MARQUES MATERIELLES DES INDENTITES

Le sacré dans la région de Rio Bec
(Philippe Nondédéo)
Les marques matérielles d'une identité Río Bec

La région Río Bec n'est pas seulement une province stylistique maya située au cœur de la péninsule du Yucatán, à la jonction entre les basses terres centrales et septentrionales. En réalité, elle présente tout un ensemble de traits culturels communs qui concernent de nombreux aspects de ce que l'on pourrait appeler la « société Río Bec ». Cette société Río Bec connaît une phase de développement relativement courte dans le temps (600-1000 apr. J.-C.) et ne semble pas avoir, pour l'instant du moins, d'antécédents locaux qui attestent clairement d'une gestation dans la région. L'arrivée d'une population allochtone est donc régulièrement évoquée pour expliquer l'émergence brusque du phénomène Río Bec aux alentours de 600 apr. J.-C., mais sans que l'on ait identifié un lieu de provenance précis. Les vestiges les plus anciens de la tradition Río Bec n'évoquent d'ailleurs aucun point d'origine dans quelque domaine que ce soit.

L'intrusion d'une population nouvelle est avancée en particulier pour tenter d'expliquer les nombreuses différences qui semblent opposer après 600 apr. J.-C. la région Río Bec aux sites de tradition Petén qui existent tout autour du territoire Río Bec. Ce territoire, encore mal délimité de nos jours, est représenté, faute de mieux, sous la forme d'un cercle théorique d'environ 50 Km de diamètre, soit une surface de quelque 2000 Km2. Sur cette surface, on trouve une multitude de groupes dispersés que l'on qualifie souvent de « site » d'une façon plutôt impropre. Parmi ces groupes se distingue néanmoins le site de Becán, peut-être le seul qui corresponde vraiment à cette dénomination eu égard à ses dimensions, son organisation spatiale et à la densité architecturale qu'il présente et qui définit un centre véritable ; outre ce centre, il y a également à Becán une périphérie occupée par des zones résidentielles et rurales.

À l'exception de Becán, que d'aucuns considèrent, sans doute de façon un peu rapide, comme la capitale (ou cabecera) de la région, le territoire Río Bec se caractérise par un certain nombre de traits qui se retrouvent dans la plupart des groupes. Ainsi, du point de vue de l'organisation de l'habitat, les groupes Río Bec se composent le plus souvent d'un nombre limité de structures, plutôt dispersées et ne s'organisant pas autour d'un espace central aménagé (ou place) comme c'est généralement le cas chez les Mayas ; on peut ainsi parler d'une absence relative d'unité entre les structures présentes, puisque, dans bien des cas, elles se tournent le dos et donnent sur des zones de pentes plutôt que sur des secteurs plans. Cette organisation assez singulière des groupes pose le problème de la relation à l'espace qui apparaît ici comme ouvert et en tout cas non fermé ou restreint, comme on l'observe ailleurs en zone maya.

Cette dispersion des structures renvoie aussi au problème de l'applicabilité de la notion de site aux ensembles architecturaux de la région, en particulier du fait de la difficulté à distinguer des centres incontestables. Le modèle de structuration de l'habitat et, plus généralement, de la société maya en une série de cercles concentriques depuis un cœur monumental vers des zones résidentielles (deuxième cercle), puis des zones rurales en périphérie plus lointaine (troisième cercle), ne peut ici être reconnu. L'habitat semble, au contraire, n'être composé que de grandes zones résidentielles assez continues, dans lesquelles apparaissent, de-ci, de-là, quelques édifices qui se distinguent par leur architecture, leur décoration ou un plan complexe à chambres multiples.

Les types d'édifices présents ou absents dans les groupes Río Bec s'écartent par ailleurs sensiblement de la tradition Petén : on abandonne ainsi quelques grands principes comme celui de la construction de soubassements pyramidaux supportant des temples, demeure d'éternité pour un souverain particulier ou lieu de commémoration d'une dynastie à travers un culte des ancêtres. À la dimension verticale, exprimée dans le monumental, si présente dans la tradition Petén, s'oppose une tendance plus « horizontale », très prisée par les habitants de Río Bec qui édifient des bâtiments allongés, à même la roche naturelle ou sur de petits socles. Ces édifices, reconnaissables à leurs longues façades, se composent de chambres multiples qui donnent sur 1, 2, 3 ou 4 côtés. Les entrées sont parfois totalement encadrées d'un décor zoomorphe ou rehaussées de panneaux sculptés, une caractéristique de cette région, même si des variantes peuvent se retrouver dans d'autres régions. Ces édifices multi-pièces sont, dans certains cas, pourvus de tours aux deux extrémités de leur façade principale et même au centre de leur partie arrière ; ces tours équipées d'un escalier en « trompe-l'œil » impraticable supportent un faux temple dont l'entrée est simulée par une « fausse porte » (ou niche). L'adossement de ces éléments étroits et élevés, que certains interprètent comme une évocation en réduction des temples-pyramides, rompt avec l'équilibre des édifices allongés et apparaît en tout cas comme une spécificité Río Bec, présente cependant dans un nombre limité de groupes.

Incontestablement, les marques les plus évidentes d'unité du territoire Río Bec s'expriment dans la qualité de l'architecture - facilement reconnaissable à la taille parfaite des pierres de parement - et dans une iconographie particulière, dont le vocabulaire se répète d'une structure et d'un groupe à l'autre, mais selon des combinatoires variées. Cette unité s'observe également dans la sous-représentation d'éléments matériels, qui ne sont pas totalement absents mais dont l'occurrence, très faible, semble indiquer qu'ils ne constituent pas des objets réellement structurants de la société : ainsi, on ne compte, dans toute la région, que cinq terrains de jeu de balle qui ne sont d'ailleurs pas tous identifiés de façon certaine ; de même, l'érection de stèles et d'autels et l'usage d'inscriptions sur pierre (ou sur céramique) ne sont guère représentés dans la zone Río Bec (seules 29 stèles sont connues à ce jour et ce ne sont pas les 7 spécimens que nous avons récemment découverts sur le site de Kajtún qui vont infléchir cette tendance générale bien établie). L'usage de l'écriture apparaît plus limité que dans les sites de tradition Petén, à moins que ce déficit ne soit dû au choix systématique de supports fragiles (le stuc principalement). En corollaire du petit nombre d'inscriptions, les informations de caractère royal ou dynastique sont très limitées par rapport à ce que l'on recense généralement dans les sites de tradition Petén. Il y a d'ailleurs peu de représentations de personnages de l'élite ou de dirigeants comme s'il n'était pas nécessaire de personnifier le pouvoir.

Enfin, le dernier grand trait surprenant de cette société Río Bec est la faible quantité, pour ne pas dire l'absence, de sépultures associées aux édifices, qu'il s'agisse de sépultures ordinaires ou de membres de l'élite. Quelques chambres ont certes été repérées à l'intérieur d'édifices à pièces multiples mais aucune à ce jour n'a fourni de restes osseux. Ce manque pose la question des rites funéraires employés (incinération, concentration des corps dans des lieux ou des structures spécifiques...) et, au-delà, celle du rapport aux ancêtres.

Le sacré dans la région Río Bec

Même si l'on doit imaginer que le sacré s'exprimait dans la région Río Bec, comme ailleurs dans le monde maya préhispanique, sous des formes diverses et pouvait se matérialiser en une multitude de lieux, naturels notamment, aujourd'hui difficiles à identifier, ce qui est en tout cas possible c'est de dresser une liste d'édifices qui, d'après leurs éléments iconographiques, ont eu très vraisemblablement un caractère sacré ou religieux.

De fait, certains édifices se distinguent des structures résidentielles parce qu'ils possèdent une iconographie en relation avec certaines divinités et notamment le Monstre de la Terre. Ces édifices (qualifiés de « tératomorphes ») constituent, au moins en partie, une métaphore de la terre en trois dimensions, à l'intérieur de laquelle on pénètre en franchissant le seuil de la porte, laquelle représente la gueule du monstre ; on parle alors de « porte zoomorphe ». Ces portes sont de deux types : elles sont dites « intégrales » lorsque la gueule du monstre se développe au-dessus, en bas et sur les côtés de celles-ci ; « partielles », lorsqu'il n'existe qu'un masque frontal dans la partie supérieure, accompagné de panneaux flanquant la porte et représentant des superpositions de masques de profil. Ce type de décor du monstre terrestre peut apparaître en trois endroits différents :

- les tours, où l'image du Monstre de la Terre surmonte les faux temples situés au sommet ;

- les portes zoomorphes proprement dites ;

- les crêtes faîtières, qui développent des séries d'images du Monstre de la Terre sur leurs deux faces principales.

Il faudrait sans doute inclure dans la liste des édifices à connotation religieuse ou sacrée un certain nombre de structures à chambres multiples qui ne possèdent pas le même genre de décor, mais qui appartiennent à la catégorie des bâtiments susceptibles de recevoir cette iconographie. On suggère donc ici qu'il existe une relation entre les plans et les morphologies architecturales, d'une part, et les fonctions des bâtiments, de l'autre.

Par ailleurs, dans l'état actuel des connaissances, il est difficile voire impossible de distinguer ou de dissocier, au sein même des structures dont il vient d'être question, la fonction religieuse d'une fonction politique car, chez les Mayas de l'époque classique, l'iconographie de nature religieuse est communément liée à l'iconographie de nature politique. Enfin, les édifices à chambres multiples apparaissent avant tout comme des lieux de vie, des résidences et des lieux de réception comme l'atteste la présence de pièces publiques et d'autres plutôt privées, ou encore la présence de banquettes latérales considérées comme un lieu de sommeil. Ces structures semblent réunir trois fonctions indissociables, résidentielles, politiques et religieuses, et évoquent de ce fait des résidences de l'élite. La concentration des trois fonctions en un même bâtiment pourrait bien être une des caractéristiques Río Bec en contraste avec les sites de tradition Petén, où il existe des structures palatiales et d'autre exclusivement destinées aux rituels telles que les temples-pyramides.

Le sacré dans le « site » de Río Bec

Le site ou, pour utiliser une terminologie moins critiquable, la zone archéologique de Río Bec se prête particulièrement bien à cette recherche du sacré, car elle se caractérise par une concentration d'édifices tératomorphes supérieure à ce qui existe dans le reste de la zone Río Bec. Grâce aux premières recherches que nous avons menées sur ce secteur au cours des deux premières saisons de fouille (2002 et 2003), nous disposons à présent d'informations précises sur la totalité des bâtiments présents sur 150 hectares. La localisation exacte des 23 groupes historiques qui composent le cœur de la zone archéologique ainsi que la réalisation d'une reconnaissance systématique sur la surface mentionnée autorisent le placement des édifices principaux dans le contexte général de l'habitat, ce qui doit permettre de mieux appréhender leur fonction au sein de la société.

Dans une aire de 12 Km2 environ correspondant au noyau de la zone archéologique, nous avons recensé la présence d'au moins six édifices à tours, trois édifices à portes zoomorphes (1 porte intégrale et 2 portes schématiques1) et un édifice à crête faîtière. Ces structures, qui se distinguent du reste de l'habitat notamment par les représentations du Monstre de la Terre, ne se répartissent pas de façon régulière sur l'ensemble de la surface, mais forment de petites concentrations, à faible distance du Groupe B ou bien dans les environs du Groupe I. Cependant, quelques structures comme celles qui portent des décors dans les Groupes M et O sont, elles, isolées sans rien d'équivalent à proximité.

À l'intérieur des 85 hectares prospectés de manière intensive en 2002, nous avons pu observer la façon dont certains des édifices religieux-sacrés s'insèrent dans le tissu de l'habitat. Dans cet espace sont présents deux édifices à tours et un édifice à porte zoomorphe schématique qui cohabitent avec un certain nombre de structures à chambres multiples, qu'elles soient plutôt isolées (3 exemples) ou bien incluses au sein d'un petit groupe (4 exemples). L'ensemble se développe au sein d'une occupation assez régulière, continue mais peu dense qui se définit comme une zone d'habitation. Cette zone d'habitation se décompose en petites unités résidentielles constituées de quelques maisons dont l'espace associé est circonscrit par des levées de terre artificielles (camellones) ou par des accidents topographiques qui délimitent et séparent les unités entre elles et segmentent l'espace. Les levées de terre constituent un véritable réseau (presque un parcellaire même s'il ne s'agit pas de parcelles) et les édifices de type tératomorphe se trouvent soit insérés dans ce réseau, soit complètement exclus. En revanche, si l'on ajoute à cette première série de bâtiments toutes les structures à chambres multiples, la proportion d'édifices particuliers situés à l'extérieur du réseau croît sensiblement, ce qui confirme et renforce à la fois le caractère particulier de ces bâtiments.

Qu'il s'agisse des édifices à tours, à porte zoomorphe ou à chambres multiples, ces édifices s'établissent sur des terrain plats ou sur des collines à condition que le sommet soit plat et suffisamment spacieux. Ils sont tantôt isolés (3 cas), tantôt disposés dans un groupe organisé autour d'un patio (4 cas), ou bien associés à une série inorganisée de structures, sans espace commun aménagé (2 cas).

Notre étude, qui débute seulement, devra à l'avenir s'attacher à définir plus précisément le rôle des édifices tératomorphes non seulement par rapport au reste de l'habitat mais aussi par rapport aux autres édifices à chambres multiples.

Note :
1 On entend par « édifice à porte zoomorphe schématique », un bâtiment dont la façade, ornée de panneaux sculptés de grecques échelonnées placées symétriquement de part et d'autre de la porte d'entrée, évoque la fente du monstre terrestre, autrement dit son signe distinctif.