ESPACE DES MORTS

Mort à l'improviste/ "Murió de improviso"
Les lieux d'enterrement dans une paroisse indienne aux XVIIIe et XIXe siècles
(Chloé Andrieu)

Si l'archéologie nous permet de connaître en partie les coutumes funéraires mayas précolombiennes et si l'ethnographie contemporaine offre des descriptions montrant la complexité des rites et des pratiques d'enterrement contemporaines, on ignore tout de la période séparant les deux: le temps de la colonie et de la naissance de l'Etat mexicain. La question des lieux d'enterrement mayas à l'époque coloniale et post-coloniale recoupe pourtant plusieurs problèmes : celui de l'acceptation des pratiques funéraires catholiques par les Indiens, mais aussi ceux de l'attitude de l'Eglise, de ses différentes politiques et les points de liturgie sur lesquels elle a mis l'accent.

L'archéologie maya précolombienne atteste plusieurs pratiques funéraires: des inhumations en tombe, en chambre, sous les sols des maisons ainsi que l'incinération1. Diego de Landa décrit également certaines de ces pratiques au XVIe siècle au Yucatan:

"Enterrándolos dentro de suscasas o a las espaldas de ellas, echándoles en la sepultura algunos desus ídolos; si era sacerdote, algunos de sus libros; y si hechicero, sus piedras de hechizo y pertrechos. Communmente desamparaban la casa y la dejaban yerma después de enterrados (...)2.

D'après lui, l'incinération était réservée à l'élite:

"A los senores y gente de mucha valía quemaban los cuerpos y ponian las cenizas en vasijas grandes3"

L'ethnographie, quant à elle, témoigne de pratiques d'enterrements en cimetière, dans les maisons et dans le solar4. Les pratiques d'incinération ne sont pas certifiées, mais la permanence des enterrements dans les maisons est notable, même si elle tend à s'effacer au profit des enterrements en cimetières. On attribue généralement ce changement à l'influence de l'Eglise catholique qui aurait, en imposant ses pratiques funéraires, remodelé la géographie de la mort. Qu'en était-il alors à une époque où l'Eglise entendait exercer une influence considérable sur les populations indiennes et où l'évangélisation de cette catégorie de la population constituait un des principaux moyens de légitimation du pouvoir espagnol dans ses colonies latino-américaines ?

Nous avons choisi de nous intéresser aux Hautes Terres du Chiapas, région maya pour laquelle ce type d'étude n'existe pas.

L'enterrement catholique comporte plusieurs étapes: la confession, l'extrême onction et l'inhumation du corps en terre consacrée, autant de choses qui impliquent la présence d'un prêtre. Le problème est donc étroitement lié à celui des aires d'influence des curés. Or, dans de nombreux villages, la seule présence espagnole plus ou moins durable était celle des curas doctrinero5. Ces derniers, réguliers ou séculiers, étaient en rapport avec l'évêché à qui ils fournissaient des comptes et des descriptions trimestrielles. C'est donc dans ce type d'archives que l'on peut espérer trouver les renseignements qui nous intéressent. Pourtant, si les curés y déplorent toujours la décadence morale, ils y sont très peu prolixes au sujet des lieux d'enterrements et de leur acceptation.

Les cartas des évêques du Chiapas ne nous renseignent pas davantage sur le sujet:alors que ceux-ci soulignent constamment les problèmes relatifs à l'eucharistie, ils sont peu bavards quant à la façon dont leurs ouailles acceptent l'extrême-onction. Est-ce à dire que ce point ne constituait pas un problème et que la population indienne du Chiapas se soumettait aux nouveaux rites funéraires? Une carta de l'évêque du Chiapas Juan Zapata en 1617 insiste cependant sur la nécessité d'octroyer l'extrême-onction aux mourants et requiert de sévères punitions pour les curés et religieux peu soucieux de ce devoir6. En 1660 un autre rapport ecclésiastique dénonce le manque d'effectifs religieux constaté au cours d'une visite dans la province de

"Zendal7 y Coqueles8 en que hay 44 Iglesias, no había hallado un solo cura o doctrinero que tuviese presentación, real examen, aprobación, ni canónica institución del ordinario eclesiástico ni más título que haberlos enviado sus provinciales"9.

D'après ce rapport, ayant trop de gens à leur charge, les doctrineros n'étaient pas en mesure d'octroyer les saints sacrements qu'ils devaient et se contentaient d'effectuer des baptêmes et des mariages en groupe. Plus grave, ils ne prenaient pas la peine"d'aider les malades à bien mourir", se refusant à se déplacer jusque chez eux:

"sólo salen a la puerta de la iglesia y dicen una oración" 10

Ailleurs, le silence sur le sujet est remarquable. On peut cependant deviner ce qu'il en était à partir des effectifs religieux au Chiapas. En effet, l'ensemble du Chiapas compte 24curés résidants en paroisses rurales en 1735, et 53 en 177811. Et, si ces chiffres traduisent une augmentation, n'oublions pas qu'ils concernent l'ensemble du Chiapas et non pas les seules paroisses indiennes. On sait par exemple que la peur qui suivit la révolte maya de 1712 s'est traduite par un recul dramatique de la présence du personnel ecclésiastique dans ces mêmes paroisses des Hautes Terres du Chiapas. On peut donc subodorer qu'à cette époque au moins, le contrôle religieux exercé sur les populations indiennes était très faible et qu'elles pouvaient inhumer leurs morts comme bon leur semblait.

Le problème reste donc complet et les questions nombreuses. Quelles étaient les pratiques funéraires de la population indienne entre la période coloniale et le 20e siècle? Comment est-t-on passé de la période précolombienne aux pratiques actuelles? Comment les pratiques d'enterrement catholiques ont-elles été acceptées par la population indienne du Chiapas? Comment ces nouvelles pratiques se sont-elles articulées avec l'organisation sociale indienne? Dans quelles proportions les Indiens continuaient-ils d'enterrer leurs morts dans leurs maisons? Une seule source permet d'approcher ces problèmes, il s'agit des livres paroissiaux dans lesquels les curés relèvent les décès des personnes dont ils ont la charge spirituelle. Malheureusement, l'histoire mouvementée du Chiapas et les nombreux incendies qu'ont subis les archives épiscopales au XIXe siècle font que les documents antérieurs à cette période sont rares.

Nous avons compilé deux de ces livres concernant la paroisse de Bachajon au XVIII et XIX e siècles (1768-1820 et 1855-1870). Notre choix s'est porté sur cette communauté parce que ses archives présentaient une certaine continuité, même si elles ne permettent pas d'avoir toute la profondeur historique que l'on pouvait souhaiter pour un tel travail. Cette communauté indienne tzeltal se trouve à une trentaine de kilomètre au nord d'Ocosingo, sur la route qui relie San Cristobal de las Casas à Yajalon12. Elle était rattachée à la paroisse de Chilon, où était le lieu de résidence permanente du curé. Ce détail est important, car même si la commune de Chilon ne se trouve qu'à environ 50 Km de Bachajon, le curé ne s'y rendait que de façon sporadique. Les archives présentent en effet des hiatus de plusieurs mois qui ne s'expliqueraient que par les périodes d'absence du curé. On sait en outre que l'essentiel de la population vivait retirée dans la montagne13.Lorsqu'il était présent, on peut supposer que le curé se contentait d'officier pour les habitants du centre et que les habitants de la périphérie n'étaient que peu concernés par ses allées et venues. Les registres ne nous donnent donc accès qu'aux morts auxquels avait lui-même accès le curé et ne prennent en compte qu'une faible partie de la population de la communauté de Bachajon. Sur l'ensemble de la période concernée, nous avons dénombré environ 3 000 décès enregistrés.

La première étape de notre travail consistera à évaluer la population totale de la communauté aux époques concernées en distinguant la population du centre et celle de la périphérie, de façon à évaluer la proportion d'enterrements catholiques par rapport aux autres et,par voie de conséquence, le nombre d'enterrements non-catholiques.

Ensuite, dans le but de croiser ces informations et d'avoir ainsi une approche sociologique des lieux, type d'enterrement et des coûts investis par la population du centre, nous constituerons une base de données indiquant pour chaque mort, son sexe, sa catégorie sociale (indien, ladino14, laborio15, espagnol), son statut, l'année de son décès, le coût de son enterrement, le lieu de son inhumation, les saints sacrements qu'il a reçus et les circonstances de sa mort. A travers ses morts, nous tenterons d'accéder au plus près à l'organisation sociale, aux hiérarchies et au système de pouvoir de cette société. Les questions se posant seront donc celles de l'homogénéité de la population indienne de Bachajon, des différents niveaux sociaux et de l'existence éventuelle d'une élite indienne dont les lieux d'enterrement auraient été plus onéreux et plus prestigieux. Afin de tester cette dernière hypothèse nous avons noté d'ailleurs les noms de famille des morts adultes correspondant à la période 1768-1800.

Nous nous interrogerons également sur les rapports entre cette population et la population ladina à partir de la comparaison entre les lieux et les types d'enterrement de chacun des deux groupes. Le décompte du nombre de personnes ayant reçu les derniers sacrements nous donnera une indication sur la religiosité catholique à Bachajon ainsi que sur l'étendue de l'influence du curé. En effet, si les enterrements catholiques sont un bon moyen de mesurer cette religiosité, l'extrême-onction en est un indice plus sûr encore, car elle implique que le mourant ait fait appel au curé avant de décéder. Elle constitue un acte volontaire que l'on peut considérer comme une preuve d'appartenance à la communauté catholique.

Pour finir, nous travaillerons dans une perspective diachronique. En particulier, nous tenterons de dégager des évolutions dans les pratiques funéraires de Bachajon en nous arrêtant sur des problèmes tels que l'apparition des cimetières et leur généralisation, et les éventuels effets des lois Juarez 16sur ces différentes pratiques d'inhumations.

Note :
1 Costumbres funerarias de los antiguos mayas, Alberto Ruz Lhuillier, UNAM,1991, Mexico.
2 Relación de las Cosas de Yucatan, Fray Diego de Landa, EditorialPorrua, 1959, Mexico, p 59
3 Ibid.
4 Le solar ou sitio correspond à l'espace domestique situé face la maison.
5 Une rébellion indienne au Chiapas, 1712, Juan Pedro Viqueira, L'Harmattan, Paris,1999, p. 42.
6 cité in Chiapas Colonial, dosesbozos documentales, Mario Humberto Ruz, UNAM, 1989, p. 71
7 Tzeltal
8 Zoque
9 Ibid.p.90
10 Ibid
11 Robert Wasserstrom, Clase y Sociedad en el Centro de Chiapas, Fondo de Cultura Económica,Mexico, 1989, p. 82.
12 Les Tzeltal de Bachajon, Alain Breton, Recherche Américaines n° 3, Laboratoire d'Ethnologie, Nanterre, 1979, p. 22.
13 AHDSC, Informes Parroquiales, Bachajon.
14 population métisse au Mexique
15 population rattachée aux grandes propriétés agricoles.
16 Les lois Juárez (1856) avaient pour but de faire du gouvernement mexicain un gouvernement laïc et, du même coup, d'affaiblir le pouvoir de l'Eglise, très proche des conservateurs. Elles se traduisirent notamment par la nationalisation des biens de l'Eglise et l'interdiction de cérémonies religieuses ostentatoires.