MARQUES MATERIELLES DES INDENTITES

Iconographie du sacré:
Les sculptures intégrées à l'architecture
dans la région Puuc
(Julie Patrois)

Dès 9.13.0.0.0 (692 apr. J.-C.), le style classique récent apparaît partout dans les Basses Terres centrales, et à partir de 9.16.0.0.0 (751 apr. J.-C.), on note l'apparition de plusieurs écoles artistiques (à l'origine de plusieurs styles sculpturaux) qui se différencient les unes des autres par l'incorporation, dans leur iconographie classique, de traits qualifiés de « non classiques », d'influence étrangère. Dans ce contexte, le nord du Yucatan, et plus particulièrement la zone puuc, semble avoir un statut particulier puisque son iconographie n'apparaît pas sous sa forme classique pure : tout en restant très dépendante de l'aire centrale, l'introduction rapide d'éléments « exotiques » est manifeste Vers 800 apr. J.-C., cet art s'affranchit de l'art maya classique et en devient de plus en plus indépendant grâce à l'apparition de motifs typiquement yucatèques.

L'iconographie puuc présentée dans ce document ne concerne que celle rencontrée sur les monuments directement intégrés à l'architecture des bâtiments (colonnes, jambages, linteaux et dalles de voûte) et présentant un aspect sacré (qui est lui-même, le plus souvent associé au pouvoir) durant le Puuc ancien et classique. Cette iconographie est peu fréquente et il n'existe que quelques exemples de représentations sacrées, de symboles religieux ou de divinités mayas dans cette forme d'art bien particulière alors que ce thème est plus abondant au centre des façades des édifices (portes zoomorphes). La plupart de ces sculptures n'ont pas été enregistrées in situ : on a généralement affaire à des pièces sans localisation précise sur le site ou dont on ne connaît que le lieu d'origine (pour les monuments exhibés dans les musées par exemple). Nous avons donc souvent échoué lorsqu'il s'est agi de mettre en relation la fonction de l'édifice et les sculptures qui lui sont associées.

Au Puuc ancien (725-800 apr. J.-C.), la zone puuc connaît une période d'innovation artistique durant laquelle son architecture incorpore de nouveaux éléments (colonnes, jambages et linteaux ornés de motifs en bas-relief) alors que son iconographie reste fortement influencée par celle des Basses Terres centrales (bien que tempérée par une certaine naïveté des traits). L'utilisation de ces nouvelles sculptures n'implique pas un abandon de l'autre forme d'art privilégiée par les Mayas, les stèles, puisque ces deux types de monuments sont enregistrés en quantités égales dans notre corpus (il ne faut pas oublier qu'au même moment, et plus particulièrement entre 731 et 790, les Mayas classiques érigent la majorité de leurs stèles et ignorent l'usage des sculptures intégrées aux édifices). On note l'existence d'un particularisme de la zone puuc ouest (à l'exception de quelques sites comme Sayil), où l'habitude est prise d'intégrer des textes hiéroglyphiques et des personnages en bas-relief dans les entrées et sur les murs intérieurs de certains bâtiments, comme on le voit dans les édifices du Groupe Hiéroglyphique ou de la Série Initiale de Xcalumkin.

Durant cette période ancienne l'iconographie (comme dans les Basses Terres centrales) est encore dépendante du « désir de paraître » des dirigeants mayas, qui se font représenter comme figure centrale, nommés et vêtus de tenues luxueuses, avec des attributs de pouvoir royal. Par opposition, l'iconographie du sacré est rare et les exemples peu nombreux. Citons celui de la Structure 4B1 de Sayil, un édifice dont l'entrée de la pièce centrale est décorée de sculptures aux motifs symboliques : des colonnes représentant, à la manière classique, des individus importants, debout, avec un nain à leurs pieds, surmontées de chapiteaux représentant des visages aux yeux ronds, à l'allure du Dieu de la pluie mexicain Tlaloc1 ainsi que de linteaux. Ces derniers sont remarquables et montrent, sur leur face antérieure, un visage décharné dont les globes oculaires jaillissent des orbites pour être récupérés dans deux mains ouvertes. Sur leur face inférieure, on peut voir un être fantastique identifié comme étant le Dieu K ou la foudre personnifiée2 . Il est debout, dans une attitude de danse, une jambe étant en forme de serpent. Son visage est grotesque et son front transpercé d'une double volute. Cette créature est associée au pouvoir et place la salle dans laquelle elle est localisée sous sa protection.

Une autre représentation sacrée se retrouve sur quelques colonnes en bas-relief comme les deux colonnes (Colonnes 2 et 3) provenant du site de Bakna. Elles montrent toutes deux le Dieu L3, reconnaissable à son visage âgé, le menton fuyant et les joues creuses, à sa coiffe de plumes surmontée d'un oiseau Muwan et à sa cape en peau de jaguar (il lui manque son ballot de marchandises que l'on retrouve pourtant sur la majorité de ses représentations). Cet individu, dans un style classique, ressemble tout à fait à celui des Basses Terres centrales et plus particulièrement à celui que l'on voit sur le panneau en bas-relief du Temple de la Croix de Palenque4. Dieu des marchands et du commerce, il est interprété par Baudez (2002 : 124 et 371), comme étant une créature de la terre et de l'inframonde. Il aurait été intéressant de connaître le lien qui existe entre ce thème et le type d'édifice auquel il était associé (public, de pouvoir ou de culte) mais malheureusement, ces deux colonnes sont hors contexte et on ne sait rien du bâtiment dans lequel elles prenaient place.

Au Puuc classique (800-1000), l'art connaît une nouvelle évolution et les Puuc ont tendance à se désintéresser des sculptures indépendantes, et en particulier des stèles (qui ne constituent plus que 23 % du corpus), et à leur préférer les sculptures intégrées aux bâtiments qui représentent dorénavant 67 % du total. En effet, les sculptures associées à l'architecture sont enregistrées sur les 32 sites puuc du corpus et cela quelles que soient leur taille et leur importance, alors que les Mayas des Basses Terres centrales continuent à privilégier les stèles comme support artistique. Les stèles puuc encore produites sont rarement érigées seules et la plupart du temps, on les trouve regroupées sur une plate-forme comme à Uxmal5 (qui présente 16 stèles organisées en quatre rangs), à Sayil (la Structure 4B4 est une plate-forme sur laquelle ont été trouvées huit stèles, alignées d'ouest en est) ou encore à Itzimte où la Structure 30 regroupe douze stèles. Ainsi, même l'usage des stèles a évolué puisqu'elles ne sont plus dressées au cœur d'une place et visibles par tous comme dans l'aire centrale, mais sont plutôt retirées, toutes rassemblées sur une même plate-forme, souvent à l'écart du centre de vie et des lieux publics. Ainsi, le « culte des stèles » semble délaissé à cette période et ce sont les édifices qui prévalent, mis en valeur par la présence de sculptures ornées de motifs et d'inscriptions.

L'étude iconographique de ces monuments prouve un désintérêt pour les thèmes mayas classiques, c'est-à-dire pour les représentations de souverains, richement vêtus et reconnaissables. En effet, ces sculptures montrent plutôt des individus figurés dans un style simple et dépouillé, sans attributs, ni de pouvoir ni religieux et accompagnés de peu d'inscriptions (voire d'aucune). On n'aurait donc plus affaire à ce que l'on pourrait assimiler au culte royal tel qu'il a été connu auparavant et il arrive souvent que plusieurs individus soient représentés en même temps et qu'aucun ne se singularise (ils sont tous de la même taille). La seule exception concerne le site d'Uxmal qui est un site majeur à cette époque et où le roi, nommé, est représenté plus grand que le reste des personnages participant à la scène. Certains de ces monuments présentent une iconographie du sacré dès l'entrée dans les pièces dont ils décorent le portique. On enregistre, en effet, des exemples de Bacabs, de monstre terrestre (sous les pieds des personnages) et de Dieu K.

En entrant dans les édifices, on passe aux côtés de colonnes en haut-relief6 (un individu en saillie se détache d'un cylindre) qui prouvent une volonté très nette de donner un effet de trois dimensions aux personnages. Elles représentent souvent le « Gros dieu » (aussi appelé atlante ou bacab), un être aux yeux fermés, aux joues gonflées et au ventre rebondi. Il porte un costume de consistance matelassée peut-être fait de plumes cousues les unes aux autres, de pièces de tissu jointes les unes aux autres ou de l'assemblage de plusieurs petites plaques. Ce personnage est toujours figuré aux côtés d'un être humain, sans doute un dignitaire important. On a l'exemple de la Structure 3C77 du site d'Oxkintok, une structure qui possède trois entrées où se mêlent êtres humains et êtres surnaturels. À l'entrée de la porte centrale, on trouve deux colonnes : l'une, la Colonne 2 représente un Bacab qui porte un signe de main sur la poitrine et l'autre, la Colonne 3 représente un être humain. Accolé à cette structure, on trouve un second édifice, le 3C8 (ou Palacio del Diablo) qui dispose lui aussi d'une colonne, la Colonne 5 : il s'agit d'un individu aux yeux arrondis et fermés, filiforme, qui a le torse nu et qui porte un élément circulaire en relief sur le ventre (s'agirait-il d'un prisonnier sacrifié ?). Il a une apparence presque cadavérique avec deux cavités creusées intentionnellement au-dessus de sa tête. Toutes ces colonnes sont, bien entendu, en relation les unes avec les autres et il est indéniable que l'on a affaire à un symbolisme religieux (le Bacab) lié à une dimension politique (les êtres humains). Selon Claude Baudez8, les Bacabs représenteraient la vie, la création et la fertilité ; on aurait donc affaire à un élément bienfaiteur associé à un humain, probablement un individu royal.

Quand les colonnes ne sont pas en haut-relief, elles affichent, en bas-relief, un tout autre thème, en particulier celui du monstre terrestre sur lequel se dresse un individu. Prenons l'exemple de la Stèle 3 d'Itzimte, une très haute stèle (plus de 330 cm) dont le motif, incomplet, est divisé en trois scènes : le grand personnage de la scène centrale porte un bouclier et une ceinture décorée de crânes et surmonte la scène inférieure où est représentée la tête d'un monstre terrestre. Cette tête consiste en un grand masque très stylisé, vu de profil, avec un long nez9. Elle ressemble à celles que nous pouvons voir sur les deux colonnes de l'entrée de l'Édifice des Colonnes Sculptées de Xculoc. Ce bâtiment, orné de linteaux en bas-relief datés du Puuc ancien, semble avoir été réutilisé à la phase suivante avec l'incorporation de nouveaux monuments, en l'occurrence ces deux colonnes et leurs chapiteaux respectifs. En effet, en se basant sur le style artistique et épigraphique, on remarque que les glyphes des linteaux sont de forme régulière et de style purement classique et qu'ils sont très différents des glyphes cursifs des chapiteaux plus tardifs.

Une fois à l'intérieur des édifices, c'est-à-dire une fois entré dans les salles, on trouve à nouveau des représentations sacrées, mais d'une toute autre nature. Il s'agit d'un être surnaturel peint ou gravé en bas-relief sur les pierres de voûte (Xculoc et X'Castillo) qui présente tous les attributs du Dieu K : museau allongé et jambe en forme de serpent. On remarque alors que les édifices comprenant une salle où cette créature est représentée n'ont pas d'entrée ornée de ce même Dieu K (comme ce fut le cas pour la Structure 4B1 de Sayil au Puuc ancien). Cela est sans doute explicable par le fait qu'il n'est pas nécessaire de symboliser le pouvoir royal à divers endroits du bâtiment pour que ce dernier soit placé sous sa protection.

On trouve enfin quelques édifices, rares, qui possèdent des gouttières en forme de phallus (comme à Uxmal). Elles devaient avoir des fonctions à la fois pratique et symbolique : évacuer l'eau des bâtiments et être en relation avec les propriétés de l'eau, génératrice de vie. Ces sculptures intégrées à l'architecture existent aussi sous la forme de monuments indépendants et le texte de Diego de Landa du XVIe siècle décrit des rituels de fertilité qui ont lieu dans le Yucatan, et durant lesquels des monuments en forme de phallus, similaires à ceux retrouvés dans les sites puuc étaient recouverts de sang. Ainsi, ces monuments phalliques devaient servir à commémorer des rituels en relation avec des événements cosmologiques ou mythiques tout en légitimant l'autorité du pouvoir dirigeant. Ce thème est à mettre en rapport avec les stèles montrant des individus entièrement nus, sans aucune parure, vêtement ou coiffe ; le seul élément présent et mis en avant est son phallus, d'une taille disproportionnée par rapport à son corps (Stèle 9 de la Structure 3B2 de Sayil). Ce même phallus que l'on retrouve associé à un tout autre thème, celui de la mort avec les quelques stèles du corpus qui représentent un squelette au sexe démesuré (Stèle 1 de Bilimkok). Cette iconographie est sans doute liée aux concepts de sacrifice (individu dénudé) et le monument en lui-même devait servir lors de cérémonies. En effet, le crâne est absent et remplacé par une cavité, sans doute pour que l'on puisse poser à l'intérieur un vrai crâne (peut-être celui de décapités)10 ou des têtes en stuc comme le suggère Pollock11.

Ainsi, au Puuc ancien, de nouveaux monuments apparaissent dans l'art puuc, ceux directement intégrés à l'architecture des bâtiments. Les colonnes sont d'ailleurs typiques du nord du Yucatan et des auteurs comme Baudez en déduisent qu'un monument de l'aire classique maya (Copan) est inspiré de l'art du nord de la Péninsule12.. Durant le Puuc classique, il semblerait que l'on ait affaire à une société qui utilise des conventions artistiques propres : désintérêt pour les stèles, une iconographie naïve et sobre des sculptures et des façades d'édifices souvent richement ornées de mosaïque de pierres. Certains sites ne présentent aucune sculpture intégrée (ni même une stèle) et, par contre, possèdent des édifices décorés en façade (site de Chunhuhub) et d'autres n'utilisent que les sculptures pour orner leurs constructions. À cette époque, l'art du sacré est directement présent sur les façades (porte zoomorphes), à l'entrée (Bacab) ou à l'intérieur (Dieu K) des édifices et fait de ces bâtiments un lieu sacré et de pouvoir.

Note :
1 Gendrop (1983 : 156) : « El frente de los capiteles, a su vez, presenta otras variantes de mascarones, mientras que sus caras internas aparecen esculpidas con versiones mayas del Dios mexicano de la lluvia, Tlaloc, a juzgar por sus anteojos y su labio superior... » ou Pollock (1980 : 123).
2 Pour Baudez (2002 : 197) : « Les créatures à long nez [...], que l'on appelle communément, et à tort, dieu K, parfois K'awil, et que j'identifie comme la foudre personnifiée... ».
3 Schellhas (1904) et Taube (1992 : 79-88).
4 Voir Greene Robertson (1991).
5 La « Plate-forme aux stèles » est un édifice localisé à 125 mètres au nord-ouest du Quadrilatère des Nonnes.
6 Les colonnes en haut-relief sont majoritaires durant cette période.
7 ...que l'on trouve aussi nommée Structure CA-7 ou Palacio Ch'ich du Groupe Ah Canul.
8 Baudez (2002 : 450).
9 Pour Gendrop (1983 : 156), il s'agirait plutôt du Dieu K : « mascarones grotescos de alguna deidad nariguda (Dios K?) ».
10 Proskouriakoff (1950 : 163).
11 Pollock (1980 : 276) : « the skeleton stela at Kiuic has a circular depression where the face should be, I suppose, to aid in attaching a stucco face ».
12 Baudez (1999 : 54) : « le CPN 60 (Stèle 11) de Copan… est une colonne circulaire sculptée en bas-relief, probablement inspirée par les colonnes sculptées du Yucatan »..