PARALLELISME

Introduction à l'étude iconologique du monstre bicéphale
(Claude F. Baudez)

Dans la perspective d'étudier le phénomène du parallélisme dans l'iconographie maya préhispanique, on a choisi un motif extrêmement répandu dans toutes sortes d'images, celui du monstre bicéphale. Ce motif intervient pour désigner le monstre terrestre ou le monstre céleste, parfois comme sceptre présenté par le souverain. On le trouve sur les supports les plus divers : sous forme d'autel associé à une stèle, sur des stèles, dans les encadrements de porte, sur certains panneaux architecturaux, en forme de barre cérémonielle dans les mains du souverain, etc. Son ubiquité dans toute l'aire maya, sa longévité, du préclassique moyen à la conquête espagnole, ainsi que ses différentes formes de représentation ne sont pas un obstacle à son étude car le motif conserve la même structure quel que soit le contexte, ce qui permet les comparaisons les plus fructueuses.

L'analyse iconologique du parallélisme opère à partir de configurations diverses dans le temps et dans l'espace auxquelles peut être associé un thème iconologique récursif (une étiquette). Nous avons choisi de travailler sur le thème du « Monstre bicéphale » dont la variation des composants pose la question des relations sémantiques traduites par des paires d'éléments à partir de configurations diverses dans le temps et dans l'espace auxquelles peut être associé un thème iconologique récursif (une étiquette). Nous avons choisi de travailler sur le thème du « Monstre bicéphale » dont la variation des composants pose la question des relations sémantiques traduites par des paires d'éléments.

Réflexions à propos du monstre bicéphale
(Stéphanie Geslin & Emilie Jacquemot)

Les représentations bicéphales s'organisent à partir d'un patron commun: deux têtes sont reliées entre-elles par une partie commune représentant de façon figurative ou symbolique un corps. A partir de ce patron, des variations tant des types de corps que des types de têtes sont enregistrées.

Afin de distinguer les différentes occurrences du « monstre bicéphale » dans l'aire maya, nous avons procédé à un regroupement préliminaire des divers types de représentation:

- monstre bicéphale terrestre

Figure 1. CPN82, côté est (Autel D', Copán)
- monstre bicéphale céleste:
Figure 2. Linteau 3, Tikal
- monstre bicéphale à têtes équivalentes:
Figure 3: Linteau de Kuná-Lacanhá
- monstre bicéphale à têtes contrastées:
Figure 4: CPN13, côté sud (Autel G1, Copán)

Durant l'année 2003, nous nous sommes consacrés à explorer l'étiquette du « monstre bicéphale » dans sa variabilité structurelle. Nous avons délibérément choisi le site archéologique de Copán, Honduras, pour trois raisons principales: d'une part, ce site a fait l'objet de nombreuses recherches et bénéficie de matériaux exploitables par bibliographie, de plus, ce corpus a été traité dans la lignée de Proskouriakoff qui a posé les bases de l'analyse stylistique iconographique (Baudez 1994) et enfin, parce que le corpus de Copán offre une place privilégiée à la mise en scène de la cosmovision maya.

A Copán, on retrouve les figures bicéphales sur tous les différents types de supports distingués ci-dessus. La variation des supports d'une part et la richesse des compositions d'autre part rendent l'analyse du monstre bicéphale très prometteuse.

Parmi les différents animaux qui se prêtent aux compositions bicéphales, on remarque:

- les amphibiens: crapaud, crocodile, tortue (fig.5) :

Figure 5: Corps de tortue à deux têtes, à gauche: tête morte; à droite: tête vivante. CPN5
(Autel ouest de la stèle C, Copán)
- le serpent: barre cérémonielle (fig. 6 ), serpents cosmiques.
Figure 6: barre cérémonielle, détail de CPN29 (stèle P, Copán)
- le jaguar comme animal stylisé (fig. 7)
Figure 7 : CPN12 (Autel de la stèle F, Copán)
- le monstre « kawak » (fig.8): une tête ou un corps animal comportant des éléments du glyphe T 528, comme dans CPN 101 (fig.12).
Figure 8: T 528
Les différents types de support donnent lieu à des agencement de monstres bicéphales très variés:
• Support associé à un ensemble architectural:
- Marche:
Figure 9: Marche supérieure de la structure 11, Copán.
- Élément architectural (Fig. 4: cet ensemble CPN13 serait un élément de la structure 3 de Copán)
• Support autonome:
- Autels: les figures 1, 5, 7 et 12 présentent des autels retrouvés dans le site de Copán, chacun met en scène la bicéphalité qui s'exprime par des compositions différentes: CPN 101 (fig. 12) l'organise à partir d'un médaillon au masque Kawak, CPN 5 (fig. 5) montre une composition amphibienne à têtes contrastées, et CPN 12 (fig. 7) une représentation féline, à la fois animale et stylisée.
- Stèles: CPN 7 (stèle D, fig. 10) offre un bon exemple de représentations multiples de la bicéphalité à Copán.
Figure 10: CPN 7 (Stèle D, Copán)
Les différents serpents bicéphales apparaissent

- sur la barre cérémonielle (corps horizontal rigide commun aux deux têtes identiques (mortes). Les figures émergentes sont également similaires et portent des attributs solaires).

- dans la partie supérieure de la stèle: deux serpents bicéphales entrelacés (corps vertical commun souple, tête restante morte à fig. émergente : k'awiil ressemblant aux fig. émergentes de la barre cérémonielle)

- dans la partie inférieure de la stèle: serpent bicéphale qui débute dans la partie médiane de la stèle et dont le corps passerait sous l'inscription glyphique au dos de la stèle. Serpents similaires à ceux situés dans la partie haute de la stèle.

Dans chacun des supports que nous venons de mentionner, le sculpteur trouve des « astuces » pour exprimer le thème de la bicéphalité de différentes manières, comme le montrent ces exemples « moins conventionnels »:

Dans CPN 82, côté nord (fig. 11), on voit deux têtes dos à dos sans corps: ce dernier est suggéré par les deux pattes du crapaud

Figure 11: CPN82 côté nord (autel D', Copán)

Dans CPN 101 (fig. 12) les têtes du monstre bicéphale semblent disparaître pour ne laisser visible que deux têtes émergentes. On identifie en effet un corps dans le médaillon central (masque kawak ) et une tête et une patte à chaque extrémité. Le sculpteur aurait ainsi fait l'économie des têtes du monstre bicéphale, suggerées toutefois par la présence d'une bande recourbée de chaque côté du médaillon qui symboliserait la mâchoire supérieure recourbée des deux têtes abstentes du monstre bicéphale.

Figure 12: CPN 101 (Autel W', Copán)

Dans CPN 3 (fig. 13), la fig. émergente est le protagoniste de la représentation, et le monstre bicéphale en deuxième plan. Le souverain jaillit des mâchoires supérieures et inférieures (haut et bas de la stèle) d'une figure que l'on retrouve sur la totalité du dos de la stèle, sous la forme d'un monstre kawak.

Figure 13: CPN 3 (Stèle B, Copán)

Comme nous venons de le voir, les monstres bicéphales jouent sur des compositions complexes de différents éléments. Pour l'étude des variations iconographiques de ces éléments, nous avons choisi de distinguer les principaux que nous déterminons comme le haut de la tête, le sourcil, l'œil, l'ornement d'oreille, le museau, la gueule et le corps. Dans chacune de ces parties, on rencontre des glyphes utilisés dans leur cartouche ou des éléments de glyphes

Une première utilisation d'éléments liés à des glyphes permet de créer un décor (arrière-plan) que nous appelons consensus stylistique, permettant d'identifier la figure. Dans CPN 101 (fig.12) les éléments du glyphe Kawak remplissent des espaces vides du médaillon central et permettent de caractériser le masque comme « monstre kawak ». Des éléments de glyphes entrent également en jeu dans l'expression de la complémentarité des concepts de vie et de mort comme dans CPN 82 (fig.1) où le sourcil de la tête vivante (à gauche) contient des éléments de végétation symbolisant la vie alors que la pupille est constituée de deux bandes croisées que l'on peut rapporter à la mort. En revanche, la tête morte (à droite) porte un bol sacrificiel à l'emplacement du sourcil (évocation de la mort) mais contient l'œil d'une tête vivante dont la pupille est visible.

Systématiquement, le parallélisme en paire – dû à l'importance du principe de symétrie dans l'agencement des supports graphiques – des monstres bicéphales se construit sur un cadre commun aménagé à partir d'un élément principal, tel l'œil, le haut de tête ou le corps. Dans ce cadre commun, le motif variant peut être un composant de l'élément principal (sourcil, pupille, ou forme de l'œil dans le cadre commun de l'œil par exemple) jusqu'à la composition de motifs.

Les occurrences du monstre bicéphale à Copán nous ont permis de réfléchir sur les modalités du parallélisme iconographique maya classique, en mettant au point un mode de traitement informatique de ces parallélismes en paires, que nous illustrons en prenant l'exemple de CPN13, connu sous le nom d'autel G1.

La fiche informatique contient une partie qui caractérise le support sur lequel la figure bicéphale est repérée, nous l'appelons la fiche-support. Le deuxième type de fiche caractérise la figure bicéphale en deux temps. Tout d'abord, l'effort a été placé dans l'obtention d'un vocabulaire le plus descriptif et localisé possible. Dans un deuxième temps, ce discours descriptif ouvre la voie à une partie analytique où les paires sont identifiées et permettent de poser des hypothèses sur leur sémantisme et leur rhétorique graphique.

Dans notre exemple, le vocabulaire descriptif renvoit aux différentes parties de la figure bicéphale repérées comme éléments principaux et les descriptions sont localisées en fonction du corps de l'autel qui peut définir ou non un avant et arrière de la figure bicéphale, le plus souvent par l'orientation de ses pattes. La figure bicéphale, composée de deux têtes animales desquelles surgit une figure émergente, doit être traitée en deux temps, d'abord la tête animale, puis la figure émergente (nous ne présentons pour la partie descriptive que le traitement des deux têtes animales).

La partie analytique a pour but de qualifier les types d'appariement rencontrés dans les paires (opposition, identité, similarité, oxymore, inversion) pour déterminer différents réseaux sémantiques. Cette étude stylistique de la structure des couplets iconographiques permet ainsi de tenir compte en premier lieu de la polymorphie des associations iconographiques exprimant in fine la dualité mort/vie, le réseau lexical duel à la base de la construction des monstres bicéphales.