ESPACE DES MORTS

Morts de Bachajón :
Note de synthèse surles travaux comparés ethno-histoire/ethnologie
(Chloé Andrieu & Juliette Roullet Phélipot)

Au sein de l'atelier Espaces des Morts nous avions envisagé de traiter le thème des rites funéraires chez les groupes maya institución des Hautes Terres du Chiapas dans sa dimension diachronique, mettant ainsi à contribution, dans une démarche méthodologique innovante, les préceptes de nos deux disciplines, l'ethnologie et l'ethno-histoire.

Parce qu'il constituait un terrain d'intérêt commun, nous avions choisi d'entamer nos recherches dans le village de Bachajon, au Chiapas. Bachajon est le fruit des reducciones opérées par l'Eglise dans les régions au Nord d'Occosingo. Il possède un centre rituel, politique et commercial longtemps négligé par les indigènes qui lui préférait les communidades, petits hameaux d'habitats dispersés dans les montagnes avoisinantes. Depuis l'époque colonial jusqu'à nos jours, les rites funéraires sur lesquels il est possible d'obtenir des informations certaines se déroulent dans ce centre : à l'Eglise, sur l'esplanade qu'il entoure, ou, à présent, dans les cimetières officiels ou privés qui bordent la limite du village.

Après un premier séjour sur le terrain, nous avons tenté d'élaborer, à partir des données récoltées par chacune d'entre nous, des questionnements communs. Ce travail n'a malheureusement pas pu être mené à terme ; nombres d'obstacles, à la fois méthodologiques et pratiques, ont épuisé la possibilité même d'une comparaison fructueuse sur la thématique abordée.

L'ACI au sein de laquelle s'inscrit notre travail ayant pour objectif la réalisation de travaux interdisciplinaires, nous souhaiterions à présent détailler les raisons de l'échec de notre collaboration dans l'espoir qu'elles nourrissent positivement les réflexions communes sur l'interdisciplinarité et les problèmes théoriques qu'elle soulève pour nos recherches.

La thématique des rites funéraires s'est vite imposée à nous comme un possible terrain de recherche commune. Le rite funéraire présente en effet l'avantage d'être une pratique présente dans la société de manière continue et modelée dans sa forme par les changements propres à cette entité sociale. Nous pensions donc que l'unité de lieu, de thème voire de problématique nous permettraient aisément de poursuivre un travail en commun.

A Bachajon, l'unique source de renseignements historiques sur ces pratiques sont les archives coloniales du diocèse de San Cristobal de Las Casas. On y trouve notamment les Livres des Morts, recensements systématiques des services prodigués par l'Eglise lors des enterrements de ses paroissiens. Nous avons pu en étudier deux, couvrant les périodes de 1768 à 1820 puis de 1885 à 1870. Ces ouvrages présentent un intérêt sociologique indéniable, puisqu'ils permettent de saisir les statuts des villageois à travers les pratiques funéraires dans un cadre dynamique, retraçant une période coloniale charnière qui bousculera les rapports de force au sein de la société mexicaine (lois Juarez).

Une véritable géographie du pouvoir se dessine dans ces livres, les riches métis ou les caciques indiens sont enterrés près ou dans l'église et bénéficient de sacrements que seuls leur familles sont en mesure d'assumer financièrement, alors que les commun des mortels se voit reléguer aux marges du village, dans le Campo Santo sans autre cérémonie qu'une simple bénédiction.

L'ensemble des Livres des Morts livre des données sur près de 3000 morts Bachajontèques et sur les rites funéraires qui leur étaient accordés. Bien sûr, ces sources d'information ne permettent de connaître le sort des morts que l'Eglise ne prenaient pas encharge, c'est notamment le cas des personnes enterrées chez elles, pratique courante dans l'ensemble de l'Amérique indienne et qui, malgré les nombreuses interdictions légales, reste encore vivace aujourd'hui.

L'enquête ethno-historique soulève bien des questions sur l'importance du rite funéraire catholique dans l'histoire indienne coloniale, sa dimension sociologique et les évolutions dont ces pratiques ont fait l'objet au fil du temps. L'ensemble de ces réflexions place les rites funéraires comme révélateur d'un cadre socio-politique établi, les rapports de force qui sont mis en évidence ici concernent des institutions coloniales et une population indigène. Qu'en est-il aujourd'hui de cette problématique, l'ethnologie peut-elle envisager sous un angle identique les données que lui fournisse l'observation ?

A un niveau ethnologique, les données récoltées, bien qu'elles décrivent des évènements semblables dans un même lieu, trahissent un tout autre ordre des choses. Au cours des 10 mois passés à Bachajon en 2002/2003, nous avons pu assister à plusieurs veillées, enterrements, et célébrations d'anniversaire de mort dont nous possédons une ethnographie détaillée.

Aujourd'hui, à Bachajon, les lieux d'enterrements sont variés : le village ne possède pas moins de 5 cimetières officiels, et plusieurs terrains communaux attribués à des particuliers font office de cimetière privé. Lorsqu'un individu trouve la mort, son corps est immédiatement transporté dans la pièce principale de la maison où il sera veillé jusqu'à l'inhumation. De nombreux villageois se présentent spontanément à ces cérémonies qui mobilisent des moyens importants (confection et distribution de nourriture, décoration de l'autel, etc.) pour permettre aux défunts - mais surtout à son âme- de partir dignement. Les rites chrétiens sont évidemment présents : on pratique l'extrême-onction, un rosaire est tenu quotidiennement pour le défunt durant neuf jours, etc. L'enterrement lui-même ne détermine pas spécifiquement l'appartenance du défunt à une " classe sociale " déterminée : les lieux de d'inhumation, cimetières officiels et privés ne relevant pas d'un découpage géographique du prestige et du pouvoir.

Sur le terrain, les catéchistes ont pris le relais des prêtres, et si les fastes de la fête sont bien évidemment proportionnels à la situation financière du défunt et de sa famille, il est beaucoup plus difficile voire impossible d'élaborer une géographie sociologique à partir du lieu d'enterrement des morts et des types de rites funéraires qui leurs ont accordés.

Une ethnographie des pratiques funéraires à Bachajon aujourd'hui soulève plus de questions d'ordre symbolique que sociologique (représentation de la personne à travers le mort, conceptions ontologiques, représentations cosmologiques, etc.), et c'est en cela, sans doute, qu'il est difficile d'envisager de les comparer avec les données ethno-historiques recueillies.

Aux vues de ces données, il semble infructueux de comparer des éléments structurellement figés (rite funéraire colonial/rite funéraire contemporain) sous prétexte qu'ils présentent une unité thématique et géographique. En revanche, l'analyse, dans une dimension plus dynamique, des raisons de cette impossibilité à comparer est souhaitable : elle nous oblige en effet à comprendre pourquoi et comment un même thème, dans un même village, peut, selon les époques et les contextes et les méthodes d'enquête, se révéler être un espace d'enjeu important pour la société qu'elle implique. En effet, si au cours du temps il semble que l'enjeu des rites funéraires se soit peu à peu déplacé de la sociologie vers la symbolique, il y a fort à parier que ce " glissement " problématique, une fois analyser, livrera un ensemble de réflexion sur les représentations que les tzeltals se font, dans des contextes distincts, des stratégies de pouvoirs au sein de leur propre société.