PARALLELISME

Description, discussion, extension de la notion de parallélisme
La première difficulté rencontrée est la définition du parallélisme, provenant de son polymorphisme et de son extension.

L'observation montre en effet une grande variété de types d'associations pour lesquels il faut examiner le nombre de termes en parallèles (doublets, triplets, quadruplets… inventaires), leur taille (parallélisme de 1 à x termes), leur distance (de la connexité à l'éloignement), leur composition (chiasmes, échos, canon, etc.).

Elle montre ensuite une grande variété de relations entre termes associés et cotextes : au plan de la signification, c'est parfois le cotexte qui est le plus significatif et non la paire ; au plan du sens des termes en paires, un couplet, de par le jeu des variations sémantiques de chaque terme, de son couplage avec un ou plusieurs autres, du cotexte dans lequel il est enchassé et du contexte de production, peut construire des figures rhétoriques différentes de celles construites par ce même couplet dans un autre discours, ou même dans une autre partie de discours : ce sont les relations avec le cotexte qui sont essentielles à élucider.

● Exemple de parallélisme dans l'oralité

Couplet :

ay to wan oxlajunel jpimil
ay to wan oxlajuneb ka'mal
....ya wan jk'asesbat
....ya wan jsohltesbat
te ja' ch'ul mandar stukel

(tzeltal, TZE 02, l. 72-76)

habrá tal vez mis trece hojas
habrá tal vez mis trece hierbas
....te las pasaré tal vez
....te las transmitimos tal vez
según tu sagrado mandamiento
up'atik bin hum p'e ki'ichkelem soh(o)líi'
up'atik hum p'e ki'ichkelem pòolbo'i'
il laisse dit-on une belle feuille sèche
il laisse une belle poussière
(= les offrandes laissées après que les esprits/
divinités les aient consommées)
(yucatèque : dialogues cérémoniels de la procession de San Juan Bautista)

kubin int'an utalam ki'ichkelem injajal yúum

kumani tyosa kpixan
kumani tyosa klu'uma

ma parole va à mon vrai beau et
mystérieux seigneur
qui se déplace pour nos âmes
qui se déplace pour nos corps
(yucatèque : prière d'offrande agricole)

Triplet :

y-u'un s-yij-il chapay-ul
y-u'un s-yij-il mohtoy-ul
y-u'un s-yij-il ak'te-ul

(tzeltal : carnaval, dialogue de la clairière)

Quadruplet simple :
u-ti'-a tak t u-lu'um-i Belisèe
u-ti'-a tak t u-lu'um-i ‘Onduràas
u-ti-a tak t u-lu'um-i Inglatera
u-ti'-a tak u-tèereno-i Herusàalem

(yucatèque : « Adresse aux étrangers », l. 59-62)

pour (que vous soyez) jusqu'à la terre du Belize
[pour] jusqu'à la terre du Honduras
[pour] jusqu'à la terre d'Angleterre
[pour] jusqu'au terrain de Jérusalem
Quadruplet en chiasme :
jawayem chi
jawayem baket
yohk'om chi
yohk'om baket

(tzeltal)

la vena postrada
la carne postrada
la vena obstruida
la carne obstruida
Double couplet :
kàah-kun-s-en-e'ex t a-puksik'al-e'ex
hébergez-moi dans vos cœurs,

ts'a'-en-e'ex t a-tùuk-ul-e'ex
placez-moi dans vos pensées,

KAAH-KUN-S // TS'A
(héberger//mettre, placer)

PUKSIK'AL // TUUKUL
(cœur//pensée)

(yucatèque, Paroles de Ki'ichkelem Tàata Juan de la Cruz, cf. tx. 5, 1995, X-Kopchen, l. 48-50)

Triple parallélisme à variantes grammaticales :
wa uch-Ø ten lòob-e'...........................................................................WA // K-,
hyp /SE PRODUIRE/-3B 1prI MAL-td ................................................(hypothétique // habituel)
s'il m'arrive du mal,

k-uy-uch-u te'ex lòob,..........................................................................TEN / TE'EX
inac-3A-/SE PRODUIRE/-inac.intr 2pl.prI MAL................................(moi / vous)
il vous arrive du mal,

wa ma' uch- ten lòob-e'......................................................................WA MA' / MIX BA'A
hyp neg /SE PRODUIRE/-3B 1prI MAL-td..........................................(si … ne … pas) / rien
s'il ne m'arrive pas de mal

mix ba'a k-uy-uch-u te'ex
neg CHOSE inac-3A-/SE PRODUIRE/-inac.intr 2pl.prI
rien ne vous arrive,

(yucatèque, Paroles de Ki'ichkelem Tàata Juan de la Cruz, cf. tx. 5, 1995, X-Kopchen, l. 31-34)

Inventaires :

senyor san martin
senyor san viktoryo
senyor san ramon
senyor san eskipulas
senyor san karalampyo
senyor san lusya
senyor san andrés
senyor san grabyelsan rafael
senyor san antonyo
senyor san nikolas
senyor san agustin
senyor san fransisko
senyor san bartolo
senyor san mateo
senyor san alonso
senyor san jose

• Relations entre termes et entre termes et cotextes

Quant aux relations avec le cotexte auxquelles nous avons fait allusion, les cas de figure sont là aussi très nombreux. Le principe est que les appariements co-occurrents d'un terme, les cotextes et les contextes modifieront le sens de ce terme et de là, de la paire de termes ; autrement dit, la relation rhétorique qui existe entre les deux terme sera différente dans chaque cas. On devra comprendre le sens de la paire « pieds et mains » dans sa valeur littérale « parties du corps », comme totalité signifiant un « homme », complémentarité dénotant « un homme et une femme », métonymie pour les « divinités » dans leur relation aux hommes, métaphore du « travail humain agricole et religieux », lieu de transfert rituel de la cosmogénèse lorsque « pieds et mains » de l'énonciateur deviennent les pieds et les mains de l'interlocuteur divin.

Ti' se projettera dans le domaine de la corporéité (thérapie adressée au corps lui-même) et s'interprètera comme « bouche », « lèvre », ou dans celui de la relation à la pensée issue du cœur (ti' = formulation de la parole // o'tan = source de la pensée) ; ou bien encore signifiera « passage », « limite, frontière » s'il est utilisé dans un contexte cosmologique —frontière vers l'inframonde, par exemple, et il sera alors probablement apparié avec ch'en, « la grotte » qui en est le passage.

Pour dire « les enfants », on associera par complémentarité enfant de femme et enfant d'homme, par synecdoque enfant et famille, par métaphore enfant et tradition, etc.

• cotextes et les contextes

En étudiant le parallélisme non pas comme un ensemble de termes symboliquement associés de manière fixe mais comme des réseaux qui se construisent en relation avec les situations d'interaction posées en hypothèse (scénarios de l'émotion, du plaidoyer, de la persuasion, du récit de rencontres surnaturelles, etc.), on peut démontrer qu'il s'agit bien de constructions complexes structurées par des outils comme la fréquence des occurrences, le nombre d'associations, les valeurs cotextuelles, etc., qui sous-entendent impérativement un savoir et des objectifs partagés : par exemple le succès d'une intercession, une prise de pouvoir, l'expression d'une conviction.

L'association n'engendre pas un produit fixe, dont le sens serait équivalent dans toutes ses apparitions. En effet, deux termes appariés peuvent entretenir une relation différente selon le cotexte et le contexte.

te' // chajan (arbre // liane)
Contexte 1 : autorité principal (homme d'expérience) // capitaine (jeune)
Contexte 2 [fête des mayordomos lors de la SJ] : San Jerónimo // San Juan

De plus, la forme de la relation, même identique, n'aura pas forcément la même valeur :

Termes adjacents mais de relations rhétoriques différentes :

chawinik
deux
dominko
dimanche
oxwinik
trois
lunes
lundi
383
(globalité)
462
(séquence)

Les associations diverses, leurs co-textes et leurs contextes, tracent un parcours sémantique délimitant un champ précis, lié à l'action en cours. La comparaison intertextuelle devrait permettre de mieux comprendre l'application de ces champs aux performances.

• Multidimensionalité dans l'utilisation du parallélisme

L'observation montre une variété importante de niveaux d'application de cet outil rhétorique. Fondé sur les modules de répétitions et de variantes, le parallélisme construit plusieurs dimensions dans les textes —lesquels, au demeurant, trouveront leur appartenance générique les uns par rapport aux autres selon ces dimensions ou niveaux.

Niveau 1 : connexité des couplets
pero aw-tay-bil aw-u'un
..tsutsup-tay-bil aw-u'un s-tukel
te y-ohlil be
te y-ohlil ilib
ma me laj laj-in-tik antiwo
ma me laj laj-in-tik kostumbre
mais il a été crié par toi
il a été sifflé par toi
le milieu du chemin
le milieu de la rencontre
ainsi la tradition ne s'est pas arrêtée
ainsi la coutume ne s'est pas arrêtée
Niveau 2 : écho distancié
are ta k'ut wa u-baq-il nu-q'ab
are ta ch-ok-ik u-q'ab soch-i pwaq
ki mayi-j taj chi chajaj-ik
ki mayi-j taj chi wajaj-ik
[…]
are ta k'ut wa u-baq-il w-aqan
are ta ch-ok-ik u-q'ab toponowotz' q'ojom
ki mayi-j taj chi-Ø-lanan kaj
.....................chi-Ø-lanan ulew

(Rabinal Achi, v. 2203-2211)

Voici aussi l'os de mon bras :
cela fera une parfaite sonnaille de métal,
qui bruira magnifiquement
qui sonnera magnifiquement
[…]
Voici aussi l'os de ma jambe :
cela fera une parfaite baguette de « teponauaztli »
qui, admirablement, fera palpiter le ciel
fera palpiter la terre
Niveau 3 : relais (parallélisme distancié, utilisation du cotexte pour faire progresser l'action)
ya x-boh-o-tik-a s-tukel
ya me k-ahtay-be-tik-ix bah-el y-ora-il
ya me k-ahtay-be-tik-ix bah-el s-k'ahk'al-el
repenta li ta lajuneb tx'a-winik k'ahk'al
mi ta jo' lajuneb tx'a-winik k'ahk'al
-------
x-laj me k-ai'y-be-tik jayeb ora-a
x-laj me k-ai'y-be-tik jayeb k'ahk'al-a
-------
laj me j-tah-be-tik bah-el y-ora-il
laj me j-tah-be-tik bah-el s-k'ahk'al-el
-------
laj wan k-ai'y-be-tik jayeb ora
laj wan k-ai'y-be-tik jayeb k'ahk'al
nous allons
que nous comptions son heure
que nous comptions son jour
et soudain voici 30 jours
s'il y a 30 jours
-------
nous avons su combien d'heures
nous avons su combien de jours
-------
nous avons atteint l'heure
nous avons atteint le jour
-------
peut-être avons-nous su l'heure
peut-être avons-nous su combien de jours
[Le couplet ora // k'ahk'al est répété en distance et soutenu (donc modifié) par d'autres parallélismes (1/ repenta li'lajuneb // mi … jo'lajuneb, 2/ ahtay, ai'y, tah, c/ laj wan // x-laj me)]
Niveau 4 : progression, séquence (parallélisme procédant sur l'organisation du texte)
L'exemple qui suit n'a quasiment que des énoncés parallèles dans un beau mélange contigu, distancé et alterné :
Niveau 5 : intertextualité

C'est le niveau le plus difficile et le plus intéressant, qui permet la comparaison entre textes. C'est vraisemblablement à ce niveau de données et d'analyse que l'on pourra découvrir les genres et les sous-genres, les stratégies de construction des différents textes, et les passages d'un genre à l'autre. On pourra également s'interroger sur le savoir partagé et les spécialisations des auteurs-locuteurs.

• Quelques distinctions utiles

Pour des raisons relevant du traitement informatique indispensable, on distinguera provisoirement un micro-parallélisme (parallélisme canonique stricto sensu), un macro-parallélisme (parallélisme des épisodes dans certains contes et dans d'autres types de narration et de discours qu'il conviendra de préciser) et enfin un parallélisme intracompositionnel (certains types de composition lexicale). Il existe un continu entre les deux pôles micro/macro.

• Exemple : épisodes parallèles dans l'histoire de Manuel (tzeltal)

82 – in, « tal-on tat », x-chi-la,
conj venir-1B père inac.i-cit-med
et, « Me voici père », dit-il, dit-on

83 – in, « la! », x-chi-la,
conj venir-imp.i inac.i-cit-med
et « Viens », dit l'un (d'eux), dit-on,

84 – « bin ja' te ya a-ts'un-e, [yak-at bal ta a'tel ? » x-chi-la]
quoi dem det inac 2A-planter-dtf4 être-2B inter sit travail inac.i-cit-med
« Qu'est-ce que tu plantes, tu es en plein travail ? », dit-il, dit-on,

[4:00]

85 – « yak-on ta a'tel ta ts'un-el k-ixim », x-chi-la
être-1B sit travail sit planter-nom4 1A-maïs inac.i-cit-med
« Je suis en train de travailler à semer mon maïs », dirent-ils, dit-on,

86 – « he... », x-chi-la,
interj inac.i-cit-med
« Ah oui », dit-il, dit-on,

-----------------------------------

94 – in, « tal-on tat », x-chi-la,
conj venir-1B père inac.i-cit-med
et, « Me voici, père », dit-il, dit-on,

95 – « la' ! »
venir-imp.i
« Viens! »,

96 – in, « Bin [j-]a' te ya a-ts'un-e »,
conj quoi dem det inac 2A-planter-dtf4
et, « Qu'es-tu en train de semer ? »

97 – « [Pwes, in, ma[‘-a]y-uk bin ya j-ts'un, kere(m)], yak-on ta ts'un ton », x-chi-la,
ensuite conj neg-exist-atten quoi inac 1A-planter garçon être-1B sit planter pierre inac.i-cit-med
et alors « Je plante rien, petit, je suis en train de planter des pierres », dit-il, dit-on,

98 – « he... », x-chi-la,
interj inac.i-cit-med
« Ah oui », dit-il, dit-on,

• La composition

Une des conséquences de l'appariement fréquent de termes en paires est la lexicogenèse à partir de la grammaticalisation des termes en composés :

TZE07 : huit composés reprenant des paires ou au moins l'un des éléments).

teme la s-tsak te s-jalal a'tel
teme la s-tsak te s-jalal patan…
a'tel-ij=patan-ij

ma me laj laj-in-tik antiwo...
ma me laj laj-in-tik kostumbre
ma wan laj-in-tik-ix antiwo=kostumbre
pero bin k'an k-u(t)-tik-a s-tukel
bin k'an j-pas-tik-a s-tukel
pero bin xan k'an j-pas=k-a'tel-an-tik-a
etc.

il a uni sa charge
il a uni sa contribution
la tâche

ainsi la tradition ne s'est pas arrêtée
ainsi la coutume ne s'est pas arrêtée
que ne s'achève pas la vie
mais que pouvons-nous dire ?
que pouvons-nous faire ?
mais comment pouvons-nous œuvrer ?

Il est particulièrement intéressant d'observer un phénomène de cette sorte en diachronie.

• Les outils de tri

Pour dégager quelques paramètres dans cette multitude de structures et de variantes, sur des textes que nous voulons les plus complets possible, il nous est nécessaire d'opérer des tris.

Le logiciel Excel permet d'opérer une première description des phénomènes de distribution. On peut, à partir des résultats, engager un première mise à plat de la construction des textes et de leur « couleur » : il est vraisemblable que les contextes appartiennent à la morale, à l'Histoire, au droit, à la politique, à la thérapeutique, à la philosophie… L'utilisation des formes (distributions, fréquences, stratégies d'introduction des termes et des paires, apex, effacement, remplacement, etc.) convoque des situations archétypales. On obtiendrait des définitions plus précises des « genres » et surtout des sous-genres, que l'on pourrait mettre en rapport avec les contextes.

Dans le double but d'avancer le travail d'inventaire et d'envisager certains calculs statistiques, plusieurs textes déjà saisis (sous Word) ont été transférés sous Excel. Outre la facilité et la rapidité de l'opération, Excel permet d'emblée de filtrer, trier, extraire et comptabiliser n'importe quelle chaîne de caractères : élément d'une paire (mi-paire) ou d'une série supérieure, morphème grammatical, formule, etc. Rapporté à l'étude du micro-parallélisme, il fournit donc des résultats immédiats en termes d'occurrences, de fréquences, de distribution, traduisibles sous forme de graphiques, simples ou croisés (examen comparé de plusieurs paires dans un seul texte, d'une même paire entre deux textes d'une même langue ou de langues différentes).

Ainsi, par exemple, dans le Rabinal Achi, la distribution comparée des locatifs (déictiques) « ici » (waral) et « là-bas » (chila) donne le graphique suivant :

On peut observer que, durant le premier acte de la pièce, les deux références sont en balance, tandis que les deux actes suivants (II et III) sont exclusivement focalisés sur l'action hic et nunc et que le quatrième et dernier acte opère une rapide confrontation des deux termes pour se recentrer sur le lieu de l'action et de l'énonciation.

Cette distribution est particulièrement congruente avec l'alternance des dialogues ou des parties de dialogues correspondant : 1/ lors du 1er acte, à la rencontre des deux guerriers et au jeu d'identification auquel ils se livrent, ainsi qu'à l'alternance permanente entre diegesis (le rappel de faits antérieurs et lointains) et mimesis (action en cours) qui marque le développement du procès proprement dit, et 2/ au début de l'acte IV, avec la mise en concurrence de la qualité des offres proposées localement au guerrier ennemi avec celle des biens dont il dispose en propre au sein de son groupe d'origine.

Par ailleurs, et accessoirement, cet « élément » de la structure narrative dévoilée par la distribution comparée de ces deux termes vient en quelque sorte renforcer la légitimité du découpage en quatre actes, si controversée par différents auteurs (qui souvent en ont attribué l'origine à Brasseur lui-même).

Au-delà de cet exemple ponctuel, choisi de façon exploratoire pour tester (et se familiariser avec) les capacités d'Excel, il est probable que l'utilisation de « macros » facilite à l'avenir la systématisation et l'automatisation des calculs statistiques permettant de définir en quoi chaque texte ou type de texte se distingue d'un autre à partir des paires et des formules d'appariements spécifiques qu'il met en œuvre. Contribution encore expérimentale à la problématique des « genres » depuis l'étude du micro-parallélisme, il n'est pas exclu d'envisager —en recourant à des codifications adéquates— des traitements ultérieurs qui nous permettent d'aborder les questions plus complexes de répétition à distance et de cyclicité.

• La pragmatique et les scénarios culturels de la construction des textes et du savoir partagé

Il nous reste encore à généraliser cette étude, tout en se fondant sur des scénarios contextuels précis. L'hypothèse est qu'il existe, à l'intérieur des contextes proposés —plaidoirie, politique, médiation…—, qui admettent un surgissement plus ou moins important de langage formel, des scénarios précis qui le déclenchent. Ceci exige une étude minutieuse d'autant de textes/discours qu'il est possible dans des langues mayas variées, sans évincer aucun des genres où apparaissent un usage limité du parallélisme ainsi que des formes d'analogies entre épisodes (et non plus, ou plus seulement, entre termes), en regard avec l'interaction en cours. L'évaluation du degré d'analogie est importante ainsi que sa relation avec la définition des genres. En tenant compte des scénarios convoqués et des circonstances énonciatives, il serait possible d'évoquer des modèles de stratégies narratives.

Par ailleurs, il est évident que, pour la construction des textes/discours, sont utilisées d'autres ressources linguistiques que le parallélisme, comme la cyclicité (reste à définir clairement la cyclicité par rapport au macro-parallélisme) ou encore le jeu des voix.

Une autre difficulté concerne le traitement simultané et cohérent des données de l'épigraphie, de l'ethnologie et de l'iconologie pouvant fournir matière à comparaison et confrontation.

L'avancée possible repose sur deux axes.

1. Le premier « décloisonnement » vient de l'intuition que le domaine du sacré, attriobué de façon limitée aux rituels, recouvre en réalité celui du quotidien maya, lequel s'érige en plus ou moins sacré (plus ou moins visible, ostensible !) selon des types de scénarios spécifiés culturellement, tributaires de situations interactives où l'invisibilité des entités surnaturelles aussi bien que des composants de la personne sont pris en charge linguistiquement et corporellement par certains acteurs.

Des exemples provenant de l'archéologie montrent qu'à côté de structures indiscutablement et exclusivement liées à des cultes et rituels, il en existe d'autres qui cumulent des fonctions qui sont produites tour à tour par des situations contextuelles d'usage : la juxtaposition architecturale —Río Bec— d'un idiome rituel (le temple-pyramide) et d'un idiome quotidien (l'habitation) en donne un exemple qu'il convient d'analyser et peut-être de généraliser.

2. La deuxième constatation conforte l'idée que la figure du parallélisme recouvre un ensemble de relations rhétoriques (métaphores, métonymies, antonymies, complémentarité, accumlulation, hyperboles (« las calaveras de [los de] uuxlajuntzuk se apilaron como montañas »), litotes (CHAM // OCH-HA', etc.) qui unissent les modalités sémantiques des images et celles des textes.

Hypothèse sous-jacente au traitement global du parallélisme

Elle consiste à poser que cette forme canoniquement associée au rituel est liée à une métalinguistique, c'est-à-dire à une véritable réflexion sur la langue et son usage, reflétée dans la poétique des discours rituels, dans l'utilisation de la répétition analogique (ou macro-parallélisme) pour la construction de certains récits et, de façon inconsciente, dans certains types de composition procédant d'une association rhétorique de concepts culturellement prégnants. Le parallélisme jouerait donc également dans la constitution des textes anciens de l'épigraphie et dans l'iconologie (cf. exemple de l'épigraphie : difracisme et exemple de l'iconologie dans la superposition d'éléments rencontrés dans les figures hybrides).

L'atelier « parallélisme » s'est réuni en 2003 une dizaine de fois dans le but d'élaborer un ou des modèles de bases de données qui soient propices à des analyses quantitatives et qualitatives sur les textes, les images, et les glyphes mayas.

Un premier modèle général a été élaboré, puis rejeté parce que les éléments de description des glyphes, des unités de textes (vers ou phrases) et des éléments iconologiques étaient par trop dissemblables, de nature ou de niveau, pour être co-présents au sein d'une même et unique « unité descriptive ». De plus, la fiche comptait un nombre de rubriques trop élevé pour être maniable.

Il a donc été décidé de créer plusieurs modèles (sans toutefois perdre de vue la finalité pluridisciplinaire de modèles emboîtés compatibles) : l'un pour la description iconologique, un autre —proche de celui utilisé pour le parallélisme dans les discours rituels— adapté à l'analyse des codex, un autre enfin pour le parallélisme linguistique. Ce dernier est dédoublé pour analyser, d'une part, les textes pour lesquels nous avons défini un micro-parallélisme dont le standard est la paire adjacente (mais aussi le triplet, le quadruplet, voire les listes ou énumérations), caractéristique des discours rituels, mais qui est présente partout à divers degrés, et, d'autre part, les prières, les contes ou les textes mythico-historiques, moins strictement formatés de ce point de vue, mais dans lesquels s'effectuent des intrusions de langage « formel » de dimensions variables et surtout dans des voisinages variables. Ceux-ci exigent des analyses de distances, de quotients de similarité, etc. (pour lesquels le choix d'un logiciel approprié ou d'une application spécifique se pose encore), tandis que ceux-là sont justiciables d'analyses statistiques plus courantes (occurrences, fréquences ; analyses pour lesquelles Excel donne des résultats provisoirement satisfaisants).

L'analyse et l'interprétation du micro-parallélisme centrées sur les associations, les cotextes et les situations discursives donnent en résultat un inventaire de figures rhétoriques très variées existant entre les termes des couplets —source possible d'inspiration pour les épigraphistes.

De façon intéressante, l'analyse textuelle procède des termes utilisés —mots en paires, associations et cotextes, relations rhétoriques et rituels associés— pour aboutir à une configuration de domaines sémantiques. Ces configurations sont différentes selon les genres et sous-genres (noyaux sémantiques différents), les rituels (ce que montre l'analyse intertextuelle), et les cultures lorsque l'on peut cumuler les analyses interlangues —notre projet comprend le yucatèque, le quiché (achi), le tzeltal, et bientôt le ch'ol.

L'analyse du Codex Peresianus présente l'avantage de transcrire le langage le plus proche d'une langue maya fort documentée à partir du XVIe siècle : le yucatèque. Trente-trois paires différentes ont jusqu'à présent été décrites dans ce travail, grâce aux fiches d'enregistrement établies au début du projet (2002), mais ce nombre n'est probablement pas supérieur à la moitié du nombre total.

À la suite des renseignements permettant la localisation de chaque paire (source, n° de vers, ainsi que genre et datation), chaque fiche donne une transcription de la paire dans son cotexte, son hypothèse de traduction ainsi que la codification (numérique) de chacun des glyphes qui la notent.

Dans la rubrique « Remarques » (à la fin de chaque fiche), des commentaires fournissent les explications relatives à la lecture et à l'interprétation de chaque glyphe ainsi que des observations sur les parallélismes qui peuvent être mis en évidence entre les paires elles-mêmes, d'un passage de la source en question à un autre passage ne se situant pas à proximité immédiate. Lorsque le travail sera accompli sur ce document, la suite logique sera de continuer sur le texte du Codex Dresdensis, puis éventuellement sur celui du Codex Tro-cortesianus, manuscrit conservé à la bibliothèque du Musée de l'Amérique à Madrid, et qui présente de nombreux passages parallèles au contenu des deux sources précédentes, bien qu'il soit d'une époque tardive (XVIIe siècle) à laquelle l'usage traditionnel de l'écriture maya s'était en partie perdu. Dans le même temps, une approche identique sera appliquée aux textes épigraphiques plus anciens, afin de compléter le travail sur les parallélismes iconographiques entrepris au cours de l'année sur les monuments de Copán (Honduras).