les sites puuc (sauf dans le cas des palacios-templos) il y a assez fréquemment dissociation spatiale entre les bâtiments palatiaux et les édifices religieux. À Uxmal cependant, la plus grande cité puuc, on peut observer tout le contraire avec la présence de paires systématiques palais-pyramides comme dans les Basses Terres centrales : Palomar-Temple sud, Grupo del Cementerio, Adivino-Monjas et sans doute Gobernador-Templo principal. Mais ce serait là une exception et Uxmal serait plus proche du canon Peten que le commun des sites puuc. En général la disposition spatiale des ensembles cérémoniels serait une manifestation particulière du système politico-religieux puuc.

2. L'invention des polygones rituels

On a aussi pu mettre en évidence dans la région de Xculoc l'existence de véritables polygones dédiés au culte. Des édifices religieux sont reliés entre eux par des plates-formes basses délimitant un espace fermé. Au moins deux exemples similaires existent sur le plan de Sayil. On dispose d'arguments archéologiques pour penser que ces formes d'organisation sont apparues assez tardivement dans le Puuc classique. La mise en place des polygones rituels fermés est-elle la manifestation d'une modification de la géographie du sacré ?

3. Quelques assemblages architecturaux et les modèles cosmologiques

Le cas du Quadrilatère des Nonnes (Las Monjas) à Uxmal est bien connu et son organisation en cosmogramme est convaincante, selon des axes nord-sud et est-ouest ; mais il s'agit pour le moment d'un cas exceptionnel. L'interprétation des combinaisons spatiales par référence à des modèles cosmologiques n'est pas aisée. Pourtant, lorsqu'on regarde de près, il se pourrait qu'il y ait plus de cas que ce que l'on perçoit au premier abord. Par exemple les sacbés intrasites tels ceux de Kabah, de Sayil, de Labna, inscrivent bien un axe principal. À Xcochkax, autour du polygone mentionné plus haut, deux temples sont disposés au nord et à l'ouest, et un troisième était en construction au sud, adossé à la structure E4-10. À Xcalumkin on observe un dispositif de quatre bâtiments à porte à colonne dans le groupe nord-ouest: aux quatre coins du monde ? D'autre part, à Sayil, quatre amoncellements plus ou moins pyramidaux de pierres - à maçonnerie sommaire - marquent les limites des périphéries est et sud de la cité. Il s'agit, pour l'instant, d'aménagements uniques ; cependant, une observation plus fine pourrait sans doute nous permettre d'identifier dans l'urbanisme davantage d'exemples de matérialisations des conceptions cosmologiques mayas.

À côté des vestiges d'ordre iconographique, l'architecture du bâti (les catégories d'édifices et leurs dispositions spatiales) nous fournit quelques pistes pour approcher la façon dont les espaces étaient socialisés. Trois points méritent d'être soulignés ici.

- A priori, la région puuc manifesterait, par divers particularismes architecturaux une originalité qui touche les édifices à vocation religieuse et dont on peut au moins poser en hypothèse le caractère identitaire : peu de pyramides, peu de terrains de jeu de balle, une séparation (sauf à Uxmal) entre bâtiments religieux monumentaux et palais (cela dit, dans les palais-temples tels le cas du palais nord de Sayil, les deux fonctions sont, au contraire, bel et bien confondues dans un même édifice).

- En fait, l'originalité des solutions architecturales retenues dans le Puuc n'explique pas forcément des conceptions des espaces et du sacré très différentes. La multiplicité des cosmogrammes, complets ou partiels, indique en particulier que la structuration mentale du monde était quadripartite ici comme ailleurs dans le monde maya, et que cette conception de l'espace ordonnait tout le sacré. Ladite quadruplication mêle d'ailleurs les plans horizontal et vertical : le nord est le haut, le sud est le bas.

- Ce qui est enfin perceptible, c'est qu'à l'intérieur d'un laps de temps relativement bref (de 650 à 1000 apr. J.-C. au plus), des évolutions, au moins dans le type de bâtiments et leur organisation spatiale, ont pu avoir lieu. La construction de polygones qui ferment des espaces rituels serait, par exemple, d'apparition assez tardive (postérieure à 850). Cette nouvelle forme architecturale n'est peut-être que la traduction d'innovations strictement rituelles, mais on ne peut exclure complètement qu'elle ait aussi à voir avec de nouvelles idées sur les espaces sacrés.

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